Jacques Baud

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L'évolution générale de la technologie, de sa miniaturisation et de la convergence des plate-formes ont permis non seulement de faire du combattant individuel un système intelligent à part entière, mais aussi de faire du groupe de combat une entité capable de gérer de manière quasi autonome son combat en intégrant le combattant dans son réseau de conduite. Il y a dix ans, l'auteur publiait dans la Revue Militaire Suisse un article intitulé « Le soldat du futur », qui évoquait les diverses technologies qui équiperaient le soldat du XXIe siècle. Dix ans plus tard, ces technologies sont au rendez-vous. Depuis le début des années 1990, la plupart des armées modernes étudient des moyens d'améliorer les performances du fantassin, en particulier - et c'est devenu essentiel aujourd'hui - sa survivabilité sur le champ de bataille. Alors que la Suisse avait été l'un des premiers pays au monde à introduire le pistolet automatique, le fusil à répétition et la mitrailleuse à la fin du XIXe siècle, elle a très largement perdu son dynamisme, son audace technologique. En comparaison de nos voisins, le soldat suisse a dû être patient : il a dû attendre un quart de siècle pour voir son armement individuel allégé, trente à quarante ans pour avoir une protection balistique et soixante ans pour avoir un équipement individuel modulaire ! Après l'importance donnée lors de la guerre froide aux gros équipements, il est temps de redécouvrir : a. le rôle central de l'infanterie sur le champ de bataille et b. l'importance considérable de l'équipement du fantassin individuel sur l'efficacité de l'ensemble. Le projet IMESS des Forces Terrestres, qui vise à acquérir un système de gestion du combat pour le fantassin individuel, répond à l'évolution observée du champ de bataille contemporain, qui rend à l'infanterie son rôle de « reine des batailles ».  Dans ce contexte, le système FELIN, candidat du projet IMESS, apparaît comme particulièrement prometteur et se « détacher du lot ». Un champ de bataille en mutation Le champ de bataille moderne a radicalement changé. Malheureusement, nos documents militaires ne reflètent pas assez et mal la nature profonde des changements du champ de bataille moderne. Un élément central de cette complexité est la quantité énorme d'informations nécessaires - et disponibles - pour la conduite du combat jusqu'au niveau tactique inférieur (compagnie et plus bas), qui rend insuffisantes les méthodes traditionnelles de conduite et de partage de l'information. Alors que la guerre froide avait placé les grandes unités opératives et les armements lourds au centre de l'action militaire, l'environnement militaire en ce début de XXIe redonne au combattant individuel un rôle central sur champ de bataille. L'homme, le combattant individuel, est devenu le centre de l'action tactique, opérative et stratégique et ainsi la composante décisive du champ de bataille et - par analogie - des missions de paix. Avec des difficultés supplémentaires : l'erreur n'est plus permise, tandis que sa propre survie devient un enjeu politique. A cela s'ajoute une responsabilité toujours plus importante, qui devient parfois disproportionnée par rapport à la formation qu'il a reçue. Au niveau supérieur, les armées rétrécissent. On est même réticent à déployer un grand nombre de troupes par souci d'augmenter le risque de pertes, comme en Irak par exemple, avec pour conséquence que les responsabilités territoriales des petites unités s'accroissent. Le groupe de combat agit sur des zones toujours plus compartimentées en raison soit de leur étendue, soit de leur nature. La conduite opérationnelle doit intégrer des éléments toujours plus nombreux, plus complexes et toujours plus sensibles politiquement. D'un point de vue strictement fonctionnel, c'est là une des raisons majeures du foisonnement récent des unités « spéciales », formées pour pouvoir agir de manière autonome. Un concept que seuls les Américains - jusqu'à présent - ont compris et intégré dans leur doctrine militaire, même si au niveau de la réalisation, leurs engagements souffrent encore d'une certaine inertie... Ce que l'on a appelé la « Révolution des affaires militaires » (RMA) devait être la gestion de ces éléments à partir de plate-formes communes et intégrées avec pour conséquence des structures de conduite opérationnelle plus interactives. Malgré le fait que les principes « classiques » de la conduite n'aient pas changé en soi, les flux d'information et leur gestion sont devenus radicalement différents, exigeant des flux d'information plus tendus, plus riches et plus soutenus que dans la conduite chère aux écoles de sous-officier de notre jeunesse ! Il s'agit de pouvoir approvisionner