Ludovic Monnerat

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Le Centre d'Histoire et de Prospective Militaire a vécu sa Saint-Nicolas avec pour arrière-fond l'opération "OVERLORD", combinant projection d'actualités d'époque et jeu de guerre opératif. Le directeur scientifique du CHPM, Pierre Streit, et les membres du comité ont donc choisi cette année un thème tiré de l'histoire militaire contemporaine, le débarquement des Alliés en Normandie à partir du 6 juin 1944, à l'occasion de leur désormais traditionnelle Saint-Nicolas, qui s'est déroulée le samedi 6 décembre au Centre Verte Rive, à Pully. La journée a ainsi commencé par le lancement d'une simulation de l'opération via un wargame historique et réaliste, destiné à reproduire les actions des belligérants dès les premières heures des combats. A raison d'une heure et demie au moins par tour de jeu, chaque tour couvrant deux journées de combat (à l'exception de la première), les joueurs ont ainsi simulé les premières phases de l'opération "OVERLORD" avant l'arrivée, en début d'après-midi, des membres du CHPM participant à la Saint-Nicolas. Pour ces membres a tout d'abord été organisée une projection des actualités cinématographiques de l'époque, rassemblées en 1994 par l'histoire Marc Ferro dans le cadre de son émission "Histoire parallèle". Les actualités britanniques sur le début du débarquement célébraient ainsi le retour des soldats ayant fui Dunkerque et la vengeance pour les défaites subies notamment en 1940 ; les actualités américaines se focalisaient sur les épreuves du soldat individuel prenant d'assaut les plages fortement défendues et "traquant les nazis". A l'inverse, les actualités allemandes présentaient exclusivement des actions isolées et des succès défensifs locaux, sans aborder l'échec général de l'approche défensive, pour mieux glorifier la résistance et l'engagement du soldat allemand ; quant aux actualités de la France de Vichy, qui reprenaient les images allemands pour traiter les combats, elles se concentraient avant tout sur les souffrances des populations locales et les destructions engendrées par les "bombes anglo-américaines". Le wargame retenu pour étudier l'opération, intitulé "June 6th - D-Day, 1944", a ensuite été présenté par Pierre Streit. Plusieurs jeux existent sur ce thème, comme "Breakout : Normandy", utilisant un système de zones (sans hexagone) et simulant les unités du régiment au corps d'armée, ou encore "Normandie 1944" en français, distribué par la revue Vae Victis, et qui couvre, lui, toute la campagne de Normandie. D'autres jeux plus complexes existent également, comme "The Longest Day", mais "June 6th" a été retenu pour son compromis entre réalisme et simplicité. En simulant les unités du bataillon à la brigade (mais sans les unités endivisionnées, à de rares exceptions près), "June 6th" permet ainsi de représenter assez fidèlement, avec un nombre limité de critères (capacité de combat, de cohésion, de mouvement, de lutte antichar, etc.), le déroulement des combats terrestres et les appuis obtenus des airs ou de la mer. Les particularités du terrain, et l'avantage que confère au défenseur le bocage normand, ou encore la létalité considérable de l'artillerie allemande, sont également intégrés aux mécanismes du jeu. La partie simulée a respecté la réalité historique. Toutefois, le jeu permet de simuler des "what if ?", des développements alternatifs de la situation sur la base d'événements correspondant à des options qui auraient pu être prises : un engagement différent des troupes aéroportées alliées, l'annulation du débarquement en Provence pour mieux appuyer les troupes alliées en Normandie, la prise du commandement des troupes américaines par Patton dès le débarquement, mais aussi, du côté allemand, le positionnement libre des troupes blindées (engageables alors uniquement sur ordre de Hitler) ou la livraison plus rapide du chasseur Me 262. La simulation a donc, dans les grandes lignes, repris l'idée de manœuvre développée par les commandants alliés et allemands. Malgré la dimension aléatoire introduite par le jeu sous la forme des traditionnels jets de dés, les contre-attaques lancées par les divisions lourdes allemandes n'ont pas permis d'isoler les Grandes Unités alliées les unes des autres, et la volonté allemande de mener une défense en avant avec des renforts rapidement engagés a même créé des conditions favorables à une percée de troupes blindées américaines. Grâce à des mécanismes réalistes, le jeu place ainsi les protagonistes face aux dilemmes vécus à l'époque par les deux camps, et un résultat qui somme tout correspond aux équilibres et déséquilibres des forces. Bien entendu, le wargame n'est pas que l'apanage des joueurs, et cette pratique méthodologique a fait son entrée dans la doctrine d'emploi de l'armée suisse avec le règlement Commandement et organisation des états-majors XXI (COEM XXI). Mais comme elle sert avant tout à la vérification des variantes, sauf dans les forces spéciales où elle accompagne constamment la planification, les wargames "privés" montrent bien le potentiel de réflexion et d'expérimentation que les états-majors peuvent exploiter à leur profit. La Saint-Nicolas du CHPM a ainsi généré nombre d'observations et de réflexions intéressantes, également par l'exposé final du premier-lieutenant Julien Grand sur l'échec de l'industrie aéronautique suisse dans les années 50 et 60, et s'est clôturé dans la convivialité autour d'une raclette et d'un vin chaud.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Le quatrième Forum Sécurité Chablais s'est déroulé mercredi 10 novembre dernier dans la salle polyvalente de Lavey Village. Plus de 280 personnes ont assisté à un débat public sur le thème du puzzle de la sécurité en Suisse. Après des éditions consacrées à la jeunesse et la sécurité, le partenariat sécuritaire suisse et la question des armes à feu au quotidien, c'est encore une fois un thème on ne peut plus actuel qui a été choisi pour ce forum, organisé par l'Académie de police de Savatan et le centre de formation du Chablais de la Sécurité Militaire. L'ouverture du forum a ainsi été assurée par le directeur de l'Académie de police, le lieutenant-colonel Alain Bergonzoli. Ce dernier a expliqué que, en tant que fondement de toute société organisée, la sécurité est nécessairement une priorité ; mais celle-ci est sujette à l'évolution de cette société, et l'augmentation constante de la criminalité - comme des violences que subissent les forces de l'ordre - nécessitent un vrai questionnement. Le directeur de l'Académie identifie ainsi quatre axes d'amélioration pour assurer cette sécurité : Former les gens comme ils doivent être engagés. Assurer une cohérence territoriale et une répartition afférente des compétences. Conduire avec flexibilité, rapidité et la technologie requise. Assurer la volonté politique de créer des partenariats et d'octroyer les moyens nécessaires. Réserves et synergies Le forum a débuté par 5 éclairages fournis par des personnalités venues d'horizons parfois très différents. Le premier éclairage a été celui de Christian Varone, commandant de la Police cantonale valaisanne, et a porté sur les événements extraordinaires, non prévisibles, auxquels les forces de police sont confrontées. Pour donner le cadre de la problématique, il faut d'abord identifier les missions et les moyens des polices cantonales ; dans le cas du Valais, on compte 525 personnes dont 480 policiers, ce qui fait 1 agent pour 650 habitants compte tenu de l'afflux touristique. En temps normal, la police valaisanne est confrontée en à 49,8 infractions pour 1000 habitants (contre 71,9 au niveau suisse), dont la majorité au préjudice du patrimoine ; la lutte contre la criminalité ordinaire correspond de fait aux effectifs disponibles. Lors d'événements particuliers, comme les accidents récents de Fiesch et de Reckingen, la collaboration entre services de secours permet là aussi de répondre aux besoins. En revanche, pour les événements extraordinaires, la situation est différente. Face aux catastrophes naturelles, les effectifs de police ne suffisent pas, mais la collaboration avec d'autres partenaires - notamment avec l'armée - permet de trouver des solutions. Mais face aux activités humaines, comme le rassemblement de 450 néo-nazis à Gamsen près de Brigue le 17 septembre 2005 pour un concert non autorisé lorsque seuls 40 policiers étaient disponibles, l'intervention n'est simplement pas possible. Comment est-il néanmoins possible de réagir ? A l'époque, le périmètre a été sécurisé et les intéressés ont été identifiés, de manière à permettre l'enquête pénale ; mais cela n'aurait pas été possible si les extrémistes avaient décidé d'enchaîner par une manifestation violente. Christian Varone propose trois axes de réflexion pour trouver une solution : Améliorer les concepts internes de mobilisation au niveau des polices cantonales et municipales. Ceci est déjà mis en œuvre, mais pas suffisant. Renforcer les concepts de mobilisation intercantonaux (GMO, CCPCS). Mais cette solution est limitée, parce que les effectifs le sont aussi. Constituer une réserve opérationnelle sur le plan fédéral. Pour cela, il faut considérer le système fédéral comme une notion dynamique; dépasser les divergences d'opinion sur les rôles respectifs dans la sécurité; passer à une vision globale et coordonnée des moyens sécuritaires en Suisse. Le fait que des éléments sécuritaires au niveau fédéral soient répartis entre 4 Départements différents montre bien les progrès qui doivent être faits en la matière.   Un sommet international réussi Le deuxième éclairage a été apporté par Jacques Antenen, commandant de la Police cantonale vaudoise, qui s'est penché sur le récent Sommet de la Francophonie à Montreux. De manière générale, le canton de Vaud est également en mesure de faire face à des événements ordinaires, mais au prix d'un engagement à flux tendu de tous les collaborateurs de la Police, et une limite a été atteinte en la matière. De fait, si la réforme des polices aboutit ainsi à une diminution du nombre de policiers, elle sera un échec. Concernant le XIIIe Sommet de la Francophonie, même si c'était un événement planifié, il s'agit d'emblée de rappeler que le temps restant pour la planification - soit 10 mois - a été accompagné par des incertitudes, par exemple sur le nombre de chefs d'État présent. La police cantonale vaudoise a assuré la conduite globale du dispositif sécuritaire au sol, et l'a fait sur la base de plusieurs mots d'ordre, dont la convivialité, la flexibilité, la coopération avec tous les partenaires, l'image du pays et de la région, ceci en plus de la sécurité à proprement parler. Au total, près de 6500 personnes ont été engagées pour le dispositif de sécurité du Sommet. La collaboration s'est faite de nombreux partenaires, avec au total 5000 militaires, 1000 membres de la protection civile et 600 policiers, auxquels il faut ajouter 500 employés de la sécurité privée. Les enseignements de cette action ont été les suivants : La décision de subordonner les effectifs militaires au commandement de la police cantonale a été validée par les faits, et a permis une action harmonieuse. Le recours à des policiers communaux a été également un succès. Le budget prévisionnel - en l'occurrence 9 millions pour la sécurité - est un conditionnement permanent pour toutes les activités. Le temps disponible a été particulièrement court pour la planification et l'évaluation du dispositif, de sorte que plusieurs personnes ont été dégagées de leurs activités pour se concentrer sur cette tâche. Le système de sécurité doit être particulièrement flexible, dans la mesure où des chefs d'États peuvent avoir des désirs imprévus qui modifient les programmes et les dispositifs. Le soutien de l'armée est indispensable pour l'organisation d'un tel événement. Cependant, la décision des commandants de police de ne pas engager le détachement de protection du Conseil fédéral (DPCF) peut amener l'armée à s'interroger sur l'avenir de ce détachement, alors que les polices romandes y étaient pourtant favorables. L'image de la Suisse suite à l'organisation du Sommet a été particulièrement favorable.   