Hervé de Weck

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21 juin 2013.- L'Armée de l'Air souhaite acquérir, à l'horizon 2016, une vingtaine d'avions suisses Pilatus PC-21 pour la formation et l'entraîement de ses pilotes, a laissé entendre le général Mercier, chef d'état-major, lors d'une rencontre avec la presse au Salon du Bourget. Ces appareils sont équipés d'un cockpit très moderne, qui les apparente à un avion de chasse, le coût de l'heure de vol étant sans comparaison... Le PC-21 servira à la fois à la formation initiale – qui quittera sans doute Tours pour Cognac – puis pour les abonnés, les pilotes affectés en dehors des escadrons de chasse. C'est l'idée de la différenciation de l'entraînement, afin de disposer d'un deuxième cercle de pilotes permettant de conduire des opérations aériennes dans la durée. En revanche, le chef d'état-major de l'Armée de l'ASir exclut l'emploi de ce type d'appareil pour des missions d'appui-feu dans des conflits comme le Mali. «Je n'y crois pas une seule seconde», affirme-t-il, en expliquant que ce type de guerre a besoin des technologies de pointe des Rafale. Le PC-21 est l'un des rares appareils modernes disponibles sur le marché, avec le Super-Hawk britannique et le futur Aermacchi-345 italien. Reste un problème : le PC-21 est un appareil suisse. Ce pays vient de refuser d'acheter des Rafale.
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Dans son dernier rapport semestriel, la Centrale d'enregistrement et d'analyse pour la sûreté de l'information MELANI (www.melani.admin.ch) relève que les méthodes de hameçonnage (phishing) sont toujours plus sophistiquées, en particulier à l'encontre des utilisateurs d'applications de e-banking. Comme de nouvelles mesures de sécurité ont rendu plus difficiles les attaques contre des comptes en ligne, les cybercriminels misent désormais sur des méthodes plus subtiles. De ce fait, les victimes potentielles reçoivent par exemple des appels de soi-disant employés de banque et sont priées d'indiquer à ces derniers leurs données d'accès, telles que leur identifiant et leur mot de passe, sous prétexte d'une amélioration des mesures de sécurité. En outre, le second semestre 2012 a vu apparaître des sites internet de hameçonnage utilisant un lien URL débutant par https://, c'est-à-dire des sites qui cryptent les données et offrent une transmission supposément sécurisée. (OR)
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Le capitaine de corvette Marc Grozel, spécialiste des drones à l'état-major de la Marine française, et Geneviève Moulard, consultante en aéronautique, éclairent un domaine mal connu dans le grand public : ils font l'historique du drone et décrivent les systèmes actuels par type, par famille et par pays, donnent leurs forces et leurs faiblesses, indiquent les développements à court, moyen et long terme.[1] On commence à deviner les drones dans les années 1960 pendant la guerre du Vietnam, ils sont très tôt présents en Israël et se généralisent dès 1990 en Irak, au Kosovo et en Afghanistan. Cent ans après les débuts de l'aviation, ils arrivent à maturité, exploitant de multiples innovations technologiques. Militaires, parfois civils, ils deviennent incontournables pour le renseignement, la surveillance, le combat. Les performances asymptotiques des systèmes informatiques, des transferts de données, la réduction de leurs dimensions, de leur poids et de leur consommation d'électricité, l'apparition du GPS et de centrales de navigation de petite taille, la simplification de leur mise en œuvre, leur capacité à effectuer des tâches toujours plus complexes expliquent le succès des drones. Les calculateurs de certains systèmes évolués élaborent eux-mêmes la situation et se transmettent les informations en prenant même certaines décisions, évidemment limitées par des actions humaines. Seuls ces systèmes s'avèrent aptes à prendre en compte avec une extrême rapidité les menaces multiples actuelles. On peut dès lors parler de guerre info-centrée et comprendre l'importance des drones dans un tel environnement!   Grandes familles de drones opérationnels Acronyme Définition Exemple de système Données technique HALE Haute altitude, longue endurance Global Hawk RQ-4B (USA - Allemagne) Envergure                40 m Poids décollage 14000 kg Charge utile         1300 kg Plafond               20000 m Rayon action       SatCom Endurance                 36 h MALE Moyenne altitude, Longue endurance Predator-A (USA - Italie) Envergure                 15 m Poids décollage    1050 kg Charge utile            340 kg Plafond                 4500 m Rayon action       SatCom Endurance                 30 h Maxi MALE   Reaper (USA - GB - Italie) Envergure                 20 m Poids décollage    4760 kg Charge utile          1720 kg Plafond               15000 m Rayon action        SatCom Endurance                 30 h   Tactique[2] Shadow-200-RQ-7B (USA) Envergure                4,2 m Poids décollage      175 kg Charge utile              25 kg Plafond                 4500 m Rayon action        125 km Endurance                6-7 h     Ranger (Suisse) Envergure                Poids décollage      Charge utile               Plafond                 Rayon action        Endurance                  Mini Raven B (USA - Italie - Danemark) Envergure                 1,3 m Poids décollage        1,9 kg Charge utile              ? Plafond                    150 m Rayon action             10 km Les systèmes opérationnels aujourd'hui Les drones d'observation aujourd'hui les plus courants, équipés de caméras normales et infrarouges, de radars, représentent un élément important du renseignement tactique et stratégique, de la guerre info centrée. Officiellement, il n'en existe pas qui brouillent les radars, les communications ou le GPS... Le drone armé permet de réduire au maximum la boucle « Observation - Orientation - Décision - Action » (OODA), une capacité particulièrement utile dans la lutte anti-terroriste. Il convient de distinguer les engins de reconnaissance armés, comme le Predator et le Hunter, relativement faciles à mettre au point, et les vecteurs avec armement en soute et haut niveau de furtivité, ce qui n'est pas à la portée de tous les Etats. Actuellement, seuls les Etats-Unis et Israël produisent de drones de combat qui utilisent des armes déjà en service, certaines adaptées, ou des armes nouvelles non développées pour cet usage. Les Predator ont d'abord reçu des missiles Hellfire, puis une version dont l'autodirecteur a un champ d'acquisition élargi. La « petite bombe standard » de l'US Air Force devrait équiper le Reaper, mais on annonce qu'il pourrait aussi emporter toute une panoplie de missiles air-air et air-sol. Le Switchblade, mini drone de combat américain lancé à la main et révélé en janvier 2007, répond à des exigences opérationnelles de l'US Army en Irak et en Afghanistan. Il est à même de combattre un tireur isolé, un nid de mitrailleuse ou une position de lance-mines. Lors de rencontres internationales comme celles du G8, de grandes manifestations politiques ou sportives (l'Euro 2008 en Suisse), la police et les organes de sécurité recourent de plus en plus à des drones empruntés aux militaires ou développés spécifiquement à leur intention. Lors d'incendies de forêts, les caméras infrarouges des drones, leur système FLIR détectent, après l'intervention des pompiers ou des bombardiers d'eau, les zones où le feu pourrait reprendre. Lors des opérations de recherches et de sécurisation après les inondations en Nouvelle-Orléans, les militaires utilisent des mini drones Raven pour localiser des zones difficilement accessibles. L'ADS-95 Ranger suisse   En Suisse, l'industriel travaillant dans le monde des drones est RUAG. Il produit un système, le Ranger, et étudie une version très évoluée, le Super Ranger. Le Ranger a été développé en partie avec le soutien de l'industriel israélien IAI. Le Super Ranger a été dévoilé, sous forme de maquettes, au Salon du Bourget 2007. C'est une évolution majeure du Ranger et un produit purement suisse. Le développement a débuté en 2005 et deux prototypes seraient en construction. Il reprend globalement la formule aérodynamique du Ranger avec des améliorations en termes d'endurance, de capacité d'emport et de signature acoustique, de radar. RUAG n'annonce aucun client. Le client naturel, outre l'armée suisse, pourrait être la Finlande, mais si aucune commande majeure n'intervient dans un délai de deux à quatre ans, la pérennité même du système parait hypothétique. RUAG et la Suisse ont une longue tradition aéronautique. Comme dans le domaine des avions de combat, des tentatives de développement d'avions de combat purement suisses ont eu lieu dans les années 1950-1960. Il est probable que la Suisse, en raison de sa politique de neutralité, soit contrainte à réduire ses ambitions et ne devienne pas un intervenant majeur du domaine.   Emmen Aerospace a développé une gamme de trois drones à voilure tournante de petite taille, les Condor B, T, C dans le cadre d'un programme du Corps des Maine américains. Partisans et opposants En général, les militaires se montrent favorables aux drones, parce que ceux-ci sont fiables, endurants et précis dans les localisations et les frappes, qu'ils permettent un traitement des informations en temps réel, un facteur important dans la guerre info centrée et, surtout, qu'ils réduisent les risques de pertes humaines - à une époque où médias et opinions acceptent mal les morts au combat. De plus, le drone peut survoler un territoire étranger, sans grands risques politiques et diplomatiques. En Europe, les politiques se disent favorables aux drones, mais leurs actes, notamment les décisions concernant des investissements en vue de développements ne suivent pas, ce qui explique le quasi-monopole des Etats-Unis et d'Israël qui font, dans ce domaine, une véritable politique étatique. Beaucoup de pilotes militaires voient dans le drone une menace pour leur fonction, partant leur activité professionnelle et le nombre de places de travail. Ils soulignent aussi qu'un système télécommandé, voire automatisé n'offre pas les mêmes possibilités de réactivité et de sécurité qu'un engin piloté. Chez les défenseurs des droits de l'homme, on craint l'effet Big Brother,[3] c'est-à-dire la possibilité d'une surveillance constante et universelle de la part des forces de l'ordre, ce qui mettrait en périls les libertés individuelles. Des arguments similaires avaient été émis lors de la généralisation de l'informatique et du déploiement de systèmes de caméras dans les grandes métropoles. Au lendemain de l'annonce par le ministère français de l'Intérieur de son intention de se doter d'un système, « léger et ponctuel » de drones de surveillance, de nombreuses personnes affirment sur plusieurs sites Internet avoir été survolées par de tels engins lors de manifestations, alors que le système n'en est qu'à la phase de construction!   Recherches et développements, des pistes pour le futur A terme, les vecteurs aériens HALE, MALE et tactiques emporteront de nombreuses charges utiles, actuellement en développement : détection des Improvised Explosive Device (IED) basée sur des techniques d'imagerie ou sur des capteurs « Hyper spectral », détection de toxiques de combat chimiques, détection acoustique et localisation de forces au sol ou de sniper, détection radar dans des environnements difficiles (objectifs sous feuillage), relais pour des réseaux de communication sans architecture au sol, missions de guerre électronique, essentiellement écoute mais également brouillage. Etape ultime de la miniaturisation des capteurs et des systèmes, ainsi que de la réduction des coûts, le drone consommable, largué par un avion piloté, un drone MALE ou tactique, voire à la main, qui marquera des cibles, éclairera une zone donnée. Engagé en masse, il pourrait saturer une défense aérienne locale. Les premiers systèmes de micro-drones feront leur apparition, mais ne seront pas encore opérationnels avant 15 à 20 ans. Des drones de 15 centimètres envergure, certains destinés à une utilisation dans des bâtiments, ont déjà fait leur apparition. Mais leur endurance, leur comportement dans les turbulences et les contraintes aérologiques posent problème. De tels systèmes ont-ils un réel intérêt militaire? Leur déploiement en masse lors d'opérations militaires n'irait pas sans grandes difficultés. Des mini-drones, plus rustiques mais plus limités, semblent plus adéquats. En revanche, ces micro-drones pourraient s'avérer utiles pour la police et la lutte anti-terroriste... Deux grandes familles d'armements spécifiques pour les drones commencent à émerger. D'une part, facilitant l'emport, des roquettes, des bombes et des missiles classiques, de masse et de dimensions réduites, dont le système de propulsion, de navigation et d'auto direction sont adaptés aux conditions « drone » mais dont le pouvoir de destruction équivaut à celui de munitions plus grandes. D'autre part, des armes innovantes à micro-ondes, opérationnelles dans les 10 à 15 ans, ou à énergie dirigée, voire des armes non létales, par exemple des filets, des moyens acoustiques ou lumineux pour le contrôle des foules. Des drones apparaissent prometteurs, capables de voler longtemps et aptes à effectuer, dans un délai très bref, un raid dans la profondeur du dispositif ennemi. On parle de missions Strike. Il serait ainsi possible de faire planer pendant une longue période une menace sur une zone donnée. Aujourd'hui, les systèmes pilotés et les systèmes non pilotés communiquent très peu, en opération. Ils cohabitent, parfois difficilement, mais ne travaillent pas vraiment ensemble, même si les hélicoptères israéliens AH-64 Apache peuvent recevoir des informations des drones qui se trouvent à proximité. A l'avenir, une collaboration interarmes devrait s'imposer! Dans les quinze ans qui viennent, il devrait y avoir une véritable intégration des drones dans le trafic aérien. L'US Air Force envisage un système permettant de connaître, en une heure, la position et l'état d'une cible sur l'ensemble de la planète, ainsi que la possibilité de la traiter, avec des armes conventionnelles, dans un délai ne dépassant pas une heure après la détection initiale. Des drones, qui imposent moins de contraintes que des appareils pilotés, pourraient répondre à ce besoin en volant à Mach 10. Le système pourrait être opérationnel vers 2020. D'autres études, aux Etats-Unis, cherchent des solutions pour ravitailler des drones en vol avec des appareils pilotés. Des systèmes HALE volant toujours plus longtemps à de très hautes altitudes deviendront des compléments, voire des concurrents meilleur marché pour les satellites de communications et de renseignement. Les drones pourraient utiliser la propulsion électrique par cellules solaires ou par pile à combustible. A court terme, la défense anti-drones devrait évoluer, étape de la lutte éternelle entre la lance et le bouclier : des missiles air-air d'avions de combat, des missiles sol-air comme le Stinger ou le Patriot, capables de combattre des drones tactiques et HALE, des hélicoptères comme le Tigre engagent au canon des drones tactiques. Ils en font de même à la roquette ou au missile contre des drones MALE. S'il apparaît difficile d'émettre des hypothèses sur la place des drones dans les armées à l'horizon 2025-2030, il semble certain qu'ils seront toujours présents comme marque de modernité et d'excellence. Les drones de tous types figureront dans la liste des équipements vitaux pour mener des opérations militaires avec succès. Comme les robots, ils seront là pour assister le combattant et lui permettre de consacrer son temps à d'autres activités.   Colonel Hervé de Weck [1]       Marc Grozel; Geneviève Moulard: Drones, mystérieux robots volants. Les yeux et le feu du XXIe siècle. Panazol, Lavauzelle, 2008. 447 pp. [2]       Il existe des drones « tactiques lourds », par exemple l'Hermes-450 israélien. [3] Référence au roman 1984 de George Orwell, qui évoquait l'avènement d'un régime ayant réussi à mettre au point un système de surveillance totale.