régulièrement les combattants avec des informations et des données fraîches issues de l'imagerie, d'autres systèmes - comme les drones -, d'assurer en continu le guidage et le pilotage de l'action, de garantir la « traçabilité » des actions, de permettre de tirer des leçons des engagements. FELIN Un élément de réponse à ce problème de gestion de l'information au niveau tactique le plus bas est de donner au fantassin un accès direct aux informations pertinentes pour son engagement. En fait, dès le début des années 1990, de nombreux pays ont identifié à la fois les possibilités offertes par les technologies émergentes et l'importance du fantassin sur le champ de bataille moderne combinées en un véritable système, qui puisse être intégré dans une structure de conduite comme n'importe quel système d'arme. La France s'est très rapidement engagée dans l'étude d'un tel système, dont la RMS s'était déjà faite l'écho en 1996. De cette démarche est issu le système du « Fantassin à Equipement et Liaisons Intégrés » (FELIN) de la firme française Sagem[1], un système à la fois novateur et résultat d'un développement soigneusement mûri en étroite interaction avec les expériences opérationnelles de l'armée française. Son concept « systémique » est unique et reste à l'avant-garde même par rapport à d'autres produits en cours de développement qui commencent à apparaître sur le marché. En effet, le FELIN est un véritable système, où l'individu a été placé au centre du concept et qui tient compte à la fois de l'ergonomie, de la compatibilité des sous-systèmes, de la protection, de la létalité du combattant, ainsi que de son interopérabilité avec d'autres systèmes. Schématiquement, le FELIN se présente comme : un petit réseau d'information individuel, qui permet au fantassin de connaître sa situation, de gérer son feu, ses sources d'énergies et de localiser ses camarades. Il peut ainsi, grâce à l'optique de son fusil d'assaut, voir - ou tirer - derrière les angles (vision déportée), une capacité appréciable sur des champs de bataille qui seront toujours plus urbanisés et un réseau de section qui permet au chef de section connaître à tout instant la position exacte de chacun de ses hommes et d'échanger des informations par voix ou par image. Il est ainsi possible de créer de véritables « vidéo-conférences » au niveau de la section, ce qui est particulièrement utile dans des terrains complexes, où FELIN peut redonner au chef de section la vue d'ensemble du champ de bataille. Ce réseau vient se connecter au réseau de l'échelon supérieur : SITEL en France, FIS Heer en Suisse. Le système est modulaire, permettant d'équiper les fantassins en fonction de missions ou d'un environnement de combat spécifique. Le système FELIN individuel se compose de six principaux sous-systèmes : Des vêtements protecteurs (protection balistique, ABC, chocs); Une Plate-forme Electronique Portable (PEP), qui permet le contrôle de la vision déportée, l'échange d'information au sein du groupe et la gestion de l'énergie des divers sous-systèmes; Un système qui gère automatiquement les priorités d'alimentation des équipements en fonction des besoins; Un Réseau Radio d'Information FELIN (RIF), qui permet d'échanger des informations entre les divers membres du réseau, qui disposent chacun d'une radio personnelle haut débit permettant des échanges d'informations (voix, photos et vidéo); Des lunettes d'armes fonctionnant en infrarouge, intégrant la technologie Bluetooth pour la transmission de données (largement connue dans le grand public pour la liaison entre ordinateurs et éléments périphériques et pour les téléphones portables) et permettant la visée déportée. Une «sur-coque optronique», qui est un ensemble caméra-écran jour/nuit fixé sur le casque permettant de se déplacer la nuit grâce à un intensificateur de lumière et d'échanger des images avec les autres membres du réseau, afin d'analyser la situation. Un petit écran rabattable, positionné devant un des yeux du combattant, peut également servir à recevoir les images captées par le système de visée du fusil d'assaut, dans quel cas, le combattant n'a plus besoin d'être dans l'axe de son arme pour viser (visée déportée). A ces équipements individuels « standard » peuvent s'ajouter des équipements spécifiques ou collectifs comme : Des jumelles à infrarouge non refroidi pour la vision nocturne. La technologie de l'infrarouge non-refroidi permet une vision thermique, avec des appareils moins coûteux, moins lourds et moins bruyants que les appareils thermiques traditionnels. Un Système d'Information Terminal (SIT) pour le combattant débarqué, connecté à un poste radio portable. Un système de batteries avec un chargeur embarqué programmable, qui permet de déterminer quelles batteries doivent être rechargées en priorité. Finesse, le système peut être désactivé automatiquement, par exemple en cas de capture par l'ennemi, afin qu'il ne puisse pas l'utiliser.  