Gestion de crise à Londres Le troisième éclairage a été fourni par l'inspecteur Andy Welch, de Scotland Yard, qui est aujourd'hui officier de liaison auprès de la direction générale de la Police nationale (DGPN) à Paris. Tout comme la Suisse, le Royaume-Uni n'a pas de police nationale, mais des polices départementales (43 entre l'Angleterre et le Pays de Galles, auxquelles il faut ajouter 8 forces de police pour l'Écosse et 1 pour l'Irlande du Nord, sans compter des polices spéciales - chemin de fer, centrales nucléaires). La police de Londres (Metropolitan Police Service) compte 30'000 officiers de police et 20'000 employés civils, ceci pour 7 millions d'habitants regroupés en 32 arrondissements, dans une véritable plaque tournante du transport mondial. La ville de Londres a été depuis longtemps, à l'époque du conflit en Irlande du Nord, une cible privilégiée des attentats terroristes. Cela a encore été davantage le cas lors des attentats suicides du 7 juillet 2005, qui ont fait 52 morts suite aux bombes mises à feu par des citoyens britanniques d'origine étrangère. Pour gérer une telle crise, la police dispose d'une Special Operations Room (SOR) contenant 100 postes de travail, avec l'accès à plus de 10'000 caméras de surveillance de la capitale et des liaisons sans fil avec toutes les polices du Royaume-Uni. En vue des Jeux Olympiques de 2012, cette salle sera toutefois encore agrandie, afin de pouvoir accueillir 150 postes de travail. Lors d'une crise, il faut ainsi compter environ 20 minutes pour ouvrir la salle des opérations spéciales. La gestion est partagée entre la conduite stratégique (niveau or, une seule personne), la conduite tactique (niveau argent, quelques personnes) et la conduite de terrain (niveau bronze, en fonction du nombre de zones touchées). Les autres services d'urgence envoient également des représentants permanents dans la salle, et celle-ci intègre en permanence tous leurs moyens de communication normaux. Ainsi, lors de n'importe quel incident (attentat ou accident), c'est la police qui dirige (un commissaire divisionnaire ou un contrôleur général assure la fonction or) et qui répond à la cellule de crise COBRA du Gouvernement. Tous les autres services d'urgence sont subordonnés à la police, mais toutes les décisions sont en règle générale prises ensemble.   Le rôle de la Gendarmerie française Le quatrième éclairage a été apporté par le général Bertrand Cavallier, de la Direction de la Gendarmerie nationale française. Une analyse de l'évolution même de la sécurité amène à prendre conscience de la fragilité des sociétés modernes, confrontées à la violence globale, qui rend caduque toute distinction entre petite et grande délinquance, mais également à l'individualisme, à la consommation généralisée de stupéfiants, à l'apologie du communautarisme, jusqu'à la menace extrême du terrorisme. Dans ce contexte, les populations expriment une attente envers l'État, à savoir la garantie de la sécurité, de sorte que l'enjeu « population » est devenu central. Il n'y a pas de différence à ce sujet entre le territoire national, le Kosovo ou encore l'Afghanistan. Un concept de force de sécurité militaire, intégrée, à forte assise territoriale comme la Gendarmerie, relève ainsi d'une approche pertinente. La Loi du 3 août 2009 a défini la Gendarmerie comme force armée de sécurité publique, intégrée avec une structure pyramidale, axée sur la continuité paix / guerre et activités quotidiennes / extraordinaires. C'est une force armée qui est basée sur des valeurs militaires - discipline, disponibilité, loyauté et neutralité, ainsi que sens du sacrifice. Au quotidien, la Gendarmerie couvre 95% du territoire français et garantit la sécurité publique pour environ 55% de la population. Elle s'occupe notamment des zones périurbaines et rurales, mais participe également à la réponse antiterroriste, répond à la délinquance itinérante et veille au bon déroulement des migrations saisonnières - plusieurs dizaines de millions de personnes traversant la France chaque année. Elle est présente dans tout le spectre de menaces, aux côtés de la Police nationale comme des Armées, mais a notamment pour vocation d'agir dans les situations dégradées intermédiaires, ceci essentiellement à travers la Gendarmerie mobile, qui compte quelque 17'000 gendarmes et des moyens lourds. La Gendarmerie représente un trait d'union entre civils et militaires. De fait, la Gendarmerie est aujourd'hui une force de régulation sociale, une fonction stabilisatrice qui procède d'une réponse globale. Le gendarme est immergé, il vit là où il travaille, il est au sein de la population qu'il est chargé de protéger ; c'est par la combinaison de l'ensemble des missions - renseignement, sécurité de la route, police judiciaire, service quotidien, etc. - que l'on contribue à la sécurité générale. L'objectif quotidien, en effet, consiste à vivre ensemble, un vivre ensemble qui doit être diffusé, stimulé ou même imposé. Le gendarme est donc un militant des valeurs républicaines et un acteur du continuum social / sociétal.   Les menaces et les entreprises Le cinquième et dernier éclairage a été apporté par Chantal Balet, associée du Cabinet Fasel-Balet-Loretan. La Suisse connait une grande prospérité que nous devons à l'excellence, une excellence qui s'applique également au domaine de la sécurité. Cela fait partie de la qualité de vie, un critère essentiel des entreprises susceptibles de venir s'établir en Suisse ou qui attendent simplement des conditions de travail optimales. De nouveaux risques, de nouvelles menaces apparaissent cependant pour les entreprises en Suisse, comme les menaces adressées à des banquiers privés à Genève, à des chercheurs de laboratoire de l'industrie pharmaceutique, dans une société où le passage à l'acte est de plus en plus fréquent. L'intolérance de certains extrémistes peut ainsi amener à une violence ayant des conséquences graves, y compris sur le plan économique. A cela s'ajoutent les menaces pesant sur les réseaux informatiques, que ce soit pour le sabotage de système (ainsi le piratage de la messagerie du groupe Bobst) ou pour l'espionnage industriel, qui n'est pas sans risque pour les entreprises suisses (ainsi le vol de données informatiques, dans un cas comme celui de HSBC). De tels risques sont encore renforcés lorsque des États voisins profitent des vols ainsi effectués pour leurs propres intérêts, spécialement pour un petit pays comme le nôtre. Sur le plan du commerce extérieur, l'épisode libyen a montré l'émergence de menaces ayant un impact direct sur l'une des sources de la prospérité suisse. La Suisse doit se préoccuper d'avoir les moyens de répondre à de telles situations. Il en va de même sur les menaces que la piraterie maritime exerce sur la flotte suisse de haute mer : on ne peut pas continuer à improviser des réponses face à des cas qui vont se reproduire. Pour les entreprises suisses, enfin, la sécurité du droit et le respect des lois jouent un rôle central. Un épisode comme l'affaire HSBC ne doit pas se reproduire. Par ailleurs, la simplicité des règles fait également partie de cette sécurité du droit, et la tendance à compliquer le droit pour répondre en détail à chaque menace est ainsi contre-productive. Rester dans une société de confiance, sans règle excessivement tatillonne, est nécessaire.   Débat et conclusion Le débat subséquent a rassemblé les 5 intervenants qui se sont exprimés, mais aussi 5 autres intervenants : la conseillère aux États Géraldine Savary, le conseiller national Yvan Perrin, le directeur général des douanes Rudolf Dietrich, le vice-directeur de l'Office fédéral de la police Adrian Lobsiger, ainsi que le divisionnaire Jean-François Corminboeuf, ancien commandant de la région territoriale 1. Il serait vain de résumer les propos tenus durant près d'une heure et demie par ces 10 personnes. Les aspects saillants des débats ont cependant été les suivants : Les lacunes sur le plan du renseignement, et notamment l'absence de toute possibilité de surveiller des communications en-dehors d'une enquête pénale, par exemple lorsqu'une menace se dessine et qu'une action préventive reste possible. La perméabilité actuelle des frontières, que celle-ci soit physique ou cybernétique, et pour ce dernier cas la difficulté de régler les compétences juridiques lors du constat d'activités criminelles. La méconnaissance des problèmes de sécurité contemporains au sein de la classe politique, et le fait que ce thème ne soit pas porteur du tout, voire même soit entaché de positions idéologiques. Le forum a été clos par le colonel EMG Yves Gaillard, commandant du centre de formation du Chablais de la Sécurité Militaire, qui est revenu sur le thème de la pièce manquante de la sécurité, et qui a souligné à la fois le lien étroit entre la sécurité et le bonheur et le fait que l'une comme l'autre ne sont jamais acquises. Au final, les participants ont partagé le verre de l'amitié et ont ainsi poursuivi les discussions pertinentes et enrichissantes suscités par les thèmes abordés. Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Pendant 8 jours, un retraité de 67 ans, déterminé mais faiblement armé, aura tenu en échec quelque 300 policiers, et notamment les groupes d'intervention de 3 cantons différents, après avoir blessé grièvement l'un d'entre eux. Un épisode sans conséquence ou un avertissement à prendre au sérieux ? C'est jeudi de la semaine dernière que les forces de l'ordre ont fini par arrêter Peter Hans Kneubühl, grâce à l'information donnée une habitante de l'agglomération biennoise. La fin de la cavale du retraité rebelle, qui a tenu en haleine le public suisse pendant plus d'une semaine, a également été un immense soulagement pour les policiers affectés à sa capture. Ces 8 jours, marqués par les deux fusillades et par les deux évasions du retraité de 67 ans en ville de Bienne, ont en effet poussé les forces de police aux limites de leurs capacités et de leur endurance. Ceci malgré des renforts fournis par d'autres cantons à la police bernoise, et même - ponctuellement - par l'armée. Alors que de nombreuses questions se posent encore, l'une d'entre elles a des répercussions dépassant le cadre cantonal et policier : est-ce que les lacunes soulignées par cet épisode rocambolesque doivent avoir des conséquences sur le rôle de l'armée dans la sécurité intérieure ?   Limites quantitatives et qualitatives A l'heure à laquelle ces lignes sont écrites, de nombreuses zones d'ombre subsistent sur l'itinéraire de Peter Hans Kneubühl ainsi que sur les réponses apportées par les forces de l'ordre à la résistance armée qu'il leur a opposée. Au-delà des erreurs commises apparemment par l'administration biennoise, il n'en demeure pas moins qu'un homme isolé et faiblement armé a tenu en échec de façon répétée près de 300 policiers, provenant notamment des unités spéciales des cantons de Berne, Bâle-Ville et Zurich, et que ceux-ci se sont littéralement épuisés pendant 8 jours à mettre la main sur lui. Dans un autre registre, il est bien difficile à l'heure actuelle et sur la base des informations connues du public d'évaluer la performance de la chaîne de commandement impliquée. Malgré cela, l'alternance des représentants communiquant à travers les médias, les confusions sur l'apparence de l'homme recherché, la faculté de ce dernier de circuler dans une zone censée être bouclée et l'incapacité de la police à rapidement fournir des faits vérifiés semblent indiquer des lacunes claires dans la gestion de cette affaire. Les autorités concernées devront s'en expliquer. Le fait central de cette affaire, dans une perspective militaire, reste bien la révélation des limites flagrantes des autorités civiles et de leurs forces de police. Une limite bien entendu quantitative : les effectifs nécessaires 24 heures sur 24 pour rechercher le fugitif, pour se tenir prêt à l'appréhender, pour fouiller les lieux concernés, mais aussi pour protéger les personnes et les objets potentiellement menacés, ont rapidement dépassé les capacités de la police cantonale bernoise et rendu nécessaire le recours à d'autres corps de police. Mais cette limite était également qualitative : les agissements et les préparatifs de Kneubühl ont pris en défaut la réponse des unités spéciales de la police, alors même que la résolution de tels