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Depuis le milieu des années 1990, l'Allemagne a participé plus fortement à des missions internationales de stabilisation, mais les déficits ne sont pas encore comblés dans le domaine des déplacements stratégiques, des reconnaissances ainsi que des systèmes de gestion performants et interopérationnels. Avec l'adoption, fin octobre 2006, du Livre blanc sur la politique de sécurité de l'Allemagne et sur l'avenir de la Bundeswehr, le Gouvernement allemand présente un concept en matière de politique de sécurité. Contrairement aux lignes directrices, publiées en mai 2003 par le seul ministre de la Défense Peter Struck, en tant que concept de base de la politique de défense allemande et des missions qui en découlent, l'ensemble du cabinet fédéral assume les importantes modifications de la politique de sécurité dans le cadre du système international depuis la réunification en 1989/90 et, surtout, depuis le 11 septembre 2001. Même si la politique extérieure et de sécurité continue à suivre les lignes de conduite de l'ancienne République fédérale, la Bundeswehr a dû s'adapter rapidement et profondément. Les exigences ont nettement augmenté au cours des dernières années, mais le mandat, les missions et les moyens financiers de la Bundeswehr ne sont toujours pas harmonisés. Le Livre blanc 2006 suit la logique de la stratégie de sécurité européenne. Au cours des années 1990, les menaces classiques ont été progressivement remplacées par de nouveaux risques (terrorisme, prolifération, réarmement, conflits régionaux, trafic d'armes, obstacles au développement et structures fragiles) qui se répercutent directement ou indirectement sur la sécurité extérieure et intérieure de l'Allemagne. La défense ne peut plus être limitée géographiquement. La sécurité inclut la projection de forces, la prévention des conflits et la gestion des crises. Les nouvelles obligations internationales servent de légitimation à la réorganisation des forces armées.   Continuité... Dès le début de la guerre froide, l'intégration de l'Allemagne de l'Ouest dans les structures euro-atlantiques a donné aux puissances occidentales, non seulement la sécurité avec et pour une Allemagne renforcée, mais aussi face à celle-ci. Inversement, la politique d'intégration donnait à la République fédérale - outre son désir d'être reconnue en tant qu'Etat égal - l'occasion d'agir sur la politique de sécurité occidentale. La défense du territoire allemand, dans le conflit Est-Ouest, n'était imaginable que dans un contexte multilatéral. Aujourd'hui, l'intervention de l'Allemagne, dans un contexte de prévoyance élargie au plan fonctionnel et géographique, n'est pensable qu'en coopération avec ses alliés et partenaires, dans le cadre de l'OTAN et/ou de l'Union européenne. La République fédérale d'Allemagne a approuvé une extension verticale et horizontale de ces deux organisations: nouvelles tâches suite aux changements en matière de politique de sécurité et à l'adhésion de nouveaux membres. La zone de sécurité et de stabilité en Europe s'est élargie.   ... et évolution Pour la Bundeswehr, la prévention et la gestion internationale des conflits et des crises sont passées au premier rang des missions à assumer. Les aptitudes et capacités destinées exclusivement à la défense classique du territoire ne sont plus nécessaires. Les contributions de la Bundeswehr sont vues comme une partie d'une vaste «prévention civile des crises», basée sur une démarche cohérente et globale avec interaction de tous les instruments disponibles. Les premières mesures ont été prises en ce sens par le Gouvernement fédéral et les Länder avec la mise en place du Centre de réaction aux crises au ministère des Affaires étrangères, du Centre de gestion nationale de la sécurité de l'espace aérien, du Centre commun pour la lutte antiterroriste, ainsi que de diverses organisations de protection de la population. Mais il n'existe pas encore d'interaction globale allant de la lutte antiterroriste à l'intérieur à l'aide au développement et aux interventions militaires. Depuis le début des années 1990, le fait que les gouvernements allemands ont envoyé plus de 200000 soldats dans des missions de paix montre que la politique de défense a évolué, l'armée de formation devenant une armée d'intervention, la défense du territoire faisant place au maintien international de la paix dans un cadre multilatéral. L'éventail des tâches s'est continuellement élargi, même si les gouvernements se sont efforcés, en application d'attitude de réserve liée au passé, de qualifier toutes les missions d' «actions logistiques» de «soutien et de surveillance» ou d'«interventions humanitaires», à l'exception de l'opération «ALLIED FORCE» contre le Gouvernement serbe et de l'intervention des forces spéciales en Afghanistan. Outre l'extension fonctionnelle, la Bundeswehr a également assumé un élargissement géographique de ses tâches. Alors que les interventions humanitaires au Cambodge, en Irak et en Somalie au début des années 1990 comptaient encore parmi les «petites missions», l'Allemagne fournit aujourd'hui l'un des plus gros contingents internationaux dans les Balkans, en Afghanistan et au large du Liban. Toutes les missions s'effectuent dans un cadre multilatéral, en réaction à des demandes internationales, en grande majorité dans un contexte de paix relative et avec l'accord des parties au conflit. Les forces armées allemandes ont assumé le commandement de volets non militaires de prévention de crise et d'assistance après-conflit, mais pas d'opérations destinées à rétablir la paix.   Transformation des forces armées Plus que les autres armées de l'OTAN et du Pacte de Varsovie, la Bundeswehr et l'Armée populaire nationale de la République démocratique d'Allemagne étaient orientées sur la défense du territoire. Après la réunification, l'Allemagne disposait de l'une des plus grosses armées qui, contrairement aux forces britanniques et françaises, traditionnellement orientées sur la projection de puissance, n'était absolument pas préparée à la nouvelle situation. Même après la timide redéfinition des missions de la Bundeswehr vers le milieu des années 1990, la structure et les aptitudes de l'armée allemande restèrent orientées sur la défense du territoire. Cela explique pourquoi la Bundeswehr, plus de quinze ans après la réunification, présente de gros déficits au niveau de grandes aptitudes étroitement liées (capacité de diriger une force multinationale, collecte d'informations et reconnaissance, mobilité, efficacité d'intervention, soutien et durabilité, aptitude à survivre, protection). Les lignes directrices de mai 2003 ont enclenché un processus de réforme. Mais c'est le Livre blanc de 2006 qui, document officiel du Gouvernement, met en évidence l'urgence de la réalisation de la réforme: amélioration des aptitudes à la projection, capacité de réaction plus élevée et haute capacité de durabilité. A cette fin, les forces armées sont divisées en trois catégories (forces de combat, de stabilisation et de soutien) dont la formation, l'équipement et l'intervention dépendent de leurs missions. Aujourd'hui, avec environ 7300 soldats à l'étranger, l'Allemagne touche à ses limites et elle n'est pas en mesure d'engager plus de 10% de ses forces armées dans des missions internationales. La nouvelle répartition en catégories de forces doit combattre ce déficit. Vu les moyens financiers toujours en baisse, une réduction des forces à 250000 soldats (avec service militaire obligatoire) doit maintenir les investissements au-dessus de 30% des dépenses consacrées à la sécurité. Un tel montant resterait, comme le pourcentage du budget de la défense par rapport au PIB, nettement au-dessous des chiffres de la Grande-Bretagne et de la France qui, dès 2001, ont augmenté leurs dépenses de défense. Dans ce domaine, le budget allemand a été gelé; les dépenses ont donc baissé en valeur relative et sont, en pourcentage, inférieures à la moyenne des Etats membres de l'OTAN.   Importance de la politique intérieure Jusqu'en 1989/90, la politique allemande de sécurité et de défense pouvait compter sur l'appui de la population. Les mutations du système international ont fait qu'en Allemagne, elle est aujourd'hui beaucoup plus influencée par la politique intérieure. Une part importante de la population est opposée à l'emploi de la violence militaire dans les crises. Les missions à l'étranger ne jouissent pas d'un large soutien, les opinions favorables ayant même baissé ces dernières années. Les décideurs politiques ne se laissent donc pas seulement guider par la culture de réserve liée au passé, mais intègrent dans leurs calculs des humeurs réelles ou ressenties. Il en résulte la remise en question des missions et leur définition parfois trop restrictive. Dans les années à venir, la politique allemande de sécurité et de défense restera tiraillée entre les attentes des alliés, les traditions de la politique allemande d'après-guerre et les attitudes de la population. Pour l'OTAN et l'Union européenne, il est indispensable que l'Allemagne applique la réforme radicale contenue dans le Livre blanc 2006 et harmonise le mandat, les tâches et les moyens financiers de ses forces armées.   Col Hervé de Weck[1] [1] D'après le Center for Security Studies (CSS), ETH Zürich: Politique de sécurité: analyses du CSS, N° 14, mai 2007.