Le marché Le système FELIN est pratiquement le seul vrai système actuellement produit en série. Ce phénomène s'explique par le fait que la France a commencé dès le début des années 2000 à intégrer ses unités tactiques (bataillon et compagnies) dans de véritables réseaux de conduite, notamment avec les systèmes SIR (Système d'Information Régimentaire) et SIT (Système d'Information Terminal) des chars Leclerc, qui permettait d'échanger très rapidement et en réseau des informations tactiques. Le FELIN est en fait le volet tactique de cette structure d'information et bénéficie d'une expérience unique d'intégration opérationnelle des différentes composantes tactiques dans un système de conduite et d'échange d'information. En mars 2004, le ministère de la Défense français a commandé à la firme Sagem la fourniture de 22 600 systèmes pour l'infanterie et de 9 000 systèmes pour les troupes blindées, dont la livraison à l'Armée française débute en 2007. Malgré le fait que pratiquement tous les pays ont identifié le rôle central du combattant individuel, peu d'autres solutions « mûres » existent sur le marché : le système IdZ-ES, de la firme allemande Rheinmetall, le système FIST de la firme britannique Thalès UK, le système Land Warrior de General Dynamics, pour ne mentionner que les principaux. En juin 2002, la firme EADS a reçu un contrat de la Bundeswehr pour la fourniture de kits IDZ (Infanterist der Zukunft) permettant d'équiper 150 militaires alors destinés à être engagés en Afghanistan. Une seconde commande a été livrée en décembre 2004 pour équiper 2 000 hommes, soit une grande partie du contingent allemand alors déployé au sein de l'ISAF, en Afghanistan. L'IDZ n'est pas un système à part entière, mais simplement une amélioration de l'équipement du groupe d'infanterie de base avec des radios individuelles, des GPS et un télémètre à laser par groupe. Ce système restant très insuffisant pour affronter les défis du combat terrestre actuel et futur, le ministère allemand de la Défense a mandaté la firme Rheinmetall Defense pour étudier et développer un système désigné IDZ-ES (Infanterist der Zukunft - Extended System) qui devrait être prêt pour acquisition en 2009 mais dont il n'existe, à l'heure où ces lignes sont écrites, aucun exemplaire physique pour l'instant. Il ne faut pas s'y tromper : FELIN et IDZ - qui, incidemment, sont les principaux concurrents pour le projet IMESS suisse - sont deux produits totalement différents. Tout d'abord au niveau de la manière dont ils ont été conçus : le FELIN a été conçu comme un système, dont chaque élément correspond à une analyse fonctionnelle et compatible avec les autres, alors que l'IDZ est un assemblage d'appareils, dont on a amélioré la compatibilité. Au niveau du concept ensuite. Le FELIN est un système qui intègre l'amélioration des performances et la survivabilité du fantassin dans un système de conduite, qui permet un échange d'informations/ordres fluide entre différents niveaux de conduite, alors que l'IDZ est essentiellement un système qui permet d'améliorer les performances du fantassin. Ainsi, FELIN est un système qui a été conçu pour créer un véritable « réseau de combattants » au niveau de la section, alors que l'IDZ améliore la conduite traditionnelle du groupe de combat. Ainsi, du simple fait de son concept, FELIN est parfaitement adapté au combat dans des terrains complexes, compartimentés ou trop étendus pour que le chef de section en ait la vue d'ensemble. Les membres d'une section FELIN peuvent pratiquement se partager les images que voit chaque combattant, afin de coordonner leur action. FELIN a été notamment conçu pour le combat en zone urbaine ou en montagne par exemple. Coordonner l'action dans ces terrains est extrêmement complexe au niveau opérationnel, car il est quasiment impossible pour un chef de petite unité d'avoir une vision cohérente du champ de bataille. La radio individuelle de chaque combattant FELIN a une bande passante suffisamment large pour constituer un véritable réseau de télécommunications tactiques, permettant d'échanger de la voix, de données, d'images, de vidéo ainsi que des données de localisation GPS. FELIN est conçu autour de technologies « sur étagère », ce qui en facilite la maintenance - particulièrement dans un environnement de milice. Ainsi, le système de transmission de chaque combattant, Réseau d'Information du Fantassin (RIF) fait appel aux technologies civiles DECT, tandis que la communication entre les divers appareils FELIN au niveau du combattant est assurée par un système Bluetooth. Pour l'optronique, les appareils utilisent les technologies de l'intensification de lumière et de l'infrarouge non refroidi, moins consommatrice d'énergie, plus légère et totalement silencieuse grâce à l'absence de système de refroidissement.   