cas représente leur cœur de compétence ; ceci a non seulement amené l'emploi de moyens militaires, comme les recherches par un Super Puma utilisant à la fois son projecteur et son appareil à imagerie thermique, mais aussi provoqué un durcissement des règles d'engagement dans le sens d'une autorisation d'ouvrir le feu à la simple vue de la cible - ce qui relève de méthodes de combat. Ceci nous amène naturellement à nous poser quelques questions. Que se serait-il passé si une autre interpellation à risque s'était déroulée dans les secteurs de responsabilité des unités de police concernées - et déjà surchargées ? Si le retraité de Bienne avait utilisé plusieurs armes de guerre ou des explosifs, comme ses préparatifs lui en auraient clairement donné la possibilité ? Si la police n'avait pas été confrontée à un seul forcené, mais à deux individus partageant la même aversion à l'endroit de l'autorité publique, et pareillement déterminés à résister par les armes ? Il est évident que le cas Kneubühl, malgré l'aspect rocambolesque donné par le profil du retraité et par les incertitudes entourant sa cavale, a confronté les unités de police à un problème majeur : en un seul instant, elles ont du faire face à un adversaire armé et déterminé à blesser, sinon à tuer, leurs propres membres. Ce basculement immédiat, d'une intervention policière à une situation de combat, n'est évidemment pas ce à quoi un policier peut s'attendre, même dans une mission pressentie comme difficile. Surtout lorsque l'adversaire revient sur les lieux pour ouvrir le feu une seconde fois. Cependant, on ne peut pas imputer au rebelle de 67 ans la capacité de menacer le fonctionnement de la vie publique et de placer le pays dans une situation particulière, c'est-à-dire une situation « dans laquelle les processus administratifs normaux ne suffisent plus à gérer certaines tâches de l'État. », selon la terminologie des règlements de conduite de l'armée. Même si les habitants de l'ouest biennois ont pu logiquement avoir des craintes, notamment au vu du dispositif de sécurité impressionnant qui a été mis en place au sol comme dans les airs, la normalité de la vie - même communale - n'a pas été menacée. Le fait que les autorités civiles aient toutes les peines du monde à résoudre un problème relevant d'une pathologie aggravée, en situation normale, va ainsi à l'encontre de tout ce que les cantons ont dit et écrit depuis l'introduction, avec l'Armée XXI, de la notion de sûreté sectorielle. L'insistance des dirigeants cantonaux à rappeler que leur responsabilité reste entière sur la sécurité intérieure, c'est-à-dire face à toute menace en-deçà d'une menace militaire classique, a même abouti à supprimer cette notion dans le dernier RAPOLSEC. Sans pour autant résoudre le problème. Si Peter Hans Kneubühl a réussi à pousser les autorités civiles aux limites de leurs ressources comme de leurs méthodes, il n'est pas difficile d'imaginer l'impact que pourrait avoir un groupe armé de quelques individus, équipé d'armes de précision ou de fusils d'assaut, ayant des motivations politiques les plaçant en opposition directe aux forces de l'ordre (et non indirecte, comme c'est la règle pour les criminels, qui cherchent à éviter et non à combattre), mais pas les capacités d'exercer une menace de dimension stratégique à l'intérieur du pays. En d'autres termes, l'affaire du retraité forcené semble prouver que les autorités civiles n'ont pas les moyens de leurs ambitions et ne peuvent pas gérer seules une menace qui, pourtant, relèverait bel et bien de leur responsabilité. Ce qui, en toute logique, provoquerait non plus la seule demande de moyens matériels spécialisés, mais bien un engagement subsidiaire de moyens militaires constitués ; et non seulement pour des tâches de protection ou de surveillance, liées aux limites quantitatives, mais également pour des tâches d'intervention et de neutralisation, liées aux limites qualitatives. Il faut donc espérer qu'au-delà des polémiques et des critiques qu'elle suscite encore, l'affaire du forcené de Bienne soit l'occasion d'un nouvel élan dans la coopération entre forces civiles et militaires face à des développements potentiels mettant en péril la sécurité intérieure. Lt col EMG Ludovic Monnerat
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A l'heure où l'avenir de notre politique de sécurité fait l'objet de débats incessants, l'évolution du contexte stratégique montre que les capacités militaires conventionnelles regagnent en importance. L'un des grands dilemmes des armées actuelles, comme de toutes les armées qui ne sont pas soumises à un conflit majeur imminent ou en cours, consiste à trouver le bon équilibre des capacités militaires. Schématiquement, on pourrait décrire ce dilemme comme la répartition des efforts entre la préparation des engagements les plus probables et celle des engagements les plus dangereux. Toute approche stratégique un tant soit peu sérieuse prend en compte cet équilibre nécessaire. Le discours consistant à privilégier les engagements les plus probables au détriment du reste, hélas endémique depuis quelques années dans l'administration militaire suisse, n'est qu'une abstraction déconnectée à la fois de l'évolution du monde, des enseignements de l'histoire et de la logique paradoxale qui caractérise la stratégie. A l'inverse, une focalisation absolue sur les engagements les plus dangereux revient à se couper du quotidien et à fossiliser l'instrument militaire, au point de remettre en cause sa légitimité et ainsi de fragiliser le soutien politique qui, seul, peut garantir les budgets nécessaires à son maintien. Il n'y a pas d'autre solution qu'une approche flexible et échelonnée dans le temps, susceptible de générer un potentiel de réaction adapté.   Quadrature du cercle Bien évidemment, on reproche fréquemment aux militaires de s'évertuer à préparer la dernière guerre, et on les décrit volontiers - notamment avec le confort intellectuel que procure le recul historique - comme des traditionnalistes bornés qui n'acceptent la nouveauté que forcés et contraints. Cette critique est devenue un lieu commun, et peut être démontrée par maints exemples sans pour autant refléter la réalité du phénomène ; dans les faits, chaque fois que des militaires essaient de préparer la prochaine guerre, il se trouve le plus souvent des dirigeants politiques pour s'indigner et condamner le bellicisme supposé de ces traîneurs de sabres, parce que l'illusion d'un présent perpétué est bien plus rassurante que l'inconnu d'un avenir à devancer. La période de l'entre-deux guerres reste la meilleure illustration de ce phénomène, et de la quête bien difficile de l'équilibre capacitaire. Les innovateurs militaires n'ont pas manqué d'annoncer la guerre aéroterrestre, profonde et massive, qui se préparait, alors même que les conflits de basse intensité de type colonial occupaient en partie les esprits ; mais l'opposition - réelle - des traditionnalistes noyautant les états-majors a eu moins d'impact que l'opprobre publique et la polémique politique qui, par exemple, ont empêché un Charles de Gaulle (« A bas l'armée de métier », titrait Léon Blum dans une colonne combattant le livre du commandant) de construire le bouclier mécanique qui aurait empêché la défaite de juin 1940. En vérité, chaque époque voit nécessairement l'affrontement verbal de quelques Cassandre et d'une majorité d'incrédules, l'apparition de philippiques rendues vaines par leur existence même, parce qu'elles parlent de guerre lorsque tous ne veulent que la paix, parce qu'elles annoncent une menace qui n'est ni certaine, ni même imminente. Naturellement, le fait d'appeler une nation et son armée à se préparer à une menace potentielle ne signifie pas que celle-ci va devenir réelle ; mais s'interdire par avance toute réflexion et toute discussion sur les menaces futures va précisément à l'encontre d'une approche stratégique sérieuse. Ce n'est pas le Chef de l'Armée, le commandant de corps André Blattmann, violemment critiqué voici quelques semaines pour avoir osé parler de risques et menaces en Europe, qui l'ignore ! Il est vrai que l'armée suisse se trouve précisément dans une période importante de son histoire, puisque les différentes démarches en cours - rapport sur la politique de sécurité, rapport d'armée et autres discussions avec les partis - ont justement un lien étroit avec l'équilibre capacitaire à trouver. L'héritage intellectuel de la guerre froide, lorsque la menace soviétique rapprochait les engagements les plus probables des plus dangereux, lorsque l'évidence de cette menace aboutissait à atrophier la réflexion stratégique d'ensemble, reste difficile à porter. De plus, l'absence de consensus en matière de politique de sécurité maintient une situation de débat perpétuel et de remise en question automatique qui ne peut aboutir qu'au blocage. Préparer l'avenir dans ces conditions confine à la quadrature du cercle. Il est pourtant des questions qui doivent bel et bien être posées. Pour une armée, l'équilibre des capacités peut être traduit par une graduation de réponses militaires à un spectre de dangers allant des catastrophes naturelles ou anthropiques à une guerre conventionnelle, en passant par des crises ponctuelles et des actes de guerre non conventionnelle. Dans une perspective suisse, l'extrémité de ce spectre aboutit donc à l'hypothèse d'une menace militaire classique qui, sans aller jusqu'à une invasion en règle, peut aboutir à des actions coercitives supposant - même partiellement - l'emploi de la force militaire. Peut-on aujourd'hui concevoir à long terme l'avenir de l'armée suisse, et donc de notre défense nationale, en excluant d'emblée une telle hypothèse ?   Facteurs belligènes en hausse C'est ce qui avait été fait voici 10 ans dans la phase conceptuelle de l'Armée XXI : une menace militaire visant directement la Suisse et issue de l'OTAN comme l'UE avait été écartée des événements possibles, et cette conception des choses prévaut encore largement aujourd'hui ; toute réflexion allant dans le sens d'une évolution négative en la matière, d'une approche non coopérative des relations internationales entre la Suisse et ses voisins, suscite une levée de bouclier et mène à l'accusation de paranoïa. L'idée d'une Europe qui se construit dans la paix et dans l'entente entre les peuples a eu tellement de résonance dans les esprits que l'on en est venu à oublier les réalités géopolitiques, économiques et démographiques qui sous-tendent la réalisation d'un tel projet. Les crises politiques, puis économiques et financières, que le continent a connues ces dernières années ont désormais provoqué un retour douloureux à la réalité. L'inéluctabilité de la construction européenne, la pérennité du modèle social de l'État- providence, la stabilité des institutions de Bruxelles sont des mythes en train de voler en éclats. Bien entendu, il n'y a pas nécessairement de fatalité en la matière, et le succès de l'Union européenne n'est pas davantage programmé que son échec. Mais cette contingence ramène aussitôt la Suisse à sa véritable situation : celle d'un petit État démocratique, prospère, libéral, économe, neutre et indépendant au milieu d'une Europe qui ne l'est pas vraiment. La singularité helvétique n'est pas près de s'amenuiser. Il en va de même de sa vulnérabilité. Ainsi, il n'est aujourd'hui plus raisonnable d'exclure par avance l'apparition en Europe d'États décadents, d'États échoués ou même d'États-voyous, susceptibles de provoquer des métastases de violence armée allant jusqu'à l'utilisation de capacités militaires résiduelles. Certes, la guerre probable - pour reprendre le titre du livre du général Desportes - n'est pas de nos jours l'affrontement dit symétrique, mais il ne faut pas oublier que c'est la suprématie des armées occidentales, fondée par la prospérité et la stabilité des États dont elles forment le bras armé, qui a généralisé les approches indirectes, le recours à la guérilla comme au terrorisme, la recherche d'autres espaces ou d'autres tempos pour éviter le choc frontal ou décisif. Que cette prospérité et cette stabilité viennent à s'amenuiser, et la guerre conventionnelle gagne en probabilité. La résurgence d'une forme de guerre largement discréditée ne fait pas encore partie du débat politique en Suisse ; tout au plus remarque-t-on depuis au moins une année des réflexions générées par le surendettement des États qui nous entourent, par le contraste toujours plus apparent entre les conditions-cadres de la Suisse et celles de ses voisins. Il ne s'agit donc pas de spéculer sur une menace militaire issue de la France de Nicolas Sarkozy, de l'Allemagne d'Angela Merkel ou de l'Italie de Silvio Berlusconi, ce qui n'a aucun sens, mais simplement de constater que les facteurs belligènes sur notre continent sont clairement à la hausse. La guerre possible doit dès lors faire partie des capacités que notre armée doit développer et maîtriser, sous peine de subordonner notre liberté et notre sécurité aux soubresauts de sociétés extérieures à la nôtre.