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Pendant un conflit et les entre-deux-guerres, les neutres suscitent l'incompréhension et l'hostilité des belligérants. La neutralité est un moyen égoïste de rester hors du conflit, alors que d'autres se battent à la place de ces Etats profiteurs. Dès qu'une guerre passe pour juste et indispensable, le neutre ne peut qu'être diabolisé. De deux propositions contradictoires, si l'une est vraie, l'autre est fausse. Or la neutralité contrevient à ce principe, puisque neuter en latin signifie ni l'un ni l'autre. Les tenants d'une Realpolitik considèrent comme gênante une neutralité qui constitue un obstacle à la réalisation de leurs objectifs politiques, militaires et économiques. Pourtant, ils n'exigent jamais le renoncement à la neutralité au nom de cette Realpolitik mais de raisons morales: une abstention serait contraire à l'éthique... De telles critiques prévalent également en Suisse chez des politiciens, des journalistes et des historiens «critiques». Le rapport final de la Commission Bergier affirme que «la neutralité ne se définit qu'en terme négatif: ne pas participer aux conflits internationaux armés» et refuse de reconnaître que cette abstention peut s'avérer hautement positive pour l'Etat neutre lui-même. Dans Histoire de la neutralité. Une perspective[1], Jean-Jacques Langendorf propose une approche juridique des différentes neutralités pratiquées par les Etats de la planète. Xavier Pellegrini a éreinté l'ouvrage dans Le Temps du 24 mars 2007. Non! Langendorf n'est pas ici un pamphlétaire, son livre n'est pas «fortement teinté d'idéologie». Non! Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Suisse n'a pas «laissé les Alliés la protéger tout en donnant des coups de main non négligeables aux Allemands.» Quels sont les aspects de la neutralité que Jean-Jacques Langendorf, en historien sérieux, met en évidence et qui jouent un rôle dans les grandes crises du XXe siècle?   En temps de guerre, les grandes puissances violent systématiquement les neutralités Aux Etats-Unis, le premier Neutrality Act de 1794 marque un tournant dans la conception de la neutralité. Il ne s'agit pas d'une déclaration multilatérale, mais d'une décision unilatérale et volontariste, dans laquelle la distinction entre la neutralité de l'Etat et la liberté des citoyens, qui n'ont pas à respecter une neutralité morale, constitue le point radicalement nouveau. Si un individu ou une entreprise privée se livre à la contrebande ou à l'exportation d'armes, le gouvernement neutre ne peut pas en être responsable, puisque ce sont des affaires privées, à moins qu'il n'ait décidé de contrôles ou d'interdictions. Les conventions de La Haye préciseront que les emprunts accordés à un belligérants sont licites, dans la mesure où l'Etat neutre accorde des possibilités similaires aux deux camps. Le Congrès de Vienne reconnaît solennellement la neutralité de la Suisse et les grands Etats européens la garantissent, ce qui ne va pas la protéger de l'invasion par ces mêmes Etats après le retour de Napoléon Ier de l'île d'Elbe! Ils la forcent même à prendre les armes à leurs côtés... Une neutralité, sans défense militaire crédible et suffisamment dissuasive, n'est pas respectée, sauf si elle ne gêne personne et sert les intérêts des puissances. Pendant les deux guerres mondiales, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis violent les droits des Etats neutres: ils font dans la contrainte économique, émettent des listes noires d'entreprises qu'ils boycottent, contrôlent les importations et les exportations des neutres, leur interdisent l'accès à des biens dits stratégiques (en réalité ils le sont pratiquement tous). Faisant foin du droit international, ces grandes puissances cherchent à réduire au maximum les échanges des neutres avec les puissances contre lesquelles elles sont en guerre. Si le territoire suisse s'avère favorable à la défense militaire, il n'en va pas de même de sa situation géopolitique, surtout pendant la Seconde Guerre mondiale, puisque le pays est encerclé par l'Allemagne et l'Italie. Winston Churchill déclare au début de la Première Guerre moniale: «Nous contraindrons le dernier neutre à se ranger du côté de l'Entente.» Les Britanniques entretiennent «une relation plus que flexible avec le droit des gens en général et la neutralité en particulier, invoquant constamment une réalisme politique qui fait passer leurs intérêts particuliers bien avant les considérations du droit en général et des traités en particulier.» Des agents britanniques, la Société suisse de surveillance, pour ne pendre que l'exemple suisse, veillent à ce qu'aucune marchandise ne soit acheminée vers les Empires centraux, alors que les Etats neutres ont le droit de faire ce qu'ils veulent des marchandises parvenue sur leur territoire. En leur imposant des limitations draconiennes et humiliantes, la Grande-Bretagne fait d'une pierre deux coups: elle étrangle l'ennemi et permet à son commerce de s'épanouir au détriment de celui d'Etats neutres. En temps de guerre, les Etats neutres éprouvent donc d'énormes difficultés pour assurer leur survie économique, ce qui n'empêche pas des voix autorisées de soutenir qu'ils suivent la voie de la facilité, en évitant les aléas de la guerre! Pendant les deux guerres mondiales, c'est un patriotisme nouveau et terre à terre, dans lequel l'héroïsme militaire ne joue pas le rôle essentiel, qui permet à des hommes d'Etat, des juristes, des diplomates, des experts en économie de lutter avec acharnement pour que la Suisse survive!   Neutralité intégrale, totale ou différenciée? Après 1918, la Suisse adhère Société des Nations, pratiquant dès lors une neutralité différenciée et unilatérale, en fait «un petit monstre». Des sanctions sont prévues contre les Etats qui porteraient atteinte au maintien de la paix, et les neutres doivent s'y associer. Dans ce contexte, certains juristes voient la neutralité comme une «menace contre la paix» et en prédisent la prochaine disparition... La SdN, association des vainqueurs de 1918 dont l'Union soviétique est exclue et à laquelle les Etats-Unis n'ont pas voulu adhérer, s'avère un instrument pour la France et la Grande-Bretagne qui exercent d'importantes pressions sur les petits Etats-membres et n'appliquent certains articles de la Charte. Les doutes se renforcent lorsque l'Allemagne quitte la SdN en 1933, suivie de l'Italie en 1937, de la Hongrie et de l'Espagne en 1939. A la fin 1937, la Suisse décide le retour à la neutralité intégrale, alors que la marche à la guerre s'avère inéluctable. Selon le diplomate de Moutier, Camille Gorgé, plus le prestige d'une institution internationale comme la SdN ou l'ONU est grand, plus la neutralité est menacée par les pressions extérieures. Elle n'aurait plus de valeur propre, lorsque la guerre comme telle aurait disparu pour ne laisser place qu'à des opérations de police. «Ne nous engageons pas trop dans ce domaine des lointains utopies.» Sa mise en garde de 1947 conserve toute sa valeur au début du XXIe siècle. «Les salles et les couloirs de la Société des Nations ont vu fréquemment se jouer des parties analogues à la grande scène des Animaux malades de la peste. (...) les grands se donnaient le beau rôle de chanter, avec accompagnement fourni gratuitement par les guitaristes de la paix, les bienfaits de la sécurité collective, à laquelle (...) ils n'auraient pas sacrifié un soldat, sauf au cas où leurs propres intérêts eussent été directement lésés (...).» La SdN, a dit un journaliste, est un monstre, avec un pied, une aile et une nageoire, incapable de marcher, de voler, de nager, donc d'empêcher la guerre sur terre, dans les airs et sur mer. L'Allemagne nazie, pour sa part, prétend reconnaître une neutralité totale qui lie les autorités, la population, donc les médias. C'est à ce titre que ses diplomates à Berne ne cessent d'intervenir contre des articles et des prises de position de la presse suisse, d'en rendre responsables les autorités fédérales et de brandir des menaces.   Pendant la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide Entre 1940 et 1945, les neutralités belge, luxembourgeoise, hollandaise, danoise, norvégienne, yougoslave sont violées. La Hongrie abandonne sa neutralité en 1941, comme la Roumanie, la Bulgarie et les Etats-Unis. Plusieurs d'entre eux faisaient auparavant référence à la «non-belligérance», un concept qui ne s'inscrit pas dans le droit des gens mais dans une attitude politique. La Suède, la Suisse, l'Espagne, le Portugal, l'Irlande, la Turquie, au même titre que l'Afghanistan et la Perse, parviennent à maintenir leur neutralité, évidemment dans des conditions très différentes. La Suisse parvient mieux à préserver sa souveraineté qu'entre 1914 et 1918, puisqu'elle ne tolère aucun contrôle étranger dans le style de la Société suisse de surveillance ou de la Treuhand. Elle entretient des relations diplomatiques avec l'un et l'autre camp, s'efforçant, dans la mesure du possible, de tenir balance égale entre eux et d'appliquer la réciprocité, base de la neutralité. En 1942, ses exportations vers l'Allemagne culminent à 665,6 millions de francs (le 7% de sa production totale), alors que celles non militaires vers les ennemis du IIIe Reich atteignent 311 millions. Les négociateurs suisses arrachent aux Allemands l'autorisation de livrer pour 2,3 millions de matériel militaire aux alliés. Dans le domaine des achats d'or, il y a également un certain équilibre: entre 1940 et 1945, la Suisse en achète à la Reichbank pour 1,4 milliards, auxquels il faut jouter les crédits au clearing, et pour 2,5 milliards aux Alliés. La Suède, elle, livre annuellement dix millions de tonnes de minerai de fer à l'Allemagne et laisse passer sur son territoire 2140000 hommes de la Wehrmacht et 100000 wagons d'armes et d'équipements. La neutralité revêt un aspect nouveau. Les belligérants ne peuvent pas respecter tous les droits des neutres, chacune des parties doit faire des concessions, ce qui signifie que la neutralité devient essentiellement transactionnelle; de plus, la notion même de neutralité évolue, ne présentant pas un visage uniforme dans le temps et dans l'espace. Dès l'entrée en guerre des Etats-Unis en 1941, leur presse publie des articles hostiles aux neutres en général, à la Suisse en particulier. Des reproches plus graves contre la politique de neutralité de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale et des chantages - le cas de l'Union soviétique demeurant réservé - ne seront lancés que cinquante ans plus tard, particulièrement au Congrès juif mondial, Israël Singer considérant même que la neutralité suisse face au mal était un crime... Pendant la guerre froide, la neutralité n'est plus envisagée sous l'angle des intérêts égoïstes des Etats neutres, mais sous l'angle de l'intérêt de la communauté internationale et de la paix. Elle reprend de la vigueur, parce que l'ONU ne résiste pas au choc des affrontements politiques et idéologiques. En 1955, le Traité d'Etat dote l'Autriche d'une neutralité sur le modèle suisse, et les Soviétiques évacuent son territoire... Si, ultérieurement, elle avait été envahi par les forces du Pacte de Varsovie, la Suisse aurait pu lui porter secours sans déroger aux règles de la neutralité. Comme en Suisse, la fin de la guerre froide fait naître en Autriche des discussions sur l'utilité de la neutralité: la droite et l'extrême droite plaide pour on abandon, la gauche pour son maintien. «La neutralité, selon la formule de Roderick Ogley, est plutôt comme la virginité. Tout le monde la possède au départ mais certains la perdent plus vite que d'autres et certains ne la perdent pas du tout. Mais contrairement à la virginité, une fois perdue, la neutralité peut, parfois, être recouvrée, bien que difficilement.» En temps de guerre, maintenir sa position représente pour l'Etat neutre un travail de Sisyphe, puisqu'il doit sans cesse faire face à des vagues, aussi bien intérieures qu'extérieures, qui le menacent. La neutralité, la neutralité perpétuelle, la neutralité garantie et la perte d'indépendance sont des degrés que les peuples peuvent descendre un à un, mais aussi parfois remonter. De 1515 à 1815, la Confédération suisse les a tous descendus, puis elle est remontée au rang d'Etat indépendant.   Col Hervé de Weck   [1] Gollion, Infolio, 2007. 351 pp.
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« Que serait une rupture dans le domaine de la défense? » s'interrogeaient les organisateurs du colloque de l'association Orion, le 14 novembre 2006, à l'Assemblée nationale. Et ce groupe de hauts fonctionnaires et d'experts proches de la gauche socialiste de renchérir: « Serait-ce la baisse des capacités militaires, une intégration encore plus poussée dans l'OTAN, l'abandon de l'ambition d'une défense européenne, l'adoption d'une doctrine d'intervention préventive couplée à une culture expéditionnaire plus marquée? » Ces interrogations critiques, à propos d'orientations prêtées à Nicolas Sarkozy, témoignent de la posture actuelle des cercles proches du Parti socialiste. Avant de passer à des propositions plus opérationnelles, ils évoquent déjà un aggiornamento de la présence en Afrique, ou encore le réexamen des modalités par lesquelles la mission de protection du pays est assurée, « avec une pondération nouvelle pour les forces de projection ». Autre piste de travail, celle d'un « Schengen de la défense ». Retenons aussi l'évocation d'une relance des crédits « Espace » (...). Le 14 novembre, l'originalité est venue du diagnostic sur la situation financière des armées. Avec ce constat: « Le ministère de la Défense est dans une impasse financière, du fait qu'une série de projets est lancée sans disposer des financements adéquats. » Une vision qui n'est finalement guère éloignée de celle de l'Etat-major des armées, à propos du « Modèle d'armée 2015 », s'il se confirme qu'il faudrait, d'ici à 2020, un budget d'équipement d'environ 22 milliards d'euros par an pour atteindre les objectifs, soit une hausse de près de 50% de l'enveloppe actuelle ! Cette critique de la « programmation Alliot-Marie » augure, en cas de succès en 2007, d'un Livre blanc et d'une remise à plat des programmes. L'enjeu à gauche, évoqué par plusieurs intervenants, étant alors d'obtenir que les crédits soient maintenus à leur niveau actuel (« ne pas baisser la garde »). (TTU Europe, 22 novembre 2006) Les socialistes français ne sont pas à l'unisson des socialistes suisses. C'est le moins que l'on puisse dire! Colonel Hervé de Weck
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Le travaux de ce Livre blanc ont été lancés par le Premier ministre le 3 mai 2005. A mi-parcours de son élaboration en novembre 2005, une journée de réflexion a permis de confronter ses idées à celles de responsables politiques, de magistrats. De chercheurs, d'industriels et de journalistes. Le Livre blanc a été approuvé par le Conseil des ministres le 7 mars 2006. Nous en reprenons les thèses qui concernent la Suisse... Le Livre blanc ne retient pas l'expression «Guerre contre le terrorisme», car la France ne considère pas les terroristes comme des combattants mais comme des criminels. Il ne faut pas, entrant dans une logique de guerre, se faire prendre, comme Al Qaïda le cherche, dans une rhétorique de guerre des civilisations.   Scénarios Sept scénarios d'attentats ont été élaborés pour couvrir un éventail de modes d'action plausibles, dont certains sont heureusement encore peu probables du fait de leur complexité. Ils sont destinés à éprouver la robustesse de notre système et à identifier ses lacunes. Campagne d'attentats répétés, étalée sur plusieurs mois, sous forme d'explosions dans des lieux publics. Est posé le problème de la sollicitation durable de moyens. Attentats multiples simultanés par explosifs, dont certains sous forme d'actions suicides, dans des lieux de passage. Est posée la question de la réactivité de moyens nombreux. Attentats transfrontaliers et diversifiés, avec un navire lancé contre un terminal pétrolier, un attentat classique au voisinage d'une centrale nucléaire proche d'une frontière et une attaque informatique contre les systèmes de secours. Sont posés les problèmes de coordination et de conduite opérationnelle en format multinational. Dissémination d'un gaz neurotoxique puissant d'origine industrielle dans une grande gare à une heure de pointe. Est posé le problème de l'intervention urgente en atmosphère contaminée. Explosion d'un engin contenant des matières radioactives, ou bombe sale dans un réseau souterrain de transport public. Est posée la question de la communication publique. Epidémie intentionnelle par un agent biologique infectieux hautement pathogène.Est posé le problème de l'adaptation rapide de la réponse sanitaire. Préparation de l'explosion d'une arme nucléaire acheminée depuis l'étranger vers un centre urbain. Sont posés les problèmes de localisation et de neutralisation d'un tel engin, d'évacuation de la population ou de traitement des victimes.   Ces scénarios ne sont évidemment pas exhaustifs. De nombreux autres sont étudiés pour des travaux opérationnels tels que l'élaboration des plans gouvernementaux d'intervention de la Famille «VIGIPIRATE».   Prévention du risque En matière de surveillance, les systèmes techniques mais aussi les bases juridiques doivent être rendus cohérents avec les moyens modernes de communication électronique. Ces dernières années, ceux-ci ont connu deux développements majeurs: la téléphonie mobile et l'internet. Il existe maintenant une multitude de moyens d'accès à ces réseaux rendant discrète et furtive l'identité de l'utilisateur. Les interceptions de sécurité doivent cibler, non plus un numéro de téléphone déterminé, mais un individu avec toute la palette des moyens et des services de télécommunication qu'il utilise. L'accès à certains fichiers de données personnelles aide à identifier des suspects. Des faiblesses existent en matière d'information par les autorités, qui doivent appliquer un certain nombre de principes : fédérer la population, orchestrer la communication depuis le niveau gouvernemental jusqu'aux échelon dans le terrain. Il faut une doctrine de communication traitant du cas du terrorisme, mais aussi d'autres situations graves[1]. Colonel Hervé de Weck     [1] Ce texte reprend certains élément de l'article du colonel (R) Jean-Philippe Grelot, publié  dans le Bulletin de la Réunion des officiers de réserve du service d'état-major, 4e trimestre 2006, pp. 35-49.