Un petit ordinateur individuel de la taille d'un agenda électronique durci permet de contrôler le système et son bon fonctionnement, ainsi que la gestions des images ou vidéos, captées ou reçues par le fantassin.  Un ensemble de communication et de navigation intègre les fonctions de localisation (avec un récepteur GPS) et de communication par l'entremise du RIF, permettant au chef de section - et à chaque fantassin - de connaître la position de ses camarades. L'architecture de cette plate-forme électronique portable est basée sur un bus numérique à haut débit. Elle gère les ressources en énergie et les échanges de signaux entre les différents équipements (arme, radio, équipement de tête). Un boîtier d'interface homme-machine réalise à la fois le contrôle du système et la fonction de tir déporté, permettant une observation ou un tir précis sans exposer le tireur. Le projet IMESS La Suisse s'est intéressée récemment à la question du fantassin du futur. Le déroulement du projet IMESS prévoit un appel d'offres, qui est parvenu aux divers constructeurs à la mi-février 2007 et qui devrait aboutir à un choix d'un petit nombre de fournisseurs possibles en septembre 2007. Plusieurs entreprises - et donc solutions - peuvent d'ores et déjà être entrevues : le système FELIN, de la firme française Sagem, le système IdZ-ES, de la firme allemande Rheinmetall, le système FIST de la firme européenne Thalès UK. Ceux-ci fourniront 30 à 60 équipements pour avril 2008, qui subiront des essais jusqu'en octobre 2008. Le projet devrait passer au Programme d'armement 2009 avec une première série de 1 000 équipements, qui pourrait être suivi d'une tranche supplémentaire de 3 000 unités en 2011. Les risques associés à l'acquisition d'un système comme le FELIN sont minimes. Au plan technique, la technologie est éprouvée et bien maîtrisée, ne serait-ce que dans le domaine civil. Par ailleurs, déjà introduit dans les forces armées françaises, dont l'expérience opérationnelle n'est plus à démontrer, les solutions techniques du FELIN semblent « coller » avec les besoins opérationnels. Au plan commercial, l'acquisition du système par la France permet à la Suisse de bénéficier d'économies d'échelle et surtout d'économiser sur les coûts de développement, qui ont essentiellement été portés sur la facture des matériels français. Cet avantage commercial ne serait sans doute pas aussi intéressant avec d'autres produits. Au plan de la conception, le système FELIN est simple à utiliser, léger et suffisamment modulable pour répondre de manière fluide aux besoins de la section de combat. Il peut être adapté à l'équipement individuel du combattant suisse. Seul le gilet balistique devra être adapté, pour des raisons d'ergonomie et pour faciliter l'intégration des divers composants du système. Sa simplicité d'utilisation le rend parfaitement compatible avec le niveau d'instruction d'un militaire de milice. En fait, le vrai risque de cette acquisition ne se situe pas au niveau de l'appareil, mais au niveau de notre conception du combat. Le combat ne se gère plus aujourd'hui comme naguère et nous ne l'avons pas encore réalisé : notre « doctrine » militaire reflète très insuffisamment la complexité de la gestion du combat en ambiance moderne et n'est pas prête pour permettre à l'armée d'affronter un champ de bataille moderne, quelle que soit sa configuration. Les bases conceptuelles de notre armée sont insuffisantes pour mener un combat moderne - quelle que soit sa nature. Ces bases doivent être réajustées : notamment pour mieux tenir compte du combat en zone urbaine ou en zone fortement peuplée, pour lesquels le FELIN est conçu. Ce n'est pas l'acquisition de tel ou tel système qui nécessite l'adaptation de nos bases doctrinales, mais l'évolution même du champ de bataille, que nous avons encore insuffisamment compris. Conclusions Le projet IMESS est un projet qui, de l'avis de l'auteur, devrait bénéficier d'une priorité absolue sur les autres projets d'armement. En effet, la nature de la guerre moderne en général, de la palette des menaces possibles et des profils d'engagement de notre armée, ramènent à un rôle accru du fantassin dans des environnements complexes. Quelle que soit notre lecture politique de la défense et l'accent que nous voudrons lui donner, le fantassin en sera la pierre angulaire. Défense autonome ou non, à l'extérieur ou à l'intérieur des frontières, humanitaire ou défense, contre-terrorisme ou combat conventionnel, quelle que soit la forme d'engagement on en revient toujours à la gestion des ressources sur le