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Dans sa dernière édition, l'Hebdo qualifie Ueli Maurer de « fossoyeur de l'armée suisse » et le décrit comme une menace pour la sécurité du pays. Mais une vision totalement différente de l'armée et de son rôle est-elle en l'état concevable et réalisable ? Le chef du Département fédéral de la Défense, de la Protection de la population et des Sports (DDPS) figure en couverture du dernier numéro de l'Hebdo, qui dénonce « une vision dépassée de la sécurité », la « vulnérabilité aux cyber-attaques » et une « armée aux mains de l'UDC ». Pour appuyer sa charge, l'hebdomadaire du groupe Ringier recourt notamment aux propos du commandant de corps Christophe Keckeis, bête noire des cercles conservateurs et nationalistes dont est issu Ueli Maurer, et offre ainsi des perspectives radicalement différentes sur l'évolution de l'armée. Mais l'article signé Patrick Vallélian, lequel cite à plusieurs reprises la RMS, va plus loin qu'une opposition radicale et s'attache avant tout à décrire en détail l'action de l'ancien président de l'UDC à la tête du DDPS. En mettant le doigt sur la panne conceptuelle qui aujourd'hui obère le développement de la politique de sécurité comme de l'armée.   Une carence stratégique Avec un brin de recul, force est de constater que le débat, ou même la remise en question, sont devenus presque consubstantiels de l'armée : les discussions à propos de son budget, de ses acquisitions, de ses effectifs, de sa structure, de son emploi, de son alimentation ou encore de son mode de service sont en effet des rituels de la vie politique et médiatique suisse. Mais au-delà des effets de manche et des polémiques épisodiques, ces discussions restent le plus souvent superficielles et ne s'attachent qu'à certains aspects de la chose militaire. Or toute armée est par définition un outil stratégique, et s'appesantir sur le nombre d'avions de combat ou de bataillons de chars présentés comme nécessaires fait aussitôt perdre la hauteur de vue qui doit être adoptée. Durant l'essentiel de l'ère contemporaine, l'armée suisse avait une mission-clef à la fois simple, claire et comprise de la majorité : défendre la neutralité et l'indépendance du pays, avant tout par la préservation de son intégrité territoriale et par le développement d'une capacité de défense dissuasive. Le caractère évident et tangible des adversaires contribuait fortement à cette compréhension majoritaire ; seuls des idéologues forcenés ou des pacifistes flamboyants - deux expressions parfois synonymes - ont pu croire que la Suisse ne faisait l'objet d'aucune menace militaire conventionnelle au cours du XXe siècle, et donc que l'armée n'avait pas un rôle central au service du pays et de sa population. Les historiens ont depuis confirmé leurs errements. Mais le monde qui nous entoure n'a plus la simplicité et la clarté d'antan, du moins dans une perspective militaire. L'armée suisse de la guerre froide, celle dont rêvent les nostalgiques, était une armée nationale de nature autarcique, arc-boutée en profondeur sur un terrain tourmenté et visant à rendre la conquête d'icelui trop coûteuse pour tout agresseur rationnel. C'est la disparition progressive de l'État-nation helvétique en tant qu'entité clairement délimitée, reposant sur une unité à la fois géographique, populaire et décisionnelle, qui impose un changement radical de perspective. La Suisse du XXIe siècle a de moins en moins à voir avec les 41'285 km2 de son territoire dit national. Se concentrer sur celui-ci est aussi logique qu'évaluer une partie d'échecs à l'aune d'une fraction de l'échiquier. Un État moderne comme le nôtre se transforme et voit son existence s'inscrire toujours plus dans des espaces éloignés des montagnes et des lacs qui ont marqué son histoire. Ce n'est pas seulement une carte au millionième qu'il s'agit de prendre, comme l'explique l'ancien chef de l'armée dans l'Hebdo ; ce sont également des cartes décrivant le terrain sémantique et l'espace cybernétique, les lignes de communication financières et les passages obligés énergétiques, les terrains-clefs identitaires, les vulnérabilités juridiques ou encore les points d'appui diplomatiques, qui sont désormais nécessaires pour appréhender une situation et peu à peu la comprendre. Ce n'est guère un hasard si les exécutifs gouvernementaux - dont notre Conseil fédéral - donnent parfois l'air d'être perdus : l'absence de cartes adaptées les place exactement dans cette situation. Tous les débats possibles et imaginables sur le rôle de l'armée resteront donc vains aussi longtemps que n'auront pas été cernés, représentés, priorisés et expliqués les intérêts de la Suisse, ses forces et ses faiblesses, ses réserves et ses servitudes, ses alliances - au sens non militaire du terme - et ses oppositions, ses latitudes et ses dépendances. Cela ne signifie pas, bien entendu, que l'armée soit la réponse à tous les défis, à tous les dangers ; cela signifie que la politique de sécurité - dont l'institution militaire est par définition le bras armé - doit non seulement embrasser toutes les dimensions dont dépend l'avenir de notre pays et de sa population, mais également situer la voie à emprunter et les conditions pour ce faire. Sous peine de continuer d'avancer à l'aveuglette. Cette carence conceptuelle est évidente lorsque l'on considère que les missions de l'armée, telles qu'elles sont aujourd'hui encore formulées (sauvegarde des conditions d'existence, gestion des crises et prévention des conflits, sûreté sectorielle et défense), sont comprises comme des types d'opération aboutissant à des réponses graduées en fonction de l'évolution des risques et des menaces armées, et non comme des fonctions stratégiques devant être exercées en permanence (par exemple : anticipation, prévention, dissuasion, protection et intervention - pour reprendre l'articulation développée par la France dans le dernier Livre blanc de la Défense) en vue d'assurer les ressources, les leviers et les opportunités nécessaires au pays tout entier. On tente de préserver le statu quo au lieu de définir un but à atteindre.   Vers des armes modernes De facto, la conception de l'armée repose encore et toujours sur la volonté d'empêcher la conquête du territoire suisse, à une époque où il est bien plus facile de conquérir les marchés et les esprits pour parvenir à des avantages stratégiques substantiels. L'absence de toute menace conventionnelle à nos frontières géographiques est ainsi interprétée comme une période de paix durable, justifiant des coupes incessantes dans le budget du Département de la Défense, alors même que les espaces par définition concurrentiels et conflictuels - comme le cyberespace, ou encore l'infosphère - font bel et bien partie de notre quotidien. Faute de voir et de comprendre les affrontements de notre temps, nous désarmons chaque année davantage, alors qu'il importerait avant tout de développer les armes adaptées à nos intérêts. Comment faut-il s'imaginer de telles armes ? Prenons deux exemples concrets. Premièrement, voici plus d'une année et demie que la Confédération traverse une crise grave avec le régime libyen, et que ce dernier exerce un chantage permanent avant tout par l'assignation à résidence, puis par l'incarcération pure et simple, de ressortissants suisses. Que de vulnérabilités et d'abaissements successifs la Suisse n'aurait-elle pas évités si elle était parvenue, comme l'indiquait le futur conseiller fédéral Didier Burkhalter dans les médias au printemps 2009, à extraire discrètement et sans coup férir ses deux concitoyens ! La capacité de sauver et de rapatrier des citoyens menacés fait partie des outils développés par les États modernes pour le maintien de leur liberté d'action et de leur crédibilité. Deuxième exemple : la Suisse subit depuis plusieurs mois des attaques répétées contre un pan du secret bancaire et sa place financière doit reconnaître des pratiques parfois douteuses, notamment dans le sens de l'encouragement à l'évasion fiscale ; ces attaques sont notamment alimentées par le piratage de données informatiques. Or, l'on se rend compte en parallèle que les données de la Confédération - comme celles du DFAE - ne sont pas à l'abri d'intrusions visant à les copier, pour un usage laissé à l'imagination de chacun, et qu'ainsi le cyberespace est un lieu dans lequel la notion de paix n'a pas cours. Pourtant, la Suisse peine à développer ses lignes de défense face aux attaques informatiques, et ne développe toujours pas de capacité contre-offensive en la matière, quand bien même elle en aurait parfaitement les moyens, humains notamment. Certes, il ne faut pas déduire de ces exemples que la capacité de combat traditionnelle est totalement périmée, et que l'on peut se débarrasser sans arrière-pensée des chars et des obusiers blindés qui ont été introduits en Suisse depuis 50 ans : l'histoire montre que les nouvelles formes d'affrontement se superposent aux anciennes sans nécessairement les remplacer, et le maintien en Europe occidentale de moyens militaires conventionnels indique automatiquement la possibilité matérielle de leur emploi. Dans un continent marqué par le ralentissement économique, par l'insatisfaction populaire, par les déficits publics menant au bord du gouffre, il serait totalement irresponsable d'écarter négligemment le risque d'une pression recourant aussi à la coercition armée. Surtout si la Suisse continue d'afficher une prospérité contrastant toujours plus avec sa volonté de la protéger, voire de la défendre. Les fonctions stratégiques permanentes de l'armée, et leur application différenciée au gré des espaces respectifs dans le but d'assurer l'avenir du pays, devraient donc former un volet essentiel de notre politique de sécurité et fonder les débats sur l'institution militaire. Une vision prospective serait bien entendu nécessaire à cette fin ; il est difficile de construire la Suisse de demain si l'on est incapable de l'imaginer. Dans les faits, c'est pourtant l'inverse qui se produit : les conceptions anciennes sur le rôle et les capacités de l'armée sont un préalable pour l'élaboration de la politique de sécurité, et les discussions sur l'armée portent précisément sur des éléments de forme, de taille, de poids avant même de clarifier son rôle renouvelé pour le pays. Les réductions budgétaires ne causent pas les problèmes de l'armée : elles les aggravent dans des proportions encore plus douloureuses. Mais l'appauvrissement matériel de notre armée de milice n'est jamais que le pendant de sa calcification intellectuelle. Nous n'avons pas réussi à remplacer la dichotomie guerre / paix issue des conflits de haute intensité du siècle dernier ; du coup, faute de pouvoir mener une guerre totale telle que l'exigeait la défense territoriale du pays, on s'interdit - ou peu s'en faut - toute capacité offensive, toute prise d'initiative. La généralisation des engagements subsidiaires et la conviction - profondément erronée - que les engagements d'aujourd'hui définissent les capacités à privilégier pour demain mènent en effet rien moins qu'à une démilitarisation progressive de l'armée, à sa transformation rapide en auxiliaire de police susceptible de fournir rapidement les masses d'hommes et d'équipements nécessaires aux renforcements des dispositifs de sécurité établis en situation normale. Parer la coopération avec les cantons de toutes les vertus cardinales ne change rien à la chose : nous sommes en train de perdre un outil stratégique dans lequel nous investissons pourtant des moyens conséquents, faute de créer le cadre et le contexte permettant de cerner son rôle véritable. On peut effectivement reprocher, comme le fait l'Hebdo, un passéisme et un idéalisme qui sont un frein aux transformations nécessaires en vue de suivre celles de notre temps ; mais c'est surtout par l'absence de perspective à moyen et long terme, par l'incapacité à cerner les intérêts du pays et par les carences conceptuelles quant aux fonctions stratégiques de l'armée que pêchent certainement  nos autorités politiques - et ceci depuis la fin de la guerre froide. Il serait bon de s'en apercevoir enfin, avant que notre avenir suive notre armée dans le tombeau qui lui semble pour l'heure promis.