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Aujourd'hui, les militaires n'ont plus autant de pouvoir en Israël qu'auparavant, quand ils dictaient jusqu'à la politique étrangère du pays. Les nombreux succès de Tsahal avaient forgé le mythe d'une armée invincible au service d'une peuple meurtri par l'histoire, une force qui n‘ignorait rien de ses adversaires. Aucun des candidats aux élections de mars 2006 n'a fait carrière dans l'armée, mais Tsahal, fait remarquer Pierre Razoux, auteur d'une Nouvelle histoire de l'armée israélienne[1], occupe toujours une place centrale dans la société de l'Etat hébreu, car elle reste le seul véritable ferment d'unité dans un pays morcelé et tiraillé par des forces antagonistes. En Palestine sous mandat britannique, les premiers affrontements entre communautés juives et arabes se produisent en automne 1919; une organisation militaire juive est créée dans la foulée, la Haganah, et un syndicat, le Histadrout. Dans les années 1930, David Ben Gourion dirige les deux mouvements. La Haganah dispose alors de 2000 combattants permanents et de 13000 réservistes. Apparaît une organisation militaire dissidente ultranationaliste, l'Irgoun, qui prêche à la fois le combat contre les Arabes et les Britanniques, ainsi qu'une formation d'élite, le Palmach. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des formations juives combattent aux côtés des Britanniques, ce qui n'empêche pas Londres, en 1945, de refuser une immigration juive massive en Palestine. Les sionistes disposent de combattants aguerris ayant l'expérience du feu. Le 14 mai 1948, l'Etat d'Israël est proclamé, immédiatement attaqué par les Etats arabes voisins. Faisant preuve d'une efficacité relative, Tsahal, qui a intégré non sans peine toutes les autres organisations militaires juives, remporte la victoire sur des forces arabes peu efficaces et motivées, mais en payant le prix fort: 5700 morts et 12000 blessés graves (le 2,5% de la population juive).   Le choc, la manoeuvre et le feu A la fin de la guerre d'indépendance, Ben Gourion fixe trois priorités stratégiques: sanctuariser le territoire, dissuader l'adversaire et nouer une alliance avec, au moins, une grande puissance, entre autres afin de bénéficier d'un approvisionnement sûr en matériel militaire. Pour préserver l'économie et la population israéliennes, il faut éviter des conflits longs et coûteux, donc opter pour une stratégie offensive privilégiant l'offensive par surprise contre un seul ennemi à la fois et des opérations sur son territoire, surtout basées sur des raids. Dans ce cadre, la mobilisation doit s'effectuer dans les plus brefs délais, les soldats, qu'ils appartiennent aux troupes actives ou aux réserves emportent chez eux l'essentiel de leur matériel et leur arme. Aujourd'hui, on voit souvent des citoyens vaquer à leurs occupations civiles, le fusil sur l'épaule... Cette doctrine repose sur un maintien rigoureux du secret que la généralisation d'Internet et des téléphones portables a remis en question. Dès lors l'autocensure a pris la relève, les Israéliens se l'imposent, convaincus de participer ainsi à la défense du pays. Contrairement à beaucoup d'autres armées, les forces terrestres de Tsahal n'ont pas d'école de formation initiale pour officiers. Officiers et sous-officiers sortent du rang et suivent tous la même formation de base, mais les promotions sont rapides. Un élève-officier termine son cursus à 21 ans, il peut commander une compagnie à 24 ans, avant de devenir major, trois ans plus tard. A 31 ans, il peut être lieutenant-colonel et commander un bataillon, les meilleurs ayant des chances d'être à la tête d'une brigade, comme colonel, à 33 ans, et de devenir général de brigade à 36 ans. La limite d'âge tombe comme un couperet à 45 ans, les officiers d'active, versés dans la réserve, commencent alors une deuxième carrière. Israël est l'un des rares Etats à avoir introduit un service obligatoire de deux ans pour les femmes, mais pas dans les formations de combat. Après la guerre d'indépendance, les chefs de Tsahal ne croient pas encore aux chars et aux opérations mécanisées. Il faut attendre jusqu'en 1956 la reconnaissance de l'importance des blindés. Le choc s'efface alors devant la manœuvre qui devient l'expression privilégiée de l'art de la guerre israélien; la guerre-éclair est magnifiée. C'est dans l'Arme blindée que le renforcement du potentiel israélien s'avère le plus spectaculaire: le nombre de chars de combat passe de 400 en 1956 à plus de 1000 en 1967, les brigades blindées de 3 à 8, alors que 3 autres brigades deviennent de grandes formations mécanisées. L'état-major s'appuie sur l'action conjointe des avions, des chars et des parachutistes. Dans un premier temps, l'aviation cherche à conquérir la maîtrise de l'espace aérien, afin de soutenir la progression des troupes au sol. Pour ce faire, elle neutralise les forces aériennes ennemies lors de frappes préventives.   1956: pertes matérielles de la guerre  Pays Avions Chars  Artillerie  Egypte  340  700  700  Jordanie  30  180  470  Syrie  60  120  470  Irak  20      Total  450  1000  1640  Israël  54  394  40               A l'issue de la guerre-éclair de 1967, la superficie des territoires contrôlés par Israël quadruple, et la longueur des frontières diminue d'un tiers. Les nouvelles lignes de cessez-le-feu écartent toute possibilité d'attaque surprise égyptienne. La victoire militaire sur les Etats arabes est totale, plus de 10000 militaires arabes tués, 20000 blessés pour 800 morts israéliens. Le «Tout blindé» devient la règle, l'aviation devant leur ouvrir la voie. Ces deux composantes des forces armées absorbent le 80% des dépenses consenties pour la défense. Au début de la de la guerre du Kippour, les chars interviennent sans le moindre soutien d'infanterie ou d'artillerie, l'aviation effectue des attaques au sol avant d'avoir circonscrit des défenses anti-aériennes très denses et efficaces. A l'état-major israélien, l'efficacité des missiles engagés par les forces arabes engendre une révolution tactique: l'allongement des distances d'engagement des armes et l'apparition d'une compagnie mécanisée dans les bataillons de chars. Les technologies du renseignement et de la détection sont adaptées, les contre-mesures et la guerre électronique prenant une réelle ampleur. Si le char reste l'élément central du combat, l'action des fantassins de choc et des parachutistes devient au moins aussi importante. Pour engager ces formations d'élite, rien de tel que l'hélicoptère!   Les moyens de Tsahal   Effectif permanent Effectif après mob Brigades Chars Pièces art lourde Avions cbt Hélicoptères Navires cbt 1948 17000 80000 12 16 40 27   2 1956 25000 100000 16 400 150 230 2 4 1967 55000 225000 21 1050 380 237 45 6 1973 85000 315000 35 1850 600 400 75 15 1978 165000 400000 43 3000 900 540 155 21 1982 172000 500000 55 3500 1200 600 155 25 1990 175000 550000 62 4000 1600 *540 240 28 1995 182000 615000 60 *3600 *1300 *435 290 23 2000 172000 600000 58 *3000 *1250 *400 *240 17 2005 161000 586000 56 *2600 *1200 *370 *215 14 *Sans compter les matériels anciens stockés en réserve   Israël, puissance nucléaire Bien que l'Etat hébreu ait toujours officiellement nié détenir l'arme nucléaire, on admet qu'il la possède depuis la fin des années 1960. Les travaux, supervisés par Shimon Peres, ont bénéficié de l'aide française. Nasser aurait provoqué la guerre des Six Jours pour détruire le potentiel nucléaire d'Israël... dont l'arsenal comprendrait aujourd'hui entre cent et deux cents têtes nucléaires. La stratégie de dissuasion semble consister en des représailles massives contre les centres de pouvoir et les populations adverses, au cas où les intérêts d'Israël - qui volontairement ne sont pas définis - viendraient à être gravement menacés.   Les effets néfastes de la victoire de 1967 A la fin de la guerre des Six-Jours, Tsahal est au faîte de sa puissance et de sa gloire, avec un arsenal incomparablement supérieur à celui de ses adversaires potentiels, et des généraux suffisamment influents pour orienter la politique gouvernementale. Mais la victoire peut avoir des effets néfastes! Les responsables politiques, de nombreux officiers supérieurs et généraux manifestent de la suffisance, le gaspillage et une certaine corruption sévissent dans l'armée qui s'oriente vers une stratégie défensive que révèle la ligne Bar-Lev sur le canal de Suez et les positions sur le plateau du Golan, alors qu'on entretient le culte de l'offensive. De plus, les renseignements militaires commettent des erreurs d'appréciation amplifiées par de gros dysfonctionnements internes. L'état-major israélien se trompe lourdement pendant la guerre d'usure (1969-1970), la première phase de la guerre du Kippour (1973) et lors de la guerre du Liban (1982-1985). Certains généraux se comportent en proconsuls, voire en tyrans envers les populations civiles soumises à leur autorité, d'autres prennent des risques inconsidérés, quitte à mettre en danger l'équilibre mondial, pendant la guerre des Six-Jours (1967), la guerre du Kippour et la première guerre du Golfe (1991). Volontairement ou non, des responsables militaires ont permis ou couvert des violences... Depuis la guerre du Liban (1982-1985), ce que certains appellent le «bourbier libanais», Tsahal suscite des critiques, même en Israël, son image se brouille et le prestige des généraux en prend un coup. Malgré l'assistance colossale des Etats-Unis et une débauche d'armes ultra-modernes, l'état-major israélien peine à définir une stratégie adaptée à l'enlisement de l'Intifada et l'évolution du contexte international.   Pertes israéliennes au combat   Tués et disparus Blessés Chars Avions cbt Hélicoptères Navires cbt Guerre d'indépendance (1948) 5700 12000 8 33     Campagne du Sinaï (1956) 230 850 50 18     Guerre des Six Jours (1967) 800 2500 394 54     Guerre d'usure 1500 3000 30 27 4 1 Guerre du Kippour 3000 8000 840 128 6   Guerre du Liban (1982-1985) 680 3500 150 2 3   Présence Sud-Liban (1985-2000) 600 4000 20 4 8   1ère Intifiada 430 3000         2e Intifada 1060 6000 4       Total 14000 42850 1496 *266 21 1 *La Force aérienne israélienne a perdu presque autant d'avions par accident, compte tenu de la dureté de l'entraînement des pilotes.   La première Intifada pose des problèmes à une armée conventionnelle, comme la deuxième, qui n'a plus le caractère populaire de la première et devient rapidement un conflit militarisé.  Elles portent toutes deux atteinte au moral des troupes de l'Etat hébreu. Le nombre des militaires qui refusent de servir en Cisjordanie et dans la bande de Gaza augmente considérablement. Le commandement autorise à accepter toutes les excuses invoquées pour ne pas aller combattre l'Intifada, et cela mine insidieusement l'édifice militaire en institutionnalisant le mensonge, alors que, pendant des décennies, Tsahal a fonctionné sur le principe de la franchise. Pourtant, cela ne doit pas faire oublier des succès et des évolutions significatives; les forces israéliennes se montrent très performantes dans des opérations comme la libération des otages à Entebbe (1976) ou la destruction du réacteur nucléaire expérimental de Saddam Hussein (1981). «Un siècle après l'apparition des premières organisations paramilitaires juives, précise Pierre Razoux dans sa conclusion, Tsahal est devenue une armée post-moderne, tout à tour outil de défense, d'intégration, de conquête, de développement industriel, voire parfois de répression. L'armée israélienne s'est révélée également un acteur majeur sur la scène politique intérieure, tout comme un instrument de puissance sur la scène extérieure. Elle a permis aux généraux israéliens d'exercer le pouvoir par procuration depuis juin 1967, grâce à leurs nombreux et puissants réseaux d'influence. A l'inverse de bien d'autres Etats, l'institution militaire n'a pas eu besoin de s'emparer du pouvoir par les armes, puisqu'elle a fait en sorte d'en contrôler les principaux rouages par des voies détournées.»   Colonel Hervé de Weck     [1] Tsahal. Nouvelle histoire de l'armée israélienne. Paris, Perrin, 2006. 618 pp.