terrain et la nécessité pour les chefs et les combattants du niveau tactique inférieur d'avoir une meilleure visibilité et une compréhension de leur zone d'opérations. De plus, le problème aujourd'hui n'est plus la puissance de feu - que nous maîtrisons très largement, tant en termes d'effet au but que de précision - mais de savoir comment gérer cette puissance. Or, ce dernier aspect est clairement une faiblesse majeure de notre armée. Le FELIN améliore non seulement la capacité combative de chaque combattant, mais permet d'accroître la capacité d'action du groupe, ce qui en fait un système unique parmi les divers projets existant actuellement dans le monde. Outre le fait qu'un système comme le FELIN permettrait de valoriser les capacités du fantassin suisse, il apporte un véritable « plus » qualitatif et un avantage comparatif pour notre armée. Ceci étant, il devrait être une occasion de nous pencher plus sérieusement sur la problématique de la conduite et de la gestion des ressources humaines sur le champ de bataille moderne.   Col EMG Jacques Baud [1] La firme française Sagem a été réorganisée en 2004 sous le nom de Sextan, NdlR.
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La question des armes de service à domicile a agité cette année la classe politique, qui a finalement choisi de préserver la tradition tout en retirant les munitions de poche. Mais la nécessité opérationnelle et le rôle éducatif de l'armée au profit de la société devraient être la base d'une telle décision. Lorsque le citoyen appenzellois va voter à la Landsgemeinde, il prend avec lui une épée. Vieille tradition qui a pour but de garantir l'indépendance de son choix. Car avec un système de scrutin où chacun sait ce que l'autre vote, l'indépendance du choix politique et la nécessité de résister aux pressions, voire à l'intimidation, sont indissociables de la notion de démocratie. Cette vieille pratique est aussi la double manifestation d'une sagesse bien suisse : d'une part pour donner à chacun la capacité de défendre - au propre comme au figuré - ses choix politiques et d'autre part la confiance de l'Etat vis-à-vis du citoyen pour qu'il utilise son « pouvoir » avec responsabilité et discernement... Certes, l'autre manière de résoudre le problème de l'indépendance du vote était tout simplement de rendre le scrutin secret.[1] « Exit » l'épée, mais « exit » aussi la responsabilisation de l'individu par rapport à l'arme...   La nécessité opérationnelle La question de l'arme personnelle d'ordonnance est un peu analogue. La « tradition » de l'arme individuelle n'est pas simplement un artifice folklorique, mais découle d'une nécessité opérationnelle. A l'origine, la décision de donner à chaque militaire une arme individuelle qu'il conserve à la maison résulte d'un choix stratégique. Au XIXe siècle et jusqu'à la fin de la Seconde guerre mondiale, la Suisse était entourée de puissances à l'hostilité potentielle. L'obligation qu'elle avait, depuis le traité de Vienne, d'empêcher l'usage de son territoire par une puissance étrangère exigeait - compte tenu de la structure de l'armée et des moyens de communication - de pouvoir mobiliser très rapidement l'armée en n'importe quel point du sol national. L'arme - avec sa munition - à la maison était alors la solution la plus simple et la plus efficace pour répondre à cette nécessité à la fois politique et opérationnelle. Durant la guerre froide, l'ennemi potentiel était certes plus éloigné, mais sa capacité d'action rapide dans la profondeur exigeait un dispositif pouvant répondre avec un maximum de rapidité et de souplesse à une agression étrangère. Ici aussi, la nécessité opérationnelle de pouvoir mobiliser l'armée directement dans les villages, sans passer par les arsenaux - à l'exception de détachements particuliers et des armes techniques - permettait de répondre à la menace et atteindre l'aptitude à la défense en quelques jours seulement. Mais aujourd'hui, qu'en est-il ? Certes, la mission de l'armée est toujours la même, mais la nature de la menace a changé. L'ennemi potentiel « conventionnel » a disparu des écrans radars - du moins à l'horizon perceptible aujourd'hui. Dans ce contexte géostratégique, on conçoit mal une attaque militaire à « brûle pourpoint » contre notre pays. L'usage du territoire suisse pour mener des opérations contre un pays tiers - qui est à l'origine du concept de neutralité armée - apparaît peu vraisemblable aujourd'hui et la menace dans ce contexte semble s'être déplacée dans l'espace aérien. La menace terroriste a été souvent évoquée par des représentants du DDPS lors d'émissions publiques ces dernières semaines : soudaine, brutale et meurtrière, elle suppose une capacité de réaction rapide. Certes, mais quelle doit être la forme de cette