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Le chef du DDPS a rassemblé ses cadres au petit matin du 18 janvier dernier, dans la campagne bernoise, pour son rapport annuel. Mais ses mots tranchés peuvent-ils écarter les ténèbres ? C'est dans la forêt du Forst, près des champs de bataille de Laupen et de Neuenegg, qu'Ueli Maurer a rassemblé les cadres de son Département le lundi 18 janvier, afin de leur communiquer ses lignes directrices et ses objectifs pour l'année en cours. Le chef du DDPS a mis en exergue la confiance, le courage et l'esprit d'équipe comme les conditions essentielles du succès, hier comme aujourd'hui. Il a également exhorté ses cadres à montrer l'exemple, à être toujours exigeant et à collaborer entre eux, avant de résumer les efforts principaux à produire. Dans un petit matin plutôt sombre et glacial, ces propos énergiques n'ont cependant guère eu l'heur d'éclairer des subordonnés déstabilisés et divisés par la situation actuelle, notamment au sein de l'armée.   Un rassemblement unique Ueli Maurer tenait à symboliser la différence de son Département et de ses cadres, venus de tout le pays à 0715 un lundi matin avec pour seul point de contact la gare de Brünnen près de Berne, et donc à faire se lever une partie d'entre eux au milieu de la nuit : c'est pour lui le symbole de subordonnés extraordinaires, capables de se rassembler et de serrer les rangs pour une cause commune. En appelant à atteindre les objectifs communs et à mettre de côté les avis personnels, il a ainsi fait une illustration frappante de la notion de discipline, qui est au cœur du fonctionnement de toute armée digne de ce nom. Pour le chef du DDPS, les circonstances sont graves, qu'il s'agisse de la situation budgétaire de l'armée ou de la situation stratégique internationale, et elles exigent un engagement extraordinaire, mais aussi le courage d'entreprendre, de prendre des voies nouvelles pour obtenir des solutions. Et seule la mise en commun de toutes les énergies permettra de parvenir au succès : « collaborer étroitement et avec loyauté, penser et agir en réseau, procéder et aller de l'avant de manière homogène et coordonnée. » Prenant pour exemple la victoire décisive obtenue par les Confédérés lors de la bataille de Laupen, mais aussi la victoire sans lendemain emportée par les troupes bernoises à Neuenegg, Ueli Maurer a annoncé sa volonté d'aborder l'année en ordre de bataille et de prendre des décisions. Ceci passe notamment par les efforts principaux fixés pour l'armée au cours de cette année, et que l'on peut résumer ainsi : Augmentation des moyens attribués à l'armée; Renforcement de l'adhésion de la population; Décision sur le remplacement partiel du Tiger; Fonctionnement du programme Log@V d'ici à la fin de l'année; Améliorations générales dans le domaine de l'informatique; Fidélité absolue à la mission, et ce à tous les échelons. L'insistance du chef du DDPS à souligner la fidélité ou la loyauté n'aura échappé à aucun des cadres militaires rassemblés autour de lui : face à des budgets en constante régression, face à des coupes importantes également sur le plan du personnel, les luttes et discordes internes, la concurrence entre organisations mobilisent une grande partie des énergies au sein de l'armée. Les discussions incessantes, les remises en question systématiques, ou même les tensions entre grands chefs, sont aujourd'hui la règle. L'intérêt général se dissout dans la défense des intérêts sectoriels. Il faudra davantage que des discours percutants pour former des rangs compacts, pour avoir un seul sens de marche. A dire vrai, les cadres de l'armée concentrés dans la campagne bernoise, et que quelques mouvements de gymnastique et un petit-déjeuner rustique réchaufferont, n'ont pas appris grand-chose. La situation très difficile de l'armée leur est connue ; les incertitudes de son commandement ne leur échappent pas. Ce qu'ils attendent avant tout, ce sont des décisions prises par les chefs compétents - c'est-à-dire politiques - et leur application par toute la hiérarchie militaire. Le modèle actuel de l'armée a été mis hors-jeu par l'inadéquation des moyens humains comme financiers. Des choix doivent être faits sur le plan des missions, de la doctrine, du volume, du mode de service ou encore des structures. Ces choix ne peuvent être faits par les militaires : ceux-ci n'ont pas le loisir de renoncer aux missions qui leurs sont confiées, et doivent faire avec les conditions-cadres qui leur sont créées. Personne ne doute de l'énergie d'Ueli Maurer, ni de sa volonté de s'engager pleinement pour notre l'armée de milice. Mais ce sont des décisions, de sa part comme des autorités politiques en général, qui sont à présent nécessaires.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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En refusant par 68,2% des voix l'initiative populaire contre l'exportation de matériel de guerre, la population suisse a une nouvelle fois infligé un échec cinglant au GSsA. L'industrie suisse de la défense est préservée. C'est le 21 septembre 2007 que le Groupe pour une Suisse sans Armée (GSsA) a déposé son initiative populaire visant à interdire l'exportation de biens d'équipements pouvant être utilisés à l'instruction comme à l'engagement par des forces armées, sommairement et faussement dénoncée comme un « commerce de mort ». Refusée nettement au Parlement par 131 voix contre 63 au Conseil national, respectivement 35 voix contre 7 et 3 abstentions au Conseil des États, cette initiative a subi un échec tout aussi net dans le votation populaire de ce jour, avec l'opposition de 68,2% des votants et de la totalité des cantons. La participation, importante, s'est élevée à 54%.   Une opposition constante Il va de soi que l'aspect économique a joué un rôle-clef dans le verdict des Suisses : prévoir la suppression de milliers d'emplois rentables n'est pas exactement un message attractif, notamment lors d'une période de récession. Par ailleurs, malgré la campagne émotive des initiants et le reproche fait à l'industrie de l'armement de produire des « armes de mort », l'examen à tête reposée du sujet montre que le Suisse exporte avant tout ses armes à des pays démocratiques et contribuant à la paix dans le monde. Les faux cadavres que les pacifistes ont jeté en pâture au regard des Suisses symbolisent avant tout les victimes de l'inaction des États et de leurs armées, puisque les mouvements non-étatiques sont aujourd'hui nettement plus meurtriers. Le maintien d'une capacité d'armement nationale est un argument qui a également porté : la perspective d'être entièrement dépendant de l'étranger pour la production de tout équipement militaire, alors que les grands systèmes d'armes sont déjà achetés au-delà de nos frontières, va en effet à l'encontre de l'idée de neutralité armée et d'indépendance nationale qui reste chère à une majorité de la population. Bref, l'auto-démantèlement de l'industrie de l'armement suisse n'aurait guère eu d'effet positif, et aurait au contraire entraîné des pertes significatives pour le pays sur le plan politique comme économique. Nos concitoyens ne sont pas prêts à s'engager dans une démarche au mieux utopique, au pire suicidaire. Cette opinion des Suisses sur le plan de la défense nationale est stable : les adversaires de l'armée et de la sécurité du pays ont en effet enregistré aujourd'hui leur 8e échec en 20 ans de votations populaires sur ce thème. Il faut en effet revenir sur les scrutins passés pour voir l'opposition constante de la population suisse face à toute initiative visant à démanteler l'armée et à dégrader ses conditions-cadres : Le 24 février 2008, l'initiative populaire 'Contre le bruit des avions de combat à réaction dans les zones touristiques'a été rejetée par 68,1% des votants(participation 38,74%) ; Le 2 décembre 2001, l'initiative populaire 'Pour une politique de sécurité crédible et une Suisse sans armée' a été rejetée par 72,1% des votants (participation 37,93%) ; Le 26 novembre 2000, l'initiative populaire 'Economiser dans l'armée et la défense générale - pour davantage de paix et d'emplois d'avenir (Initiative en faveur d'une redistribution des dépenses)'a été rejetée par 62,4% des votants (participation 41,71%) ; Le 8 juin 1997, l'initiative populaire 'Pour l'interdiction d'exporter du matériel de guerre'a été rejetée par 77,5% des votants (participation 35,47%) ; Le 6 juin 1993, l'initiative populaire '40 places d'armes ça suffit!- L'armée doit aussi se soumettre à la législation sur la protection de l'environnement'a été rejetée par 55,3% des votants, alors que l'initiative populaire ‘Pour une Suisse sans nouveaux avions de combat' a été rejetée par 57,2% des votants (participation 55,58%) ; Le 26 novembre 1989, l'initiative populaire 'Pour une Suisse sans armée et pour une politique globale de paix' a été rejetée par 64,4% des votants (participation 69,18%). Cette constance réjouissante pour l'avenir du pays rappelle que l'après-guerre froide n'a pas tardé à consacrer l'échec de l'idéologie pacifiste, à laquelle l'évolution des conflits armés a fait perdre son sens. Devenu une impressionnante « machine à perdre » électorale, le GSsA  doit cependant être loué pour la régularité avec laquelle il amène la classe politique comme la population à débattre des enjeux de sécurité, et à prendre des décisions conformes à l'intérêt du plus grand nombre. Il ne suffit toutefois pas de rejeter des initiatives aux conséquences extrêmes pour trouver un dénominateur commun et fonder un consensus en matière de politique de sécurité : c'est ce dernier aspect qui est aujourd'hui le vrai défi stratégique à relever pour la prochaine décennie.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Le jugement des deux guides impliqués dans l'accident de la Jungfrau a souligné l'indépendance de la justice militaire et rappelé que les victimes avaient choisi de partir pour les sommets. Ce vendredi 20 novembre, le tribunal militaire 7 de Coire a rendu son jugement dans l'affaire de l'accident de la Jungfrau, qui le 12 juillet 2007 avait tué 6 spécialistes de montagne de l'armée, en acquittant et en indemnisant les deux guides de montagnes accusés. Le procureur militaire avait réclamé neuf mois de prison avec sursis et une amende de 1500 francs contre les deux guides. Au final, le tribunal n'a pas estimé que les deux prévenus, un guide militaire de 34 ans et un guide de montagne privé de 47 ans, aient commis une négligence en jugeant le danger d'avalanches "modéré". Mais le jugement a surtout permis de rappeler que tous les participants à l'instruction étaient volontaires pour l'escalade, et non les victimes impuissantes du système militaire.   