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Les exécutions massives de juifs et leur gazage à Chlemno commencent à la fin de l'année 1941 en territoire soviétique occupé, alors que le 75 à 80% des victimes de la Solution finale sont encore en vie à la mi-mars 1942. Ils sont effectuées par les SS, les Einsatzgruppen, les formations de la Police d'ordre et des policiers auxiliaires baltes. Seule une partie des officiers de la Police d'ordre fait partie de la SS mais pas la troupe. La «Solution finale», au sens strict du terme, n'est pas mise en œuvre à grande échelle avant le deuxième semestre 1942, décidée à la conférence de Wansee le 21 janvier 1942.   Dans Secrets officiels. Ce que les nazis planifiaient, ce que les Britanniques et les Américains savaient[1], l'Américain Richard Breitman en véritable historien, sans jouer au procureur, exploite une source inédite: les décryptages réalisés en Grande-Bretagne de messages radio de la police d'ordre et du SS Wirtschaft-Verwaltungshauptamt. Son ouvrage, fruit d'un travail de bénédictin, démontre que les décideurs ont toujours beaucoup de peine à croire une information qui ne correspond pas à leur vision des choses et qu'ils semblent avoir peur de la vérité. A propos de la Shoah, ce ne sont pas les renseignements qui font défaut, mais la capacité des responsables alliés de les accepter comme vrais et de rassembler les pièces du puzzle pour avoir une image claire et cohérente de la situation. Ils ont tendance à détourner le regard parce qu'ils ne croient pas. Il faut admettre que les informations exigent le plus souvent d'être interprétées en les comparant à l'ensemble des données disponibles[2]. Il s'avère encore difficile aujourd'hui d'évaluer de manière exhaustive la façon dont les services de renseignements britanniques et américains ont réagi à l'Holocauste. Certains rapports peuvent avoir été détruits, la plupart restent classifiés mais il y en a assez pour se faire une bonne idée.  L'OSS, qui disposait d'informations moins nombreuses et moins fiables que le MI 8 et le MI 14 à Londres, n'a pas été en mesure de représenter correctement la «Solution finale» avant la fin de l'année 1942.   Londres dispose d'informations fiables... Dès 1941, les services de renseignements britanniques disposent d'informations crédibles sur les massacres de juifs par les nazis. A partir de 1937, ils ont en effet réussi à déchiffrer certains codes allemands, entre autres ceux de la Police d'ordre qui, depuis septembre 1939, passe des messages radio concernant les transferts de main-d'œuvre dans le Gouvernement général de Pologne et, depuis juin 1941, les liquidations de juifs dans les territoires soviétiques. Dès le début de la guerre, les services britanniques ont percé certaines clés utilisées avec la machine de codage sophistiquée Enigma, entre autres une de celles du SS Wirtschaft-Verwaltungshauptamt en charge des camps de concentration, puis d'extermination. En revanche, ils ne sont pas parvenus à percer les clés Enigma de la Gestapo et du Sicherheitsdienst, qui servent à crypter les messages des Einsatzgruppen. Les analystes militaires britanniques comprennent que les fonctionnaires nazis recourent à l'euphémisme et au camouflage lorsqu'ils évoquent des mesures extrêmes. «Umsiedlung» (réinstallation) ou «Sonderbehandlung» signifie exécution de juifs ou de Russes, . Entre l'été  et l'automne 1941, ils déchiffrent des douzaines de rapports clairs concernant des exécutions massives. Le 30 août, le chef SS Bach-Zelewski se vante que, dans sa région, les exécutions dépassent les trente mille. Le chef du Secret Intelligence Service envoie chaque semaine à Winston Churchill des résumés en anglais des activités de la police allemande sur territoire soviétique. Certains messages déchiffrés figurent dans les rapports quotidiens soumis au Premier ministre. En août 1941, le problème juif ne se trouve pourtant pas au centre des préoccupations de Churchill, qui lie les atrocités nazies à l'âpre résistance soviétique et met en relation les exécutions de dizaines de milliers de patriotes russes avec l'irritation des responsables allemands face aux pertes de la Wehrmacht. A ce moment, il pourrait pourtant déceler un nombre et un pourcentage grandissants de victimes juives. En ce qui concerne les juifs, le Premier ministre, les gouvernants et les spécialistes initiés se montrent peu enclins à croire les rapports les plus alarmistes. Les mises en garde des services d'Himmler concernant la vulnérabilité des transmissions radio réduisent considérablement les indiscrétions. Comparés à ceux de l'été et de l'automne 1941, les messages transmis par la Ordnungspolizei en 1942 comprennent beaucoup moins de données sur les exécutions massives de juifs et d'autres victimes dans les territoires soviétiques. En revanche, ils évoquent souvent le sérieux manque de main-d'œuvre dont souffre le Reich, qui amène la décision d'exploiter les juifs aptes au travail au lieu de les exécuter immédiatement. Le décryptage de messages radio diffusés par le SS Wirtschaft-Verwaltungshauptamt donne des indications de première main sur les camps d'extermination et le processus industriel d'extermination. A Auschwitz-Birkenau, on liquide dans les meilleurs délais les nouveaux arrivants mais, dans le camp, il se trouve aussi des contingents de juifs travailleurs forcés, ce qui brouille les pistes. En 1942, les responsables SS transmettent par radio un compte rendu presque quotidiennement du nombre d'individus ajoutés ou retranchés à la population du camp. Quoi qu'il en soit, «au milieu de l'année 1942, et à partir de ces seuls décryptages, il eût été très difficile pour les analystes britanniques de faire le lien entre les transports de juifs vers Auschwitz et les nouvelles installations [nouveaux fours crématoires] qui s'y trouvaient. Rien n'indique que les services secrets l'aient fait.» Mais d'autres renseignements auraient pu être exploités, par exemple ceux de la résistance polonaise... Les messages radio décryptés de la police d'ordre et de la SS sont diffusés d'une manière très restreinte, vraisemblablement pour éviter de divulguer des sources majeures. Cette restriction empêche des hauts fonctionnaires du Foreign Office de comprendre le génocide décidé par les nazis. Malgré ces messages et les autres sources annonçant la disparition et l'exécution de juifs, le Gouvernement britannique opte pour le silence face à la politique nazie à l'égard des juifs. «Pour autant qu'on puisse en juger, écrit Richard Breitman, la Grande-Bretagne a tout simplement mis en réserve les informations relatives aux débuts de ce qu'on appelle maintenant la Shoah, obtenues par l'intermédiaire des messages décodés ou de toute autre source.»   Les Etats-Unis ne bénéficient pas des décryptages Pendant la Seconde Guerre mondiale, la collaboration américano-britannique dans le domaine du renseignement, si elle commence avant l'entrée en guerre des Etats-Unis, reste peu intense. Les deux communautés ont leur caractère propre et des particularités qui font qu'elles sont peu en phase avec les relations politiques entre les deux Etats. Les services de renseignements gardent traditionnellement les secrets qu'ils découvrent, ils les exploitent sans les partager. Jusqu'en 1945, les autorités civiles et militaires américaines ne connaissent pas les succès britanniques touchant à Enigma et  les décryptages des messages radio de la Police d'ordre allemande; elles ne reçoivent que quelques documents de synthèse émis par les Britanniques. En revanche, elles disposent de l'enregistrement des conversations entre prisonniers allemands. L'ambassade américaine à Berlin prévoit, à fin octobre 1941, que tous les juifs d'Allemagne seront déportés «en l'espace de quelques mois», ajoutant à la mi-novembre, que les individus valides sont transférés d'Allemagne en Russie comme travailleurs forcés. L'attaché militaire rapporte que des unités SS exécutent des juifs dans de nombreuses localités occupées de Russie. Les médias américains publient de nombreuses informations. Le principal correspondant allemand de l'Associated Press écrit à fin octobre 1941 que l'élimination totale des juifs est «une politique allemande déterminée» et que le sort des déportés reste inconnu. Le New York Journal American, à la mi-novembre, fait un gros titre en première page de l'assassinat par les Roumains de 25000 juifs à Odessa: en réalité le chiffre est beaucoup plus élevé. A la fin du mois, le New York Herald Tribune, qui veut rester prudent, évoque certains rapports provenant d'Europe centrale qui «parlent de massacres de juifs par les Allemands». The New York Time annonce en mars 1942 que la Gestapo a assassiné 24000 juifs déportés en Ukraine; le Daily Telegraph, dans un grand article paru en juin, mentionne l'utilisation par les nazis de chambre à gaz mobiles. Le New York Herald Tribune, le 25 novembre, titre «Hitler a donné l'ordre de tuer 4 millions de juifs en 1942». Mais la presse américaine traite en général avec scepticisme toute information concernant les exécutions de juifs. Aux Etats-Unis, de réels obstacles empêchent de croire à l'existence de l'Holocauste. La barbarie nazie se produit à des milliers de kilomètres. La «Solution finale», sans précédent, paraît inconcevable jusqu'en automne 1942 dans les hautes sphères du département d'Etat et chez les proches du Président. Même au Congrès juif américain, on doute de la véracité des informations dont on dispose. Comment imaginer que des êtres humains puissent avoir de tels comportements? Le Gouvernement américain dit avoir besoin de faits soigneusement documentés ne laissant planer aucun doute sur leur authenticité, Au milieu de l'année 1942, il ne croit pas encore en disposer, alors que des informations fiables passent pour des «rumeurs délirantes inspirées par les peurs juives». Les articles de journaux ne suffisent pas à convaincre l'opinion, d'autant plus qu'ils sont souvent écrits en termes modérés, voire sceptiques...   Les raisons de cette attitude Face aux informations relatives aux assassinats massifs de juifs par les Allemands, les responsables américains et britanniques se rappellent les rumeurs de la Première Guerre mondiale, lorsque des officines du camp de l'Entente fabriquaient de toutes pièces des atrocités allemandes prétendument commises en Belgique et dans le nord de la France, afin de retourner l'opinion mondiale contre le IIe Reich[3]. Les Allemands auraient transformé les cadavres en produits chimiques! Ce qui est faux pendant la Première Guerre mondiale s'avère vrai pendant la Seconde... Les dirigeants alliés ne veulent pas donner l'impression qu'ils manipulent leur opinion publique, et ils soupçonnent les réseaux d'information juifs et polonais d'exagérer les crimes nazis afin d'obtenir de secours pour leurs peuples. En août 1943, c'est toujours la conviction de Victor Cavendish-Bentinck, patron du Britsh Joint Intelligence Committee, alors qu'il a en main des preuves indiscutables de certains épisodes de l'Holocauste. Même Churchill, qui est pro-sioniste, craint d'officialiser le massacre des juifs, ce qui risquerait de circonscrire la cause antinazie, voire de la compromettre, vu l'antisémitisme culturel[4] régnant en Grande-Bretagne comme partout en Europe, ainsi que l'hostilité envers les juifs chez les Arabes du Commonwealth. Se focaliser sur la question juive accréditerait également la thèse de la propagande allemande selon laquelle les Alliés mènent la guerre pour le compte des juifs. Il faut donc attendre le 17 décembre 1942 pour que les gouvernements alliés, pour la première et la dernière fois, publient une condamnation formelle «de la mise en pratique de la menace maintes fois répétée par Hitler de détruire le peuple juif[5]». Le Gouvernement britannique refuse d'envoyer des secours aux juifs qui meurent de faim, entre autres dans les ghettos polonais, parce que cela n'empêcherait pas les nazis de liquider ces populations et que la stratégie choisie par la Grande-Bretagne implique d'obliger l'Allemagne à nourrir les peuples qu'elle a conquis. Faire quitter l'Allemagne et les territoires occupés à des enfants, des femmes, des personnes âgées allégerait pour le pouvoir nazi l'obligation de subvenir aux besoins des résidents. Des envois de nourriture ou de médicaments permettraient à l'Allemagne de consacrer des ressources supplémentaires pour son effort de guerre, ce qui risquerait de retarder son effondrement. Pour les Alliés, il faut que le blocus déploie ses pleins effets et que l'on continue à faire la guerre sans soulager les souffrances des civils sous la botte ennemie. Surtout, il faut admettre qu'il s'avère très difficile de reconnaître un fait qui excède les limites de l'entendement. Comment croire à l'inhumanité illogique des nazis qui ont décidé de liquider tous les juifs d'Europe, alors que le Reich manque de main-d'œuvre? Le décalage entre les informations disponibles et le crédit qu'on leur attribue constitue un problème de psychologie sociale durant toute la Seconde Guerre mondiale. Ce n'est pas avant le second semestre 1942, prétend Richard Breitman, que des informations en provenance de plusieurs sources permettent qu'à