réaction ? Des citoyens qui prennent spontanément leur arme personnelle et se constituent en milices d'un jour ? Qui les commande ? Quel est l'objectif de leur engagement ? Comment se reconnaissent-ils ? Comment s'organisent-ils ? Comment s'organise leur coopération avec les autorités civiles et notamment la police ? Qui a le lead dans une telle action ? etc. On s'aperçoit bien vite que justifier la nécessité de l'arme à la maison par une action spontanée et populaire contre une action terroriste n'est guère réaliste. A ceci s'ajoute le fait que, par défi nition, l'action terroriste s'effectue par surprise et qu'en conséquence une mobilisation locale spontanée arriverait sans doute trop tard. Ceci sans mentionner l'émotion du contexte, la nervosité et l'inexpérience opérationnelle de nos militaires qui pourraient conduire très rapidement à des situations chaotiques. La raison pour laquelle les armées existent, sont structurées, équipées et commandées est précisément pour éviter que la force ne s'exprime dans le chaos. L'idée qu'un système local de défense collective puisse être basé sur des réactions spontanées d'individus avec leur arme de service, même face à une situation telle un acte de terrorisme, est la négation même de la nécessité d'une armée ![2] Qu'aurait-on pu faire après le 11 mars 2004 à Madrid ou en juillet 2005 à Londres avec des citoyens armés mobilisés spontanément ? Probablement sécuriser les zones des attentats, mais est-ce là le rôle d'individus armés et assemblés à la va-vite ? Ou plutôt le rôle d'unités constituées, équipées pour cette tâche, avec des missions, des structures et un commandement clairs ?   Une société en évolution Longtemps réputée pour son caractère paisible, la Suisse semble changer lentement de visage. L'insécurité touche toujours plus des centres urbains comme Genève, Zurich et Bâle. Mais, plus grave, le recours aux armes dans la criminalité semble toujours plus répandu. On perçoit un usage toujours plus fréquent de la violence chez les jeunes. Les barrières culturelles et sociétales à l'usage de la violence semblent s'estomper. On s'efforce trop souvent d'oublier que la « société multiculturelle » apporte aussi des perceptions différentes des rapports humains et de l'usage de la violence. Ici, les mécanismes d'intégration doivent aller plus loin que l'apprentissage de la langue... Le suicide apparaît comme un phénomène en croissante constante dans le monde occidental et, naturellement en Suisse, qui est depuis les années 80 dans le peloton de tête des pays les plus touchés par ce fléau. Il est évident que la réduction des armes en circulation réduirait la probabilité qu'elles puissent être utilisées pour commettre des suicides ou des crimes. Les exemples sont nombreux : dans les années 80, au Canada, la limitation de l'accès aux armes à feu de 31 % à 19 % a sans doute permis de réduire le nombre de suicides utilisant des armes à feu dans la même proportion. En Australie dans la même période, le passage de 20 à 10 % de la proportion des ménages possédant une arme a eu pour conséquence la chute des suicides commis avec une arme à feu de 30 à 19 %. Certes. Mais on n'a pas réduit le phénomène du suicide pour autant ! Ainsi, en Australie, si effectivement le taux de suicide par arme à feu est passé de 0.009 % en 1979 à 0.005 % en 1995, la taux de suicide par pendaison est passé lui de 0.002% à 0.0105% dans la même période, tandis que le taux de suicide est passé dans la même période de 0.015 % à 0.025 %.[3] Par conséquent, on peut avancer que la réduction du nombre d'armes en circulation (dont les armes de service ne constituent au demeurant qu'une partie) ne permettrait sans doute pas une réduction du nombre des suicides, mais favoriserait plutôt un glissement vers d'autres formes de suicide. Le « bon sens » se trouve ainsi confirmé : les armes ne sont donc pas la cause des suicides. Et il est vraisemblable qu'il en est de même pour la criminalité. A ce titre, l'expérience de la Grande Bretagne, qui a interdit en 1997 la possession d'armes à feu est intéressante et montre sans équivoque que la violence ne s'élimine pas simplement en agissant sur les « outils » (voir graphique ci-dessous). C'est donc probablement au sein même de la société que se situe le problème et il est vrai également, comme le soulignait le Chef de l'Armée, qu'on ne saurait exiger de l'armée qu'elle résolve des malaises qui sont enfouis dans la société. Criminalité et suicide sont des phénomènes inhérents à toute société humaine. On observe depuis quelques années dans les sociétés occidentales, une propension toujours plus grande à recourir à la violence en cas de difficultés. Il semble que plus on fustige la violence, plus elle se manifeste. Depuis de nombreuses années, les