Une justice indépendante C'est donc toute la victimisation maternaliste, très en vogue suite à l'accident, que ce jugement bat en brèche : en respectant la présomption d'innocence des prévenus malgré la pression des médias, d'une partie de la classe politique et de quelques proches des victimes, la justice militaire s'est attachée à reconstituer les faits et les responsabilités ayant mené au drame. Elle a ainsi fait la preuve de son indépendance, mais aussi de sa nécessité, à une époque où les besoins du service militaire sont toujours plus étrangers aux réflexes d'une société individualiste et hédoniste. Le code pénal militaire (CPM), que tous les commandants de l'armée sont appelés à étudier puis à appliquer, reste une condition sine qua non pour le métier de soldat. Ce dernier implique bien entendu des risques particuliers pour sa propre existence, que ce soit lors de l'instruction (risques techniques) ou à l'engagement (risques techniques et tactiques), ainsi qu'un effet potentiellement létal sur l'existence d'autrui. Le droit de tuer et le devoir de le faire, si nécessaire au prix de sa vie, pour défendre le pays et sa population, ne sauraient s'accorder avec la perception victimiste du militaire individuel, dont les chefs sont forcément responsables de tous les agissements, de tout événement les affectant. Et si les adversaires de la justice militaire hurlent au scandale suite au jugement de vendredi, c'est bien que la capacité de l'armée à remplir sa mission n'a aucune importance à leurs yeux. Au demeurant, il est intéressant de voir que la manière de gérer les risques et dangers liés au service militaire reposent parfois entièrement sur la faculté de jugement des individus, et non sur celle de leur hiérarchie. C'est le cas dans les troupes faisant face à des risques particulièrement élevés, en raison de la difficulté à la fois de leur tâche et de milieu : équipages des forces aériennes, détachements de forces spéciales, et bien entendu spécialistes de montagne. L'analyse des risques fait partie intégrante de leur activité, tout comme les mesures permettant de les réduire, mais toute conclusion selon laquelle le risque est trop élevé aboutira à l'annulation de la mission. En équilibrant le risque et l'importance de celle-ci, naturellement. Des volontaires hautement motivés peuvent ainsi décider eux-mêmes de leur activité, et c'est exactement ce qui s'est passé avant l'accident de la Jungfrau : les camarades des 6 militaires tués ont confirmé que tous étaient volontaires pour l'escalade du jour, alors même qu'une coulée de neige s'était déjà produite sous leurs yeux la veille. Une erreur d'appréciation, voire une faute en cours d'escalade comme cela semble avoir été le cas, sont à la base des accidents de montagne, et le fait de porter un uniforme ne constitue pas une exception. Si la tristesse exprimée par les proches est pleinement compréhensible, les tentatives visant à en faire porter la responsabilité à la hiérarchie militaire ou même à se porter « partie civile » vont donc à l'encontre du processus décisionnel mis en œuvre. Ce jugement, qui a été salué par les guides de montagne, est également une contestation du « risque zéro » ou du « principe de précaution », des notions contemporaines qui ne peuvent s'appliquer aux forces armées, comme à toute organisation acceptant une part de danger pour le bien de la communauté. C'est donc l'intérêt général qui en sort renforcé, ce dont il convient de se féliciter, sans pour autant oublier ceux qui ont perdu leur vie précisément en remplissant leur devoir au service d'autrui.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Lors d'une conférence de presse ce jeudi, le Chef de l'Armée a annoncé que les ressources financières de l'armée suisse ne lui permettent pas actuellement d'acquérir un nouvel avion de combat. D'autres besoins plus urgents et prioritaires doivent d'abord être couverts. C'est en prenant de la hauteur, au sommet de l'émetteur du Bantiger près de Berne, que le commandant de corps André Blattmann s'est adressé aux médias avant tout sur la situation financière de l'armée. L'emplacement choisi, faisant partie des infrastructures critiques dont dépend le bon fonctionnement du pays, avait pour but de montrer le rôle permanent de la sécurité dans le pays. Le Chef de l'Armée a tiré la sonnette d'alarme en expliquant en détail les conséquences des économies imposées ces dernières années dans le domaine de la Défense. Et il a notamment annoncé que, compte tenu de la situation critique que connaît une grande partie de l'armée de milice, le remplacement partiel de la flotte de F-5 Tiger n'est pas jugé prioritaire et donc n'aura pas lieu dans l'immédiat.   Le prix de la sécurité Cette décision n'est pas une surprise : les cercles bien informés spéculaient depuis longtemps sur la faisabilité de l'acquisition comme de l'exploitation d'un nouvel avion de combat. En revanche, comme l'avait déjà indiqué la demande dans ce sens communiquée par le Chef du DDPS au début de l'automne au sein du Conseil fédéral, c'est une décision difficile à prendre, car elle aboutit à un affaiblissement significatif des capacités de défense aérienne de la Suisse. Mais investir aujourd'hui dans un Rafale, un Eurofighter ou un Gripen aboutirait à multiplier les carences en matériel, en munitions ou en carburant dont souffre déjà toute l'armée. A moins d'une rallonge budgétaire permanente, cette intention est donc devenue insoutenable. Le CdA s'est exprimé sur les sommes financières considérables - 5 milliards de francs - qui ont été économisées en 12 ans dans le domaine militaire. Le budget initialement prévu pour l'Armée XXI, devisé en 2001 à quelque 4,3 milliards par an, i représenterait aujourd'hui 4,8 milliards, alors que l'armée ne dispose plus que de 3,7 milliards. Les effets de cette diminution ont encore été aggravés par la hausse constante des coûts d'exploitation, avec 500 millions de francs chaque année uniquement pour le matériel de rechange et pour la maintenance. La technologie toujours plus pointue des équipements et leur utilisation toujours plus intense, en raison de leur nombre en baisse, expliquent cette hausse drastique. Plus grave encore : sur l'ensemble des programmes d'armement approuvés par le Parlement entre 1999 et 2008, il subsiste un solde de crédits d'engagement qui s'élève à 8,6 milliards de francs. Ceci représente le matériel que l'armée doit payer pour mettre en œuvre les décisions politiques, et non les crédits qui ont été effectivement accordés au DDPS et à l'armée pour ce faire. Il y a donc un découplage entre les décisions du Parlement et les crédits accordés par le Conseil fédéral. Or les budgets prévus jusqu'en 2013 pour la Défense ne suffisent en aucun cas à verser les sommes nécessaires au paiement des équipements commandés. En d'autres termes, on a chaque année creusé un trou financier devenu béant, qui désormais réduit drastiquement la capacité de l'armée à renouveler ses moyens. La demande de ressources supplémentaires rendue publique récemment par Ueli Maurer est donc entièrement soutenue par André Blattmann : elle est nécessaire non seulement pour poursuivre le développement et la modernisation de l'armée, mais aussi pour lui permettre simplement de continuer à remplir ses missions actuelles. C'est un avertissement fait à la classe politique : on ne peut pas accepter de jouer à la roulette russe avec notre sécurité, et les déclarations de principe ou la perspective à court terme des législatures ne suffisent plus. Le CdA attend des directives claires et les moyens financiers pour les mettre en œuvre. Avec une dette en crédits d'armement supérieure à 2 fois son budget annuel, l'armée est financièrement en situation de faillite. Dans l'intervalle, plusieurs mesures visant à encore mieux maîtriser les coûts vont être prises. D'une part, comme cela a été annoncé la semaine dernière, les crédits non encore engagés dans le programme C4ISTAR (qui rassemble les moyens de conduite et d'exploration) vont être gelés le temps d'analyser en détail tout le domaine, ce qui passe par l'arrêt de plusieurs programmes importants. D'autre part, et conformément aux décisions prises en novembre 2008 par le Conseil fédéral, des analyses sont menées pour adapter le volume de l'armée aux conditions démographiques et financières fixées, ainsi que pour diminuer dès que possible le nombre de jours de services effectués chaque année. Cette réduction des jours de service, comme l'a expliqué le CdA, pourrait prendre la forme d'une optimisation des écoles de recrues aujourd'hui réparties sur 21 semaines pour les deux tiers de l'armée : en assurant une unité de commandement durant toute l'ER, et non une transition impliquant des déplacements, on peut ainsi réduire les temps de régie sans perdre en efficacité dans l'instruction. Ainsi, à l'exception de quelques troupes spécialisées, la majorité des conscrits pourrait à l'avenir avoir une école de recrues longue de 18 semaines. Une décision doit encore être prise dans ce sens par le Chef du DDPS, mais cette mesure pourrait permettre d'économiser plusieurs dizaines de millions de francs par an. La priorité du commandant de corps Blattmann reste bien l'être humain, et donc les conditions-cadres qui sont fournies au citoyen-soldat venant remplir son devoir à la patrie au sein de l'armée. Il est clair que des mesures d'optimisations sont réalisables et nécessaires dans l'institution militaire, que les restructurations en cours ont un sens, que la transparence budgétaire doit être développée, que la conscience des coûts doit être renforcée, et que la transformation permanente ou presque doit être acceptée. Mais les économies abusives faites sur le dos de l'armée montrent aujourd'hui leurs conséquences : sans réaction de la classe politique, l'effondrement de tout le système militaire est malheureusement devenu un risque sérieux. Et les économies faites aujourd'hui pourraient entraîner des dépenses multipliées demain.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Les atermoiements de ces dernières semaines sur l'achat ou non de nouveaux avions de combat montrent que le modèle de l'armée est périmé et qu'un changement fondamental s'impose. Bref retour en arrière : le 14 octobre dernier, le chef du Département de la Défense a affirmé au Conseil fédéral que l'armée n'avait pas actuellement les moyens d'acheter et d'entretenir un nouvel avion de combat, et que par conséquent le projet consistant à acheter 33, puis 22, puis "entre 8 et 12" nouveaux chasseurs devrait être gelé pour un temps et reconsidéré lorsque les moyens nécessaires seront disponibles. Le Conseil fédéral ne l'a pas entendu de cette oreille et a demandé que la procédure d'évaluation suive son cours, en précisant le 21 octobre que la question doit être couplée avec la rédaction du nouveau Rapport sur la politique de sécurité. Doit-on n'y voir qu'une nouvelle péripétie dans un dossier complexe, forcément voué aux incertitudes, ou alors le signe qu'une limite a été atteinte et qu'un changement de cap s'impose dans la stratégie militaire suisse ?   Des investissements automatiques La signification de ces annonces montre, à notre sens, que la seconde hypothèse est la bonne. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qu'elle a abordée avec des insuffisances majeures en la matière, l'armée suisse a en effet investi de façon régulière dans les systèmes d'armes lourds : des avions de combat capables d'assurer et de préserver - ne serait-ce que localement - la supériorité aérienne, et des formations mécanisées capables d'en faire de même pour la supériorité terrestre. Et ceci de manière indépendante, sans recourir aux appuis d'un éventuel allié, en vertu d'une interprétation rigoureuse de la neutralité armée. Cette approche a permis à notre pays, dès la fin des années 60, de développer une capacité de combat éminemment dissuasive, et symbolisée par des armements célèbres : la flotte de Centurion et de chars 61 puis 68, entourée par une nuée de M-113 aux fonctions diverses, épaulée par les obusiers blindés M-109, appuyée par les frappes des Hunter et survolée par les Mirage III helvétisés. Conçue pour mener une guerre défensive sur la profondeur du territoire face à une offensive secondaire du Pacte de Varsovie, l'armée suisse avait à la fois la quantité et la qualité nécessaires pour escompter une victoire conventionnelle. La formule était gagnante. Nous avons du coup poursuivi sur cette lancée. Dans les années 70, l'artillerie mécanisée a été renforcée, et les F-5 Tiger nouvellement introduits ont pris en charge une bonne part de la défense aérienne. Pendant les 2 décennies suivantes, la flotte de chars de combat a été puissamment transformée par l'introduction des Leopard 2 et la modernisation du char 68, les chars de grenadiers M-113 ont été modernisés, les chasseurs de chars Piranha ont fourni avec le missile TOW une allonge supplémentaire, et l'artillerie mécanisée a reçu une fois encore une amélioration substantielle. Il vaut la peine de rappeler que lorsque le Mur de Berlin est tombé, l'armée suisse comptait 870 chars de combat (270 Centurion, 150 chars 61, 390 chars 68 et 40 Leopard 2), 513 chars de grenadiers M-113, plus de 1000 M-113 supplémentaires, 828 canons d'artillerie tractés de 105 mm, 467 obusiers blindés M-109, 1450 canons antichars (850 de 90mm et 600 de 106 mm) et 6 premiers chasseurs de chars Piranha TOW, 1960 canons antiaériens, 128 bombardiers Hunter, 48 chasseurs Mirage (30 d'interception et 18 de reconnaissance) et 103 chasseurs F-5 Tiger. L'armée actuelle, issue de l'étape de développement 08/11, n'est plus qu'une pâle copie de cette Grande armée. Et c'est bien cette génération homothétique, cette copie d'un modèle ancien, qui pose aujourd'hui problème. Au sortir de la Mobilisation 1939-45, nos chefs militaires ont recopié en Suisse la structure et les moyens des armées victorieuses de l'Axe en Europe, puis positionnées de part et d'autre du Rideau de Fer ; une démarche logique et couronnée de succès. Toutefois, depuis cette époque, cette structure et ces moyens n'ont pas été remis en cause, et ils font partie intégrante de chaque réforme comme de chaque adaptation de notre outil militaire. On ne sort pas du modèle hérité d'un conflit conventionnel de masse. Preuve en est le caractère automatique des grands investissements : on n'achète pas un système d'armes moderne pour répondre à une menace future, mais bien pour remplacer un système parvenu en fin de vie. Les Leopard 2 (programme d'armement 87) visaient à remplacer les Centurion et les chars 61 ; les chasseurs de chars (PA 90) allaient succéder aux canons de 106 mm sans recul montés sur Jeep ; les F/A-18 (PA 94) ont repris les missions d'interception des Mirage IIIS ; même l'infanterie dite mécanisée, montée sur Piranha II (PA 93 pour la 1ère tranche), n'était qu'une nouvelle incarnation de l'infanterie motorisée, équipée d'Unimog S. Cette mécanique de remplacement automatique a commencé à se gripper à la fin des années 90. D'abord pour des raisons politiques : si l'achat des F/A-18 avait été soutenu par une majorité de la classe politique et de la population, la volonté de lancer la modernisation d'une 2ème tranche d'obusiers blindés M-109 en 1997 (et portant les effectifs à 456 pièces d'artillerie ultramodernes) avait suscité une résistance inédite au Parlement ; il en ira de même pour l'achat des CV-9030 en 2000, un investissement d'un milliard de francs pour remplacer les chars de grenadiers 63/89, et que l'armée ne voyait alors que comme une 1ère tranche - mais qui restera sans suite. C'est que des problèmes financiers sont également apparus : dès juin 1998, la décision de mettre sous cocon 148 Léopard 2 et 108 M-109 pour faire des économies a montré que les systèmes modernes entraînent des hausses exponentielles dans les coûts non seulement d'acquisition, mais également d'exploitation. Certains remplacements automatiques ont ainsi été avortés faute de budget, comme l'acquisition d'un nouveau char lance-mines pour l'appui rapproché des blindés, prévu pour succéder au char lance-mines 64 sur châssis M-113, ou comme le domaine général des chars du génie, qui compte aujourd'hui des lacunes gênantes.   La fin d'un modèle périmé L'incapacité actuelle de l'armée à financer le remplacement des F-5 Tiger par un avion de combat moderne n'est que la conséquence logique de cette évolution, et place maintenant toute la conception stratégique de l'armée en situation de faillite. Le F-5 a été acheté en grande quantité pour être le pilier de la défense aérienne ; les appareils tels que le Gripen, l'Eurofighter ou le Rafale permettent d'accomplir cette mission avec moins d'exemplaires, mais encore faut-il pouvoir les acheter et les engager. Faute de quoi c'est un pan de la défense traditionnelle du pays qui devient impossible à assurer. Cette faillite n'est pas une surprise : voilà plus de 2 ans que le commandement de l'armée et les planificateurs de la Défense en ont conscience, et cherchent tous azimuts des économies permettant tant bien que mal de garder le cap. Affublés de noms divers ("Optima", "Strategy Check", etc.), ces trains de mesures visent à réaliser des économies immédiates ou presque en gelant des projets, en liquidant des systèmes, en limitant les frais d'exploitation (moins rouler, moins voler, moins tirer), ou même en réduisant globalement la disponibilité de base de l'armée. Malgré l'énergie considérable qu'elles accaparent, nous savons aujourd'hui que ces mesures sont un échec, car elles ne touchent pas l'essentiel. Le cœur du problème financier de l'armée réside dans les coûts de modernisation et d'exploitation exponentiels de la capacité de défense conventionnelle, à la fois au sol et dans les airs. Paradoxalement, l'armée cherche aujourd'hui encore à faire des économies dans d'autres domaines, et notamment dans des capacités transversales, c'est-à-dire nécessaires dans tous les types d'engagements de l'armée, afin de ne pas remettre en cause son modèle sacro-saint ; tout au plus consent-on à réduire son volume, alors que ce modèle a été bâti sur la masse et le nombre, et qu'il n'a pas de sens sans l'une ni l'autre. Les rapports de force dans les grands états-majors de l'armée ont en effet abouti à la volonté de préserver les composantes traditionnelles, focalisées sur le combat symétrique, et de sacrifier les composantes nouvelles, ayant un spectre d'engagement plus large. C'est ainsi que l'armée suisse entend par exemple renoncer presque entièrement à ses drones et diminuer globalement ses senseurs, alors que la plupart des armées occidentales font exactement l'inverse. Il est vrai que ces armées ont des besoins opérationnels et laissent moins les intérêts sectoriels dicter leur orientation. Cette approche est particulièrement évidente dans les déclarations que le commandant des Forces aériennes a faites récemment dans les médias : en affirmant que ses éléments prioritaires sont les avions de combat, et que tout le reste ne sert qu'au reste de l'armée (hélicoptères, DCA, drones, éclaireurs parachutistes) et peut si nécessaire être liquidé, il a fourni une vision provocatrice et déroutante des capacités militaires. Mais montrer aux décideurs politiques les conséquences des économies faites sur le dos de l'armée ne mène à rien de constructif sans l'esquisse d'une solution. En fait, la suppression progressive des capacités nouvelles - et donc manquant de soutien institutionnel - dans le seul but d'assurer la pérennité budgétaire des capacités traditionnelles met en péril le fonctionnement du système "armée" dans son ensemble, précisément parce que les besoins opérationnels ne sont pas au cœur des réflexions. A quoi bon par exemple moderniser et numériser des plateformes de combat sans assurer la quantité et la qualité des informations permettant de les engager, et donc sans améliorer la batterie de senseurs nécessaires à cette fin ? L'armée suisse est en train de rater sa transition vers l'avenir. Elle est non seulement plombée par un modèle périmé et par les tentatives de le préserver à tout prix ; elle est également obérée par le fait que les coûts d'exploitation croissants du matériel empêchent d'investir dans le personnel, et que ce dernier subit des économies dommageables au niveau de son instruction comme de son volume. Le cas helvétique n'est pas isolé : toutes les armées européennes ont des difficultés majeures à perpétuer le même modèle issu du siècle dernier. Mais elles n'ont pas le même environnement géopolitique, ce qui contribue à nuancer leurs lacunes. Est-ce qu'une augmentation importante du budget militaire, par exemple de 500 à 700 millions de francs par an comme l'a dit le chef du DDPS, serait une solution ? Cela permettrait certainement de relâcher la pression et de passer l'épaule avec certains projets actuellement en difficulté, dont les nouveaux avions de combat. Mais cela ne ferait également que repousser de quelques années le problème central et non résolu du modèle d'armée, et les prochains remplacements automatiques - chars de combat et artillerie notamment - seraient confrontés aux mêmes blocages. Sans même savoir si le budget de la Confédération s'accorderait avec une telle évolution.   Vers un nouveau modèle Le constat est difficile à admettre : alors même que les dirigeants de l'armée souhaitent une période de stabilisation, c'est au contraire une remise en question encore plus vaste qui nous attend. De la même manière que les nouvelles technologies de l'information ont rendue largement caduque l'industrie lourde des pays développés et transformé leur activité économique, les armées vont désormais être contraintes de renoncer à leur modèle et doivent adopter une stratégie, une doctrine et des moyens en phase avec le monde postindustriel. L'Armée XXI était une réforme judicieuse et nécessaire, mais les réalités pécuniaires montrent que la transformation doit se poursuivre. Le changement de paradigme n'est pas nouveau : les armées doivent cesser de concevoir leur rôle uniquement en fonction du champ de bataille, car ce dernier s'est dans l'intervalle élargi aux sociétés tout entières. Le combat symétrique, bleu contre rouge, militaire contre militaire, n'est pas une chose du passé ; ce qui est en revanche périmé, c'est la suprématie du combat de haute intensité, qui au mieux ne représente qu'une phase d'une opération donnée, et qui en aucun cas ne peut seul emporter la décision. L'évolution des formes d'affrontement est une base essentielle pour la définition d'un nouveau modèle d'armée. Il faut naturellement supposer pour la réflexion stratégique une stabilité dans les choix politiques fondamentaux du pays, en particulier sur le plan de l'indépendance et de la neutralité (pas d'entrée dans l'UE ou dans l'OTAN), ainsi que sur celui de l'obligation de servir ; de nouvelles orientations en la matière, dont l'évaluation relève d'un processus différent, auraient bien entendu des conséquences majeures sur les prestations attendues de l'outil militaire. Par ailleurs, les réalités démographiques et financières du pays sont des éléments suffisamment prévisibles pour fonder toute réflexion sur un modèle adapté. A ce sujet, l'approche retenue par la France dans son dernier Livre blanc paraît valable : elle consiste à décrire les fonctions stratégiques de l'armée et leur importance relative, sans entrer dans le détail de leur mise en œuvre militaire. C'est une approche qui gagnerait à être utilisée pour le prochain Rapport sur la politique de sécurité du Conseil fédéral, et qui évite notamment de parler d'emblée de budget, d'effectifs ou encore de structures. Dès lors que les conditions-cadres fixées lors de la création de l'Armée XXI ont fortement changé, cette redéfinition du rôle attendu de l'armée est nécessaire. Pour reprendre la terminologie française, on voit mal comment une armée appelée à appuyer les autorités civiles et à réagir face à des crises difficiles à prévoir peut jouer un rôle stratégique sans développer ses capacités d'anticipation et d'intervention, tout en maintenant une capacité de protection ciblée et une capacité de prévention intégrée aux autres outils de la politique de sécurité. En d'autres termes, les fonctions-clefs d'une armée sont désormais liées aux exigences des conflits de basse intensité, des incarnations modernes de la "petite guerre", sans pour autant se résumer à des tâches subsidiaires - une confusion malheureusement fréquente. Il faut par ailleurs reconnaître que la capacité de combat traditionnelle ne joue plus un rôle dissuasif, parce que le caractère multiforme et délocalisé des menaces contemporaines l'empêche le plus souvent d'être appliquée, et que celles-ci jouent au contraire sur sa puissance et sa lenteur comme d'un levier médiatique et stratégique. En d'autres termes, les exigences des conflits de haute intensité ne peuvent plus définir les fonctions-clefs d'une armée, parce que la focalisation sur la "grande guerre" lui donne trop d'inertie et trop de force pour agir à temps, au bon endroit, avec le bon effet et en dégageant la bonne perception. Le modèle d'armée développé au cours du XXe siècle n'est plus la réponse aux défis de demain et ne correspond plus aux ressources d'aujourd'hui. Un nouveau modèle, privilégiant la connaissance, la rapidité, la flexibilité et la proportionnalité, doit être développé pour faire face aux conflits futurs et pour y préparer dès que possible celles et ceux qui auront le devoir, soit de les prévenir, soit de les mener à bien.