Londres et à Washington, on comprenne la monstrueuse entreprise nazie, particulièrement la volonté d'anéantir la totalité des juifs résidant en Europe. Même à ce moment, plusieurs responsables du Foreign Office et du département d'Etat restent sceptiques face aux preuves de l'existence de la Shoah. Cette impossibilité de voir la réalité se rencontre également dans les milieux juifs. A fin 1943, le consistoire juif français prend soigneusement note de toutes les informations à sa disposition, mais rien n'indique qu'il en saisisse la véritable signification. Deux évadés d'Auschwitz décrivent à des résistants de Nice la réalité du camp de la mort. On ne les croit pas, on les prend pour des individus traumatisés par leurs malheurs[6]... Ni Churchill, ni Roosevelt, qui ont pourtant reconnu très tôt les méfaits du nazisme et ont pris des risques énormes pour s'opposer à l'Allemagne, n'expliqueront pas leur attitude de réserve face au génocide des juifs. Les autorités britanniques et américaines refusent d'utiliser les récits d'atrocités, d'informer le peuple allemand de ce qui se passe pour contraindre les nazis à stopper les massacres, voire de décider des bombardements aériens de représailles sur des villes allemandes. Cette dernière mesure risquerait de mettre en question la légitimité des attaques aériennes normales sur les villes considérées comme des cibles militaires. Aux Etats-Unis, cette absence de réactions semble s'expliquer par la crainte de mesures de rétorsion touchant les prisonniers alliés dans les pays ennemis, par le fait qu'on n'a pas compris ce que signifie concrètement l'extermination ou qu'on est décidé à ne pas distinguer les meurtres en masse de juifs de la souffrance des autres victimes. Décrire la situation désespérée des juifs entrave la guerre psychologique américaine: les juifs étrangers ne figurent pas parmi les groupes les plus populaires dans le pays, et la propagande nazie accuse les Alliés de mener la guerre pour le compte des juifs. Depuis qu'à la mi-septembre 1941, le Secret Intelligence Service (MI 6) cesse de transmettre ses rapports concernant le sort des juifs en Allemagne à Churchill, celui-ci ne sollicite aucune information; il a délégué la question au Foreign Office. A la mi-décembre 1942, il manifeste cependant la volonté d'en arriver à une décision commune des Alliés concernant l'anéantissement des juifs. Le 17 décembre, les gouvernements alliés dénoncent pour la première fois le massacre des juifs par les nazis, mais cela ne modifiera pas leur stratégie; ils ne prennent pas de mesures destinées à sauver des juifs. Le Ministre britannique de l'Intérieur, le 31 décembre, consent tout au plus à accueillir quelques milliers de réfugiés, rappelant qu'il y en a «environ 100000 (...) dans le pays, principalement des juifs, et que le problème de l'hébergement, qui est déjà assez difficile, deviendrait critique en cas d'attaques aériennes renouvelées.» Il ajoute qu'il y a «un très fort antisémitisme larvé dans ce pays. S'il y avait un accroissement substantiel du nombre de réfugiés juifs ou si ces réfugiés ne quittaient pas le pays après la guerre, nous serions en sérieuse difficulté.» En dernière analyse, il semble que les autorités américaines, mais surtout britanniques, craignent que les nazis et leurs satellites puissent libérer un grand nombre de juifs qu'il leur faudrait alors accueillir et entretenir en plein effort de guerre. La position d'Anthony Eden, ministre des Affaires étrangères du Gouvernement Churchill, apparaît significative: toute tentative de négocier le sauvetage de quelques juifs pourrait avoir pour résultat que «Hitler veuille que nous prenions tous les juifs». En revanche, Américains et Britanniques encouragent les neutres à ouvrir leurs frontières... Le 23 mars 1943, la Chambre des lords débat de la motion de l'archevêque Temple demandant d'accueillir tous les réfugiés pouvant atteindre la Grande-Bretagne. Le Gouvernement la rejette, invoquant les difficultés de ravitaillement et le manque de bateaux disponibles.   Suisse: le Conseil fédéral et la Shoah? La Commission indépendante d'experts Suisse - Seconde Guerre mondiale, dans ses publications, ne fait pas la moindre allusion à la perception de la «Solution finale» par les gouvernements britanniques et américains entre 1941 et 1945, à leur scepticisme face à des informations et à des renseignements crédibles, leur utilisation de l'argument «La barque est pleine» pour refuser d'accueillir des réfugiés. La Commission ne devait pas comprendre d'expert en Intelligence au sens anglo-saxon du terme! Quoi qu'il en soit, le lecteur a l'impression que les autorités suisses sont les seules à se montrer sceptiques, puis indifférentes face aux massacres systématiques de juifs par les nazis. Dans son Rapport définitif publié en 2002, elle se contente d'écrire: «Dès début août 1942, les autorités ne pourront plus ignorer que les réfugiés juifs sont gravement menacés. Elles ne sauront encore rien de précis sur le fonctionnement des camps d'extermination. Mais, dès la fin 1941, des informations faisant état de massacres systématiques sont parvenues en Suisse par différents canaux (...). Il n'en reste pas moins qu'à l'époque de la fermeture des frontières en août 1942, les autorités suisses savaient parfaitement ce qui se passait[7].» Là est la grande question à laquelle la Commission ne donne aucune réponse ! Le Conseil fédéral est-il aussi bien renseigné que le Gouvernement britannique? Croit-il les informations et les renseignements à disposition? A quel moment chacun de ses membres prend-il conscience de la Shoah? Quand le Conseil fédéral, organe exécutif collégial, en fait-il de même? Dans quelle mesure son silence, son absence de réactions, le maintien de sa politique vis-à-vis des réfugiés s'expliquent-ils par les mêmes raisons qu'à Londres et à Washington qui n'ont pas accueilli, après 1941, de réfugiés juifs en quantités importantes. «Entre 1933 et 1945, quelque 20000 réfugiés ont séjourné temporairement au Royaume-Uni dont les dominions n'ont joué pratiquement aucun rôle dans le sauvetage des juifs; le Canada s'est d'ailleurs distingué par un refus presque total d'accueillir des réfugiés, notamment en raison de l'opposition déterminée de la province du Québec. (...) Entre 1933 et 1945 les Etats-Unis ont admis au total quelque 250000 réfugiés juifs[8].» Entre 1933 et septembre 1939, les Etats-Unis ont accueilli 225000 juifs, mais seulement 25000 durant les hostilités. Entre septembre 1939 et mai 1945, la Grande-Bretagne n'en accueille que 25000, alors que la Suisse laisse entrer temporairement plusieurs dizaines de milliers de juifs avant septembre 1939, dont la plupart vont réussir à poursuivre leur exode vers d'autres cieux. Seuls 6500 réfugiés juifs se trouvent sur sol suisse le 1er septembre 1939, auxquels vont s'ajouter quelque 21000 coreligionnaires accueillis dès cette date jusqu'en 1945, soit près de 28000 personnes. Compte tenu des populations des Etats-Unis et de la Suisse, la Confédération cinquante fois plus de réfugiés juifs que les Etats-Unis[9].   Colonel Hervé de Weck     [1] Paris, Calmann-Lévy, 2005. 363 pp. Voir également Laqueur, Walter: Le terrifiant secret: la Solution finale et l'information étouffée. Paris, Gallimard, 1981; Browning, Christopher R.: Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne. Paris, Les Belles-Lettres, 1994; Spira, Henry: Stuart Eizenstat, «Imperfect Justice ». Interessengemeinschaft Schweiz - Zweiter Welkrieg, Schriftenreihe Nr. 2 - Juni 2003. [2] Frédéric Guelton: Pourquoi le renseignement? De l'espionnage à l'information globale. Paris, Larousse, 2004, p. 25-26. [3] Voir également Morelli, Anne: Principes élémentaires de propagande de guerre (utilisables en cas de guerre froide, chaude ou tiède). Bruxelles, Labord, 2001, p. 79. [4] A ne pas confondre avec l'antisémitisme racial des dirigeants nazis et d'une partie de la population allemande. [5] Charguéraud, Marc-André: La Suisse présumée coupable. Lausanne, l'Age d'homme, 2001, p. 45. [6] Posnanski, Renée: Les juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Paris, Hachette, 1997, p. 514. [7] La Suisse, le national-socialisme et la Seconde Guerre mondiale. Zurich, Pendo, 2002, p. 109-111. [8] Ibidem, pp. 154-156. [9] Données aimablement fournies par Henry Spira.
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En Occident, la stratégie de lutte contre le terrorisme vise plus les effets (anti-terrorisme) que les causes (contre-terrorisme). L'anti-terrorisme, c'est-à-dire la tactique déterminée, l’approche lourde adoptée par les Etats-Unis et plusieurs Etats occidentaux après le 11 septembre 2001, semble efficace si l'on prend en compte les pertes dans les rangs des terroristes. Il s'avère pourtant inefficace et contre-productif au niveau stratégique. L'intervention américaine en Irak, censée contribuer à la lutte contre le terrorisme, fait naître de nouveaux groupes terroristes et donne une légitimité aux extrémistes islamistes. Des succès tactiques peuvent provoquer une catastrophe stratégique dans un contexte de guerre asymétrique. La multitude de définitions partent presque toutes de la notion de capacité et décrivent les méthodes utilisées: brutalité, actions contre des objectifs mous (soft targets), mépris de la vie, perfidie, recherche des points faibles de l'adversaire. De nouveaux éléments entrent aujourd'hui dans l'équation «Guerre asymétrique», l'action sur les opinions et sur les émotions. L'asymétrie est un concept stratégique, non pas tactique. Les champs d'action des deux parties sont différents, leurs cultures sont différentes, leurs stratégies d'action sont différentes. Le terrorisme est un domaine de recherche délaissé par les milieux académiques. Un Américain relève que 80% des travaux publiés entre 1995 et 2000 contiennent essentiellement des produits recyclés et peu de réflexions nouvelles. La plupart des auteurs tendent à prendre la posture de pompiers plutôt que d'étudier les phénomènes de combustion. Le terrorisme n'est pas le résultat du hasard et n'apparaît pas par génération spontanée. Avant la violence, il y a des signes avant-coureurs. La difficulté est de déterminer à quel moment un mouvement revendicatif peut basculer dans la violence. C'est la tâche des services de renseignement stratégique. La formulation d'une stratégie de lutte contre le terrorisme doit prendre en compte un grand nombre de facteurs sociétaux, sociaux, culturels et sécuritaires. L'identification du mouvement terroriste et d'un centre de gravité de l'action contre-terroriste constitue l'élément central de cette stratégie, ce qui permet de déterminer la nature de l'action et les moyens à engager. Dans un conflit symétrique conventionnel, les objectifs stratégiques se situent à trois niveaux traditionnels, l'espace géographique, l'espace aérien et l'éther, auxquels il faut ajouter l'espace humain et l'espace informationnel. Les conflits humains puisent leur énergie dans la frustration, les crainte, les haines, les blessures profondément ancrées des populations, donc des dimensions historiques, ethniques et culturelles. Contrairement aux conflits de la guerre froide, les nouveaux conflits partent d'en bas. L'espace informationnel, à ne pas confondre avec l'information, est celui où se forgent les perceptions. Même si l'action militaire ne touche qu'une partie de l'espace géographique, l'information qui lui donnera sa légitimité touchera l'ensemble de la planète. La plupart des unités spécialisées, que l'on classe parmi les force spéciales, font de l'anti-terrorisme. Leurs maigres résultats révèlent une incompréhension des mécanismes du terrorisme. Elles restent des formations d'intervention conçues pour répondre à des situations particulières: libération d'otages, neutralisation de terroristes, et non pour des actions de longue durée. Voilà quelques-uns des problèmes que notre compatriote, le colonel EMG Jacques F. Baud développe avec l'expertise qu'on lui connaît dans un ouvrage paru en 2005 chez Lavauzelle à Paris et intitulé Le renseignement et la lutte contre le terrorisme. Stratégies et perspectives internationales1. Le terrorisme islamiste A l’époque de la guerre froide, des pays du Pacte de Varsovie, en particulier l'Union soviétique et la République démocratique allemande, ont soutenu les mouvements terroristes les plus divers, y compris ceux d'extrême- droite dans le seul but de déstabiliser les Etats membres de l'OTAN. Nouvellement apparu depuis la fin de la guerre froide et supplantant le terrorisme d'inspiration politique, le terrorisme religieux s’avère le plus ancien car, à une époque ou à une autre, il a touché toutes les religions. Sa justification ne se situe pas au niveau de la société mais des idées, de la morale et de la spiritualité, des valeurs face auxquelles la vie humaine n'a qu'un poids limité. Contrairement au terrorisme politique qui dépend d'un équilibre délicat entre action, soutien et mobilisation, le terrorisme religieux repose sur l’engagement de ses membres; il ne cherche pas forcément à élargir son audience. Le terrorisme islamiste, le plus préoccupant en ce début de XXIe siècle, n'est pas de type révolutionnaire. Sa typologie varie selon les régions. Strictement religieux avec les Frères musulmans en Egypte au début des années 1990, terrorisme de guérilla en Irak et en Afghanistan dans les années 2000, il a la particularité de fusionner des aspirations politiques et des principes religieux. Paradoxalement, il n'est pas alimenté par une volonté de domination et de destruction, mais par des peurs, des réflexes de protection contre ce qui apparaît comme un impérialisme culturel mettant en péril l'essence même des sociétés musulmanes. Le «devoir d'ingérence humanitaire» prôné par Bernard Kouchner, qui justifie tant d'intervenions occidentales, s'avère à double tranchant. doit être mis en œuvre sans aveuglement missionnaire, avec sensibilité et circonspection. Alors que l'Occident voit dans les attentats du 11 septembre 2001 la nécessité de lutter contre la pauvreté, c'est probablement l'inverse que veut signaler le terroriste islamiste. La mondialisation implique des bonds en avant culturels que certaines sociétés ne peuvent ou ne veulent pas effectuer. Dans le monde musulman où l'environnement prédispose à un certain fatalisme, la richesse au sens occidental ne constituent pas un objectif en soi, et le poids de la tradition culturelle et religieuse, le rythme d'accession à la prospérité ne sont pas ceux qu'on rencontre en Europe ou aux Etats-Unis. La mondialisation est donc perçue comme une ingérence, voire une agression. Les organisations non gouvernementales, des acteurs très puissants, qui échappent à tout contrôle, poursuivent des objectifs différents et peu coordonnés. En 2004, on en compte environ deux mille en Afghanistan. Sans le vouloir, elles renforcent les stéréotypes racistes des habitants, car elles passent pour les missionnaires séculaires du monde moderne, d'autant plus qu'elles sont souvent financées par des Eglises et des communautés américaines. Elles deviennent des stimulants au Jihad! Collaboration internationale au niveau du renseignement Le renseignement, qui résulte d'un processus de gestion du savoir, sert à soutenir les prises de décision des autorités nationales, politiques ou militaires. Dans ce domaine, c’est l'analyse qui offre des possibilités d'améliorations les plus rapides et significatives, bien qu’elle apparaît actuellement comme le parent pauvre du renseignement, le point faible de la plupart des services occidentaux, avec des analystes insuffisamment formés et conduits, travaillant dans des structures inadaptées aux menaces actuelles. Il faudrait que ces spécialistes soient davantage confrontés à leurs clients, les décideurs, et qu'ils présentent eux-mêmes les fruits de leurs réflexions, ce qui les responsabiliserait et les motiverait. L'interface avec les clients est traditionnellement assurée par les directeurs des services. On considère que les analyses appartiennent au service, cette façon de procéder étant censée assurer la neutralité du produit. Pourtant, elle amène à mettre en place des mécanismes de contrôle de qualité destinés à garantir la perfection de l'analyse, au lieu d'établir des standards sur la qualité du travail et du jugement des analystes. La coopération bilatérale est la forme préférée de coopération entre services de renseignements, et les échanges portent plus volontiers sur des analyses que sur des informations brutes qui pourraient dévoiler des sources, voire des capacités ou des incapacités du service concerné. L'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord ne dispose d'un service de renseignements à proprement parler, mais elle coordonne la production et la diffusion des renseignements par les services des Etats-membres. Dès 1989, le KGB faisait savoir qu'il est prêt à collaborer avec l'Ouest dans certains domaines, comme la criminalité organisée et la piraterie aérienne. Après la chute du communisme en Europe de l'Est et la dissolution du Traité de Varsovie le 31 mars 1991, la coopération entre le KGB et les autres services connaît un ralentissement, à cause de collusions avérées ou supposées avec des organisation mafieuses dans les pays de l'ex-Union soviétique et de leurs anciens satellites. Les limites d'une collaboration européenne Il existe pourtant des groupes multilatéraux d'échanges de renseignements, car les Nations unies et l'Union européenne, qui veulent jouer un rôle actif dans la prévention et la résolution des conflits, en ont mis sur pied, afin d'appuyer leurs processus de décision. Ces organes, qui ne disposent pas d'organes de collecte, dépendent des pays-membres. L le 11 septembre 2001 a donné l'impulsion à une coopération plus intensive… L'état-major de l'Union européenne, qui assure l'alerte rapide, l'évaluation de la situation et la planification stratégique, dispose d'une Division "Renseignement" d'une trentaine d'experts qui disposent chacun d'une liaison sécurisée avec son service national et peut ainsi recevoir des données ou en solliciter en cas de besoin. En mars 2004, l'Union européenne s’est donné un Coordinateur du renseignement… Le Groupe TREVI (Terrorisme, Radicalisme, Extrémisme, Violence Iternationale), créé en 1975, rassemble les ministres de l'Intérieur de la Communauté économique européenne, ainsi que des observateurs dont celui de la Suisse. EUROPOL, l'Office européen de police prévu dans le Traité de Masstricht du 7 février 1992, a pris la relève de TREVI. Il y également le très confidentiel Club de Berne (la Suisse en fait partie), une bourse d'échange sur les questions de sécurité, à laquelle participent les chefs des services européens de sécurité. Au début 2003, l'Union européenne a demandé au Club de Berne d'établir des directives à l'intention des experts de la lutte anti-terroriste d'EUROPOL. Le Système d'information de Schengen (SIS), opérationnel dès 1990, marque la coopération judiciaire de l'Union européenne. Il n'est pas réellement un système d'échange de renseignements mais une plateforme d'échange d'informations où s'expriment les besoins des partenaires. Il comprend un fichier accessible aux membres, destiné à faciliter la lutte contre le crime organisé et l'immigration clandestine. SIS se base sur les fichiers mis à disposition par chaque Etat sur la base de sa législation nationale. On est donc loin d'une conception uniforme! Problèmes liés à l'échange de renseignements Si les forums d'échange se multiplient depuis le 9 septembre 2001, ils restent handicapés par de nombreux obstacles techniques, opérationnels, juridiques, institutionnels et sécuritaires. En effet, le renseignement, le plus souvent acquis de manière non conventionnelle, requiert des précautions pour son partage. Il s'agit de protéger ses sources, de cacher les intentions des décideurs au niveau national, qui pourraient être dévoilées par les renseignements recherchés, et de ne pas dévoiler les capacités ou les incapacités opérationnelles du service Les différents systèmes de renseignements restent largement incompatibles. Les forces coalisées, lors de la Première Guerre du Golfe, éprouvaient des difficultés à échanger des informations opérationnelles, non seulement entre elles, mais aussi à l'intérieur de leurs propres structures. Les Américains disposaient de pas moins de neuf organisations de renseignements qui travaillaient parallèlement avec la même mission, mais sans communications entre elles. Ces services déployaient huit réseaux informatiques de transmission des données incompatibles entre eux. Les informations entre ces services devaient transiter par le Pentagone. Des échanges postulent donc un minimum de procédures communes et de standardisation. Dans le traitement de l'information, un grand service, contrairement à un petit, accorde souvent une validité importante à des informations de très mauvaise qualité. Ainsi les services américains à propos des armes de destruction massive et du soutien au terrorisme par Saddam Hussein avant le déclenchement de la Deuxième Guerre du Golfe… Les petits services sont plus à même d'effectuer des analyses stratégiques pertinentes que les grands. Certains Etats établissent des limites à la diffusion d'informations recueillies par leurs services, afin d'assurer la sécurité des mécanismes ou la protection de la personnalité. Le Sénat américain a voté une loi interdisant la divulgation à l'ONU d'informations en provenance des organes de renseignements! Certains Etats considèrent le terrorisme comme une affaire de police gérée au niveau des affaires intérieures; ils interdisent aux services de renseignements extérieurs de fournir des informations aux services de sécurité intérieurs, afin de ne pas tomber dans un système semblable à celui du KGB. Les conditions qui permettent de surveiller des citoyens sont assorties de contraintes importantes mais, lorsqu'un service de renseignements extérieur surveille un individu dans un autre pays, sa liberté d'action est très importante. Un tel contexte ne favorise pas une stratégie occidentale coordonnée de contre-terrorisme!   La lutte contre le terrorisme Durant les années 1970-1980, les Etats occidentaux, en lutte contre le terrorisme d'extrême-gauche, parviennent à leurs fins avec des moyens issus de la lutte contre le grand banditisme. Le terrorisme islamiste, d'une autre nature, est asymétrique. En d'autres termes, il s'agit d'une forme de conflit où le succès tactique des forces de sécurité risque de procurer un succès stratégique à l'organisation terroriste. Depuis le 11 septembre, la guerre américaine contre le terrorisme n'a jamais pris en compte le principe de l'asymétrie; elle est dirigée contre des terroristes mais, dans le même temps, elle stimule le terrorisme. Les expériences faites par la Gestapo, en Algérie et au Vietnam montrent que les méthodes coercitives donnent peu de résultats, particulièrement avec des combattants convaincus de leur cause ou endoctrinés, comme on les rencontre dans les groupes de terroristes ou de guérilla. Des techniques existent, qui permettent de gérer sa résistance à la douleur et de ne pas fournir l'information demandée. Les Israéliens détruisent systématiquement les maisons des auteurs d'attentats-suicides et des terroristes. Cette méthode de dissuasion, moralement discutable, est justifiable au niveau tactique mais contre-productive au niveau stratégique, car elle pousse les familles vers les œuvres d'entraide du Hamas, donc de sa propagande. D'autre part, cette façon de faire a dégradé l'image d'Israël dans le monde (espace informationnel). Actuellement, aucun pays, à plus forte raison aucun groupe de pays, n'a de stratégie globale pour combattre le terrorisme. Schéma lutte contre le terrorisme Le contre-terrorisme doit partir d'une vision globale, chercher par des moyens offensifs et défensifs, civils et militaires, à combattre l'ensemble du processus qui fait passer un individu de l'état de citoyen à celui de terroriste. Les capacités civiles, policières et militaires doivent être intégrées dans une seule stratégie, pas forcément dans une seule structure. D'une manière générale, les forces spéciales ne peuvent suffire à assumer le contre-terrorisme, car elles sont instruite pour opérer à l'intérieur du territoire ennemi et faire de la reconnaissance opérative ou stratégique, l'exigence toujours plus forte d'éviter les dommages collatéraux nécessitant une connaissance et une désignation toujours plus précise des objectifs. Elles peuvent, bien entendu, recevoir d'autres missions en environnement inhospitalier ou dans des zones instables, en deçà du seuil de conflit ouvert et en appui d'objectifs militaires ou de politique étrangère. Leurs opérations peuvent être ouvertes et reconnues ou discrètes, afin d'influencer les conditions politiques, économiques ou militaires à l'étranger lorsque l'on souhaite que le Gouvernement ne soit pas apparent ou reconnu publiquement. Les forces spéciales américaines ont été chargées de mettre en œuvre des programmes locaux d'assistance médicale ou des programmes d'irrigation, ce qui est une composante d'une stratégie contre-terroriste mais ne couvre pas l'ensemble de la palette… Ce genre d'engagement montre par ailleurs la fausseté d'une image populaire soigneusement entretenue de forces spéciales uniquement capables d'effectuer des missions de combat. Durant la guerre froide, le renseignement avait pour mission de découvrir des informations protégées mais existantes, comme les codes nucléaires ou les préparatifs d'offensive du Pacte de Varsovie. Aujourd'hui, il doit découvrir des informations dont on ignore l'existence même. La question de savoir quels seront les prochains objectifs de tel groupe terroriste islamiste n'a peut-être pas de réponse au moment où on se la pose! H.W. Quelques titres des éditions Lavauzelle - Jacques F. Baud: Encyclopédie du terrorisme. 1999. - Jacques F. Baud: Encyclopédie du renseignement et des services secrets. 2002. - Pierre de Froment: Un volontaire de la nuit dans l'enfer des camps nazis. 2004. - Saumur. Ecole des blindés de demain. - André Collet (contrôleur général): Défense et sécurité internationale face aux défis du XXIe siècle. 2005. - André Martini (général): L'histoire de l'aviation légère de l'armée de Terre. 1794-2004. 2005.   1 Paris, Lavauzelle, 2005. 412 pp.
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La menace asymétrique, depuis les débuts de la guerre froide, a changé des règles traditionnelles qui apparaissaient des constantes: l’objectif n’est plus de remporter la victoire en campagne ou en zone urbaine, mais de déconcerter, d’user et d’épuiser un adversaire plus fort sur un champ de bataille urbain. On oublie que «la menace asymétrique puise ses fondements doctrinaux dans des concepts anciens : l’attrition ou l’usure, la petite guerre ou la guérilla que les Romains affrontent en Numidie (…) au même titre que les Français en Espagne en 18081.» Dans une thèse soutenue à l’Université de Nantes, Sandrine Picaud a passé sous la loupe la petite guerre au XVIIIe siècle2.   En 1769, Turpin de Crissé écrit qu’on «ne donne pas tous les jours des batailles. Comme ces actions générales ne sont jamais indifférentes, les généraux qui commandent les armées ne les donnent ou ne les reçoivent qu'après de mûres réflexions; ainsi on peut faire deux ou trois campagnes sans trouver l'occasion d'en donner une, et ces campagnes se passent en marches, camps, détachements, embuscades, surprises, attaques de postes, de convois et de fourrages.»   Les guerres limitées du XVIIIe siècle   Les guerres sont limitées dans deux domaines. D'une part, elles ont des objectifs limités; il ne s'agit pas de détruire l'ennemi, mais de prendre des gages, qui seront négociés à la paix. On s'attache donc à défendre des positions et à prendre des points d'appui, d'où la multiplication des sièges. D'autre part, les guerres sont limitées par la structure des armées, lourdes et lentes. La guerre de sièges est la conséquence à la fois, des conditions techniques et des objectifs stratégiques; la guerre de mouvement étant malaisée du fait des effectifs, on ne peut imposer la bataille et la rendre décisive par la poursuite de l'ennemi vaincu. Sans compter que les généraux réfléchissent à deux fois avant de livrer une bataille coûteuse en hommes. En Flandre au milieu du XVIIIe siècle, les armées qui sont face à face alignent une centaine de milliers d'hommes, voire entre 100 et 120000 pour Maurice de Saxe au début du mois d'août 1746. La «petite guerre» ou «guerre de partis», qui postule que les combattants aient une légitimité institutionnelle reconnue par les deux belligérants, qu’ils soient motivés par le service du prince et non par le pillage, est faite de surprises, d’embuscades, d’escarmouches, de coups de mains, mais aussi de contributions, d’opérations visant à faire du fourrage et de protections de convois. Elle ne vise pas essentiellement à la conquête de territoires mais à l’épuisement d’un ennemi maintenu dans une alarme et un mouvement perpétuels. Dans ce contexte, l’échec d’une action vu le grand nombre d’opérations quotidiennes n’a pas beaucoup d’importance. Il s’agit d’un procédé utilisé dans le cadre de la «grande guerre» de nation à nation. Selon une formule de Montecuccoli qui respecte les termes de l’époque, «la cavalerie légère sert à faire des courses, à escorter, à prendre langue, à ruiner le pays de l’ennemi, à harceler son armée, à la tenir toujours sous les armes et à la charger dès qu’elle plie.» Lorsqu’il y a «guérilla» s’ajoutent chez les combattants des motivations plus passionnelles, politiques, religieuses ou sociales; ils n’ont pas l’aval du prince, du gouvernement, du pays dominateur. La légitimité institutionnelle n’existe que d’un côté, celui des troupes gouvernementales. C’est le cas dans la plupart des guerres civiles. Quelques aspects de la petite guerre Malgré une préparation minutieuse, le hasard joue un rôle impossible à déterminer dans la petite guerre, qui reste une guerre d’aventure dans laquelle il s’agit de s’adapter et de profiter des occasions qui se présentent. En 1740, à la veille de la guerre de Succession d’Autriche, le système de Vallière prédomine dans l’artillerie française ; ce sont des cannons assez lourds, à l’exception de la pièce dite «à la suédoise», de quatre livres de balles, qui est plus léger et utilisé dans les troupes légères. Un «détachement» de troupes légères comprenant 1500 fantassins et 900 cavaliers devrait, selon le comte de La Roche, disposer de 4 pièces de 8 livres de balles ou de 6 pièces de 6. Une série d’escarmouches et d’attaques de détail usent l’ennemi et le font reculer autant, voire plus qu’une bataille, rarement décisive au XVIIIe siècle. La tactique de la petite guerre peut amener des résultats, dans le contexte d’une stratégie défensive ou offensive. Au milieu du XVIIIe siècle, la petite guerre des troupes légères françaises, au moins dans l'esprit des chefs, n'est plus dévastation gratuite du territoire comme, souvent, au siècle précédent, pillage pour l'enrichissement personnel des partisans.   Le droit au butin, vecteur d'ardeur au combat, subsiste, mais défini, limité et surveillé dans son application. Les efforts de discipline, un droit de la guerre en accord avec les idées philosophiques et avec la représentation de l'honneur militaire du temps expliquent l'adoucissement de l'attitude des partisans à l'égard de la population civile. Dans la petite guerre également, on passe de la «guerre à l'ancienne», à la «guerre réglée». Les théoriciens prêchent la modération a priori. Plus question de ruiner un pays pour empêcher les paysans d’ensemencer leurs champs et l’ennemi de pouvoir y subsister. Les partisans y ont intérêt s’ils veulent obtenir des renseignements exacts, éviter que la population ne dénonce la troupe à l'ennemi, qu'elle participe sans rechigner à l'approvisionnement du détachement engagé loin de ses bases.   Il n’en reste pas moins que respecter à la fois les ordres reçus et les populations relève d’un équilibre difficile, surtout lorsqu’il s’agit de lever des contributions. Celles-ci demeurent la forme première de l’approvisionnement d’une armée en campagne. Dans une zone d’occupation ou un territoire tenu par l’ennemi, l’armée effectue des prélèvements destinés à remplir ses magasins qui, théoriquement, devraient être payés comptant de gré à gré... Les munitionnaires, avec lesquels l’Etat a passé un marché, s’occupent parfois de fournir le pain et la viande, mais pas les fourrages et l’avoine qui n’ont qu’une trop faible valeur. La levée de contributions en territoire tenu par l’ennemi fait partie des missions des troupes légères qui, par la force des choses, vivent sur l’habitant. Lorsqu’elles s’arrêtent dans un village pour s’approvisionner, on dit qu’elles «prennent un rafraîchissement» ou qu’elles « se rafraîchissent». En opération, les troupes légères dorment souvent à la belle étoile sans tentes, rarement chez l’habitant, ce qui est toujours dangereux pour la sécurité et surtout la discipline.   Malgré la volonté des chefs et les prescriptions, le pillage (le «butinage» au XVIIIe siècle) et la maraude n’en restent pas moins endémiques, comme les représailles, les prises d’otages, destinées à garantir la livraison des contributions, à assurer la sécurité des troupes ou l’exactitude des informations fournies, et, bien entendu, les violences gratuites. Les habitants sont obligés de travailler à des retranchements ou d’effectuer des charrois. Les officiers français et la petite guerre… La «petite guerre» n’a pas bonne presse en France au XVIIIe siècle, parce que, d’une manière générale, les corps de troupe étrangers de l’armée française sont mal vus de la population. Cette vision est peut-être liée aux représentations des guerres de religion et de la guerre de Trente ans qui ont engendré des atrocités encore gravées dans la mémoire collective. La méconnaissance et le manque de considération dont souffrent les troupes légères expliquent toutes sortes de préjugés. Initialement, elles étaient effectivement composées de «décrotteurs», de «vagabonds», d’«enfants perdus», des «aventuriers» à la moralité douteuse et à la barbarie toujours prête à se manifester. Pourtant, les choses ont beaucoup changé au XVIIIe siècle. Si la petite guerre pratiquée par les Français respecte, le plus souvent, le droit qui, à l’époque, régit les conflits, elle n’en reste pas moins une guerre de «vilains». Le «Tout-Paris», les philosophes et même beaucoup d’officiers considèrent pourtant les hussards de l’armée française comme des cavaliers sans pitié, qui ne respectent pas les lois de la guerre, donc similaires à leurs homologues hongrois et les pandours qui servent en Autriche. La fureur débridée des hussards hongrois dont les échos arrivent à Paris se trouve en décalage par rapport aux normes de la violence admise en France dans la bonne société. Leur vision s’avère décalée par rapport à la réalité, même dans le royaume. Même si, dans le monde paysan, les rixes sanglantes, souvent mortelles, expression de mentalités frustres, demeurent monnaie courante. Il y a également une raison plus militaire à ce mépris de la petite guerre. Jusqu’à la guerre de Sept Ans, beaucoup d’officiers voient dans l’occupation d’un pays par des sièges méthodiques la meilleure façon d’emporter la décision et, dans le combat de ligne, la façon la plus honorable de faire la guerre. Ils restent enfermés dans l’académisme et la routine tactique, hérités de la guerre de position qui triompha après la mort de Turenne. Les principes de l’ordre tactique et opératif de l’époque «Louis XIV» imprègnent la noblesse ainsi que ceux de l’honneur militaire hérités du Moyen Age. «Aller à la guerre», c’est-à-dire faire la petite guerre dans le langage de l’époque, passe pour un mode de combat «grossier» contraire à l’éthique nobiliaire. A une époque où les clivages de la société sont fondés sur la dignité, la petite guerre qui, à elle seule ne peut emporter la décision, une pratique de second plan appuyant la grande guerre, a tout lieu d’être méprisée par nombre d’officiers. C’est une guerre de l’ombre dépréciée à une époque où les préséances passent pour importantes, même à l’armée. Les régiments les plus anciens «ont le pas», même à l’engagement, sur les plus récents. Les régiments de hussards, spécialisés dans la petite guerre, et les troupes légères figurent après les régiments de cavalerie sur les listes officielles de préséance. Dans les corps de troupe, les officiers vont en principe à tour de rôle «en détachement», pas en fonction de leurs capacités ou de leur profil de compétence. Les guerres du XVIIe siècle, en particulier la guerre de Trente ans, expliquent également ces a priori. A cause des effectifs toujours croissants des armées, la guerre s’est diluée en petite guerre avec toutes sortes de débordements et de barbaries. Les troupes ne peuvent plus s’approvisionner uniquement sur le pays. La petite guerre, que l’on appelle alors la «guerre des partis» vise, par des moyens indirects, à la rupture des voies d’approvisionnements ennemies vers les bases arrières avec, toujours, des coups de main, des attaques de postes et de garnisons. Elle dégénère souvent, comme la grande guerre, en brigandages incontrôlés, en vastes pillages au seul profit des chefs et des hommes des troupes légères. Ce n’est que dans la seconde moitié du XVIIe siècle que ces excès tendent à diminuer et que les hussards «courent moins en cravate». Les campagnes de Flandre de la guerre de succession d’Autriche (1744-1748) sont les dernières auxquelles la France participe, avant la parution, dans le Royaume, des premiers traités sur la petite guerre. Maurice de Saxe, dans ses campagnes à la tête d’une armée, accorde toute son importance à la petite guerre; il sait utiliser des formations d’infanterie, de hussards ou de dragons pour vaincre en évitant des engagements sanglants et pour empêcher que les troupes légères ennemies viennent semer le désordre dans les secteurs tenus par ses troupes. Maurice de Saxe nomme la petite guerre, «affaires de détail», parce qu’elle nuit à l’ennemi par de petites victoires successives qui, à la longue, le ruinent, alors que, conformément aux conceptions opératives de l’époque, il s’épuise à assiéger des villes. Acquérir la «supériorité en campagne» consiste à mettre l’ennemi dans un sentiment d’insécurité, de crainte, d’infériorité. Cela dépend davantage de facteurs moraux et psychologiques que des forces en présence. La petite guerre apparaît comme une tactique inséparable de la stratégie d’usure pratiquée par Maurice de Saxe. D’Argenson, secrétaire d’Etat à la guerre entre 1743 et 1757, manifeste un intérêt soutenu pour la petite guerre et en comprend bien les spécificités et les buts. Dès sa prise de fonction, il favorise la levée de troupes légères. …les attitudes à l’étranger En France après 1740, la plupart des théoriciens, qui évoquent la petite guerre cherchent à la réhabiliter auprès des officiers, montrant que les armées ne peuvent s’en passer. Sandrine Picaud la situe dans son contexte social et intellectuel. De quels individus s’agit-il, pour qui et pourquoi écrivent-ils? Le font-ils sur la base d’expériences ou de références livresques de l’Antiquité grecque ou romaine, du XVIe ou du XVIIe siècle? Quoi qu’il en soit, ils ne se préoccupent pas de l’organisation des troupes légères ou des détachements «allant en parti». Dans la foulée des échecs de la guerre de Sept Ans, les troupes légères sont pourtant supprimées. Guibert, dans son Essai général de tactique, même s’il combat le formalisme, la routine tactique et stratégique, ne croit pas à la petite guerre et souhaite la suppression des troupes légères, spécialement formées à de telles missions. Les régiments de ligne reprendraient, si nécessaire de telles missions. Quel est l’impact de ces traités, leur rayonnement à l’étranger, les auteurs français étant les premiers à traiter de la petite guerre? Globalement, les traductions sont plus nombreuses que les rééditions nationales. La Grande-Bretagne manifeste peu d’intérêt3, contrairement à ce qui se passe dans les Etats allemands où les publications sur la petite guerre se multiplient depuis 1780. Le roi de Prusse, en personne, écrit des Instructions pour les troupes légères. En Autriche, on en trouve peu au XVIIIe siècle, alors que les hussards et les irréguliers des différents Etats de la monarchie excellent dans ce domaine et montrent la voie au reste de l’Europe, tant pour la réflexion que pour la levée de telles troupes. On a prétendu que les hussards ont grandi dans l’incessante guerre de frontière avec les Turcs: pour eux, la petite guerre est naturelle! En guise de bilan En France, si le Gouvernement royal se montre si hésitant concernant la politique à tenir à propos des troupes légères, c’est en dernière analyse à cause de la difficulté à contrôler leur action en toute circonstance. A la petite guerre, il faut prendre rapidement à de bas échelons des décisions gages de surprises, partant de succès. Le partisan, souvent coupé de l’armée, se trouve souvent forcé sans en référer au général, si bien que l’état-major n’a plus la maîtrise totale des opérations. La capacité de saisir les opportunités et l’obéissance aux ordres reçus posent un problème qui explique ces hésitations, ainsi que la suppression des troupes légères en 1776. La petite guerre n’en disparaîtra pas pour autant, preuve en soit ce qui va se passer en Vendée pendant la Révolution française et la guérilla espagnole à l’époque napoléonienne. Pendant le XIXe siècle, elle apparaît comme l’héritière de l’ancien régime. H.W. 1 Pierre Streit: «La morphologie du champ de bataille. La trilogie choc-feu-manœuvre», Histoire mondiale des conflits, déc. 2004 – janv. 2005, p. 26. 2 Picaud, Sandrine: La petite guerre au XVIIIe siècle: l’exemple des campagnes de Flandre, de la guerre de Succession d’Autriche, mises en perspective dans la pensée française et européenne (1701-1789). Thèse de doctorat d’histoire présentée sous la direction du professeur Jean-Pierre Du Bois. Université de Nantes, 2004. Manuscrit. 3 Aucun auteur britannique ne publie sur la petite guerre avant 1769.
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