jouets guerriers ont été bannis des magasins de jouets en Suisse, et pourtant, la violence dans les écoles semble croître d'année en année. En fait, en masquant la violence et en tentant de l'ignorer, on en a fait un mythe, une sorte de produit miracle pour la résolution des problèmes. On rétorquera que la société américaine, où pullulent les armes, est elle aussi l'une des plus violentes de la planète. En effet, car ce n'est pas la simple présence des armes dans la société qui suffit à juguler l'instinct de violence. Ce qui est déterminant est la relation qu'il y a entre les individus et les armes. Une éducation est nécessaire à travers laquelle la maîtrise de l'arme et la maîtrise de soi vont de pair. A la puissante National Rifle Association (NRA), qui prône le « droit de posséder et de porter une arme » aux USA[4], et qui cite volontiers l'exemple de la Suisse, ses adversaires lui répondent qu'en Suisse les gens sont instruits à l'usage des armes, ce qui est loin d'être le cas partout aux Etats-Unis. A ceci s'ajoute le fait que la culture américaine tend à accepter plus facilement qu'en Europe le recours à la force (pour ne pas dire à la violence) pour résoudre des problèmes. On doit apprendre à respecter (non pas vénérer !) une arme, quelle qu'elle soit. Ce sont les individus qui sont violents, pas les armes. Les samouraïs japonais saluaient en signe de respect leur sabre avant de le mettre à la ceinture pour le combat, car la vocation du sabre n'est pas seulement de donner la mort, mais aussi de préserver la vie. Des expériences d'entraînement au tir menées dans des lycées français - dans le cadre de projets pédagogiques - du nord de la France au début des années 70 ont montré que le tir avait tendance à aider les jeunes à se maîtriser et facilitait leurs facultés de concentration en classe. J'attribue entre autres - mais cela mériterait d'être démontré scientifiquement- à l'obligation de servir et à l'apprentissage des armes solidement ancré dans la société suisse, le fait que cette société ait fait de la maîtrise de la violence et de l'esprit de conciliation un fondement culturel, sur lequel la démocratie a pu mûrir. Ainsi, au-delà du débat sur la possession d'armes à titre privé, l'arme personnelle d'ordonnance doit aussi être l'opportunité d'une éducation - voire une culture - qui vise à maîtriser la violence, plutôt que de l'ignorer.   Conclusions L'armée fait partie de notre société et elle y joue donc un rôle. Elle ne saurait être rendue responsable des pannes de notre société, mais elle peut contribuer à la stabiliser. Non par l'action militaire elle-même, mais par sa présence dans la société, en contribuant à l'éducation de la population dans l'apprentissage du respect de l'autre et de la maîtrise de la force, permettant ainsi d'éviter que celle-ci ne se transforme en violence. La première raison d'être des armées est de maîtriser et de canaliser l'usage de la force, afin qu'elle soit coordonnée et permette de combattre avec un maximum d'efficacité une menace collective au service de l'Etat. Cette canalisation des énergies à son origine au niveau de l'individu par la discipline, qui est à la base de la formation et doit permettre à chacun d'user (ou de ne pas user) de la force dans un but commun. Or, dans notre système de milice, cette maîtrise de la force acquise par le militaire est ipso facto celle du citoyen. Ainsi, la société bénéficie directement de cet apprentissage qui devrait contribuer à maîtriser la violence. Quant à la question plus directe de maintenir ou non la « tradition » de l'arme à la maison, elle doit être justifiée. La plupart des traditions peuvent se justifier simplement par l'histoire. L'arme à domicile n'est manifestement pas une tradition anodine et doit être solidement associée à un concept opérationnel afin de pouvoir résister à l'évolution de notre société. Or, les efforts de l'armée à la fois en matière de concepts d'emplois et de communication sont à ce titre insuffisants. Ceci d'autant plus qu'on abandonne (trop) souvent le soin de l'initiative à ceux qui ont une compréhension partisane[5] de la défense. La nécessité opérationnelle de l'arme à la maison reste donc à démontrer. L'impératif d'une mobilisation rapide est certes souhaitable, mais ne répond plus, en l'état, à une nécessité stratégique. Toutefois, on pourrait imaginer, par exemple, que l'armée constitue un réseau de défense territoriale avec des militaires armés, qui puisse fonctionner dans chaque quartier de ville ou chaque village - un peu à la manière de la Landsturm de naguère - pour répondre à des situations d'urgence (par exemple, sécurisation de site après attentat ou catastrophe naturelle). Dans un tel cas, il y aurait des structures locales simples, avec des chefs désignés et connus, dont les missions seraient coordonnées avec les autorités civiles locales. Alors, l'argument de l'arme individuelle à la maison pourrait retrouver une véritable signification opérationnelle... et, en quelque sorte, réactualiser la tradition. Les causes de la violence se situent au niveau de la société et c'est au niveau de la société qu'elles doivent être traitées. Une société toujours plus compétitive et souvent plus dure, qui offre toujours plus de tentations, qui est toujours plus codifiée et tend à déresponsabiliser le citoyen ; une société qui a promu la liberté au détriment du respect. Comme on l'a vu en Grande-Bretagne, interdire l'accès privé aux armes n'implique pas nécessairement une diminution linéaire et proportionnelle de la criminalité de sang. Un phénomène analogue a pu être observé en Suisse avec le droit de priorité absolue donné en 1994 aux piétons par rapport aux automobilistes: la courbe alors descendante des victimes s'est infléchie pour remonter dès 1995 et ne retrouver une pente descendante qu'en 2003. Ainsi, cette loi destinée à protéger les piétons a probablement été à l'origine de la mort d'environ 737[6] d'entre eux ! La raison en est simple : en se focalisant sur la responsabilité de l'automobiliste, on a tout simplement déresponsabilisé les piétons ! Ceci étant, la Suisse a une propension plus marquée au suicide que la moyenne des pays européens. Durant la guerre froide, c'est la Hongrie qui détenait le triste record du nombre de suicides dans les pays de l'Est. Serait-ce que le bien-être vulnérabilise l'individu et affaiblit sa capacité de résistance à l'adversité ? Tout ce qui concourt à responsabiliser l'individu par rapport à la société est, à terme, garant de la stabilité sociale et de notre société. L'Armée, à travers l'obligation de servir et la formation qu'elle dispense, a sa part de responsabilité dans ce processus. Force est de constater, cependant, qu'elle n'est pas assez consciente de ce rôle sociétal, ainsi qu'on peut s'en apercevoir à travers son manque d'initiative, aux niveaux conceptuel et de la communication, à « occuper le terrain » pour le laisser à ses adversaires. Il n'en reste pas moins que sur des plans à la fois plus symboliques et politiques, le fait de confier au citoyen une arme qu'il conserve chez lui témoigne d'une confiance rare entre un Etat et sa population. Mais elle reflète aussi une culture unique de la démocratie, où l'armée est bel et bien l'instrument d'une souveraineté... celle du souverain, c'est-à-dire des citoyens. Avec l'arme à la maison, c'est notre manière de lutter contre la violence qui est notre héritage. Nous, les Suisses, dont pourtant les ancêtres ont été mercenaires redoutés durant des siècles, qui avons appris avec sagesse à maîtriser la force et à la respecter sans en devenir les esclaves, pour construire une culture et un pays basé sur la tolérance et le respect des autres.   Col EMG Jacques Baud   Crimes impliquant des armes à feu au Royaume-Uni (1995-2006) Jusqu'en 1997, les crimes impliquant des armes à feu tendent à diminuer. Mais, l'interdiction de la possession des armes à feu en 1997 marque infléchissement de la courbe et un accroissement de la criminalité avec ces armes. Ce n'est qu'avec les sévères lois contre le terrorisme en 2002 que la criminalité a pu retrouver une pente négative. (Source : Home Office Statistical Bulletin, 25 janvier 2007) (La ligne « total » comprend toutes les formes de crimes avec armes à feu et pas seulement les trois catégories mentionnées ici.)   NdA : Depuis le 1er avril 1998, les statistiques sont établies par rapport à l'année fiscale et non plus l'année du calendrier.         [1] Le principe de la Landsgemeinde en Suisse a fait l'objet de réserves de la part de la Cour Européenne des Droit de l'Homme à Strasbourg, car le vote à main levée rend les pressions possibles. En fait, les discussions n'ont jamais pris en considération le « détail » de l'épée, peut-être suranné aujourd'hui, mais qui témoigne de la maturité politique de nos aînés. [2] La question de la défense individuelle (légitime défense) est évidemment différente, mais elle n'est pas la vocation de l'arme de service. [3] Pour les jeunes de sexe masculin entre 15 et 24 ans (Research Centre for Injury Studies, Adélaïde, Australie, 1995) [4] Second Amendement de la Constitution des Etats-Unis, qui prévoit « the right of the people to keep and bear arms ». [5] lire : « opposée à l'existence même d'une armée » [6] NdA : Estimation effectuée à partir de la moyenne des victimes entre 1994 et 2003 avec l'hypothèse d'une diminution linéaire du nombre des victimes et mesure de la différence avec les nombres effectifs pour cette période.
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