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Quelles sont les conséquences pour l'armée de la transformation accélérée qu'elle subit depuis 10 ans, et qui désormais doivent bien davantage aux réductions budgétaires qu'à la transformation du contexte stratégique ? La nécessité de constamment réduire les dépenses d'exploitation et les investissements tout en adoptant les nouvelles technologiques de l'information et de la communication constitue en effet un défi de premier ordre pour une organisation davantage accoutumée jusqu'ici à une stabilité confortable. Bientôt 6 ans après l'introduction de l'Armée XXI, dont le modèle est toujours plus éloigné des conditions-cadres actuelles, certains éléments de réponse apparaissent clairement au niveau des conséquences, en particulier ceux qui ont trait au fonctionnement interne de l'institution.   Luttes et contestations Premièrement, il existe aujourd'hui au sein de l'armée une sorte de lutte permanente, de concurrence exacerbée, voire même de course à la survie. La nécessité de réduire fortement et constamment le volume du personnel remet en question toutes les structures existantes, et la crainte de disparaître, de sacrifier le produit de tant d'efforts, amène presque immanquablement chaque organisation à contester l'ampleur, sinon l'existence, d'autres organisations comparables ou convergentes. Au lieu de l'union sacrée qu'exigerait la gravité de la situation, nous assistons à une lutte de tous contre tous qui régulièrement sort du cadre de l'armée pour atterrir dans la classe politique ou dans les médias. Cette lutte a eu lieu, avec une intensité variable, dans tous les recoins de l'armée. N'importe quel cadre ou presque, pris au hasard, a une opinion plus ou moins éclairée sur les prestations à réduire et les organisations à supprimer, le plus souvent en-dehors de sa sphère de compétence. Forces Aériennes contre Forces Terrestres, chars et artillerie contre infanterie, engagements subsidiaires contre sûreté sectorielle, police militaire contre forces spéciales, armée d'instruction contre armée d'engagement : les émulations se transforment vite en concurrence, puis en opposition. Comme le relevait déjà le commandant de corps Keckeis, l'esprit de clocher règne en maître. Deuxièmement, et en conséquence, les décisions prises même au niveau le plus élevé sont systématiquement remises en question. Parce que les ressources disponibles ne permettent plus de tout faire, chacun a la tentation de choisir entre les missions reçues, c'est-à-dire de fixer ses propres priorités, et donc somme toute de faire ce qu'il veut. A raison ou à tort, la faisabilité est souvent opposée à l'autorité. Du coup, les ordres sont considérés comme provisoires à l'instant même d'être émis, parce que l'on subodore un contrordre prochain, justifié par l'insuffisance des ressources, par un changement de chef ou par une nouvelle restructuration. Il est vrai que les rotations échevelées à la tête de l'armée ont contribué à ce phénomène : en débarquant 3 commandants de corps en moins d'une année, chose sans précédent dans notre histoire militaire, on a déclenché des rocades et des successions à la chaîne. Toutefois, c'est bien la difficulté à concilier les ordres reçus avec les ressources disponibles qui provoque une telle dégradation de l'autorité. Or, les organisations militaires peinent à savoir exactement comment sont investies leurs ressources, en personnel comme en budgets. Ce qui aboutit à des contrôles toujours plus étroits des heures de travail et des prestations fournies, sans pour autant fournir une vue d'ensemble éclairant.   Gestionnaires contre militaires Troisièmement, et là aussi en conséquence, la gestion prend le pas sur la conduite, et la centralisation accrue force encore le trait. Parce que l'armée est confrontée à des problèmes généraux, on élargit les solutions à toutes ses composantes, et donc on surcharge les grands chefs de dossiers par dizaines. A force de ne jurer que par les processus et le "top down", on renforce la complexité du système, on multiplie les interfaces, on sature les échelons supérieurs et on s'éloigne de ceux qui forment effectivement les capacités militaires. On en vient même à donner des ordres à toutes les unités de l'armée, directement depuis Berne, comme dans une administration, comme si les commandements n'existaient pas. L'esprit même de notre conduite militaire, résumée par l'expression "conduite par objectifs", ne s'applique pas au fonctionnement général de l'institution. Au lieu de laisser régler ses problèmes dans sa sphère de responsabilité, sur la base bien entendu de lignes directrices émises par les échelons supérieurs, on s'évertue dans la "centrale" à chercher des solutions absolues, qui devront ensuite être mises en œuvre par tous. La confiance en l'autre, la connaissance de l'autre, conditions essentielles pour une conduite efficace, ont été remplacées par des faits chiffrés, par des annonces pré-formatées, par une réalité virtuelle. Quatrièmement, corollaire logique, on multiplie les gestionnaires au détriment des militaires. On a fait croire au commandement de l'armée que les nouvelles technologies et des processus à la mode tels que "controlling", "portfolio management" ou encore "masterplan" lui permettraient de tout voir, de tout savoir et donc de décider mieux que quiconque. En conséquence, on compte de plus en plus de gens qui ne font que traiter et transmettre des données, et de moins en moins de gens qui se chargent de générer, d'entraîner et d'engager les formations. Surtout lorsque ces données prouvent à quel point sa propre organisation est indispensable, ce qui nous ramène au premier point. Les critiques répétées à l'endroit des grands états-majors ne sont pas toujours fondées : elles font abstraction du travail qui est fait, et qui sert directement la troupe. En revanche, il faut reconnaître que l'irruption du "management" dans la machinerie militaire, couplée à de nouvelles méthodes comptables, a réduit l'autorité hiérarchique détenue par les commandants et renforcé l'autorité technique détenue par les administrateurs. Et comme les chiffres prennent le pas sur les hommes, comme les facteurs quantitatifs - et donc quantifiables - l'emportent sur les facteurs qualitatifs, ce développement fait courir un danger grave : celui de mettre à l'arrière-plan l'aptitude de l'armée à remplir sa mission en cas de crise.   L'homme et la mission Concluons : les pressions budgétaires de ces dernières années ont bel et bien des retombées toxiques, et il nous faudra du temps pour soigner le système et revenir à des valeurs plus saines, c'est-à-dire plus conforme aux tâches constitutionnelles de l'armée. On espère que nos chefs politiques et militaires, qui ont certainement conscience du danger, auront également le courage et l'énergie de remettre l'homme et la mission au centre des préoccupations.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Quelle forme et quelle ampleur auront les engagements de l'armée à l'étranger ? Une page cruciale va bientôt être tournée. Les débats parlementaires de la dernière session le soulignent avec force : il manque encore et toujours à la Suisse une approche stable et pragmatique concernant les engagements de l'armée à l'étranger. Les missions de promotion de la paix sont soutenues par une majorité fragile, alors même qu'elles n'engagent de contingent que dans des zones sans grand risque : les Balkans, avec le Kosovo et la Bosnie, où la Suisse concentre l'essentiel de son personnel militaire au-delà des frontières. Les missions visant à protéger les intérêts du pays, quant à elles, sont âprement disputées et à la merci de toute scorie idéologique : les uns s'opposent à tout emploi de personnel militaire par réflexe, et les autres refusent que l'armée suisse joue le moindre rôle au-delà des frontières, quelle que soit la situation. De fait, c'est tout un pan de la politique de sécurité définie par le Conseil fédéral et avalisée par le Parlement qui peine à être mis en œuvre.   Une dualité profitable Employer des moyens militaires hors des frontières n'est bien entendu pas une fin en soi. D'une part, c'est souvent le seul moyen de préserver ou de restaurer des conditions de sécurité minimales, à même de permettre le fonctionnement d'une société ou l'utilisation d'un espace donné ; en d'autres termes, une contribution nationale à un effort généralement multinational de stabilisation ou de normalisation. Même si l'effet à terme de telles missions peut rarement être évalué, le fait d'empêcher l'éclatement ou la reprise d'un conflit est suffisamment utile pour qu'une telle contribution relève de la logique diplomatique. D'autre part, c'est l'occasion d'utiliser des fonctions opérationnelles dans des situations de crise où les risques et les dangers réduisent fortement la permissivité de l'environnement, c'est-à-dire des conditions s'approchant du combat et des contextes que les méthodes actuelles de direction d'exercice (simulateurs lasers multiples, etc.) ne peuvent que ponctuellement esquisser. La durée ou le danger des engagements à l'étranger posent des problèmes concrets que le rythme de l'instruction d'une armée de milice ne peut pas reproduire. L'expérience d'un tel contexte a une valeur indéniable. Cette dualité profitable a été développée de façon étonnante au cours de la décennie écoulée. Il faut se rappeler que voici encore 10 ans, les soldats suisses envoyés en mission de stabilisation n'étaient pas armés et devaient être protégés par leurs collègues étrangers un brin ironiques. Cette absence d'armement va de soi pour un béret bleu, c'est-à-dire un observateur militaire, ou pour tout autre spécialiste engagé au sein d'un contingent sur une base individuelle. Mais il n'en va pas de même pour une formation militaire. Aujourd'hui, les soldats suisses forment par exemple des détachements d'infanterie polyvalents, équipés de véhicules blindés et d'armes modernes, utilisés régulièrement comme réserve d'intervention générale par un commandement multinational comme celui de la KFOR. Et ceci sans la moindre bavure, sans le moindre dépassement du mandat national, à l'inverse de ce qu'annonçaient les adversaires traditionnels de telles missions. De même, une base légale a été créée pour l'engagement armé dans le cadre de la protection des intérêts nationaux. Mais la régression pourrait bien aujourd'hui succéder au développement. Après la Bosnie, les nations occidentales ont décidé de fortement réduire leur présence militaire au Kosovo, ce qui aura immanquablement des conséquences similaires sur le contingent suisse déployé au sein de la KFOR. Comptant en moyenne quelque 220 militaires, la Swisscoy repose sur un mandat prolongé jusqu'en 2011, mais ses capacités devront être adaptées aux besoins d'un contingent multinational totalement différent. La communauté internationale poursuit son action stabilisatrice dans les Balkans, mais les moyens militaires ne sont a priori plus nécessaires. Or, la Suisse se trouve à court de missions multinationales situées dans des environnements modérément risqués, là où le maintien de la paix peut clairement être distingué de son imposition potentielle ; dans le cas contraire, nous aurions aujourd'hui des militaires suisses présents au Tchad, dans la force de l'Union Européenne, ou encore dans la FINUL au Sud-Liban. Et l'on ne peut guère compter sur une majorité stable pour engager des moyens militaires significatifs en vue de protéger nos propres intérêts dans des zones de crise, comme l'a montré le refus du Conseil national d'entrer en matière sur "ATALANTA". De sorte qu'un retour au statu quo ante est une voie probable. Nous sommes à la croisée des chemins, dans ce domaine où se recoupent la politique étrangère et la stratégie militaire. D'après les informations actuellement disponibles, le prochain Rapport sur la politique de sécurité ne devrait pas connaître de changement sur ce plan, et donc ne sera guère en mesure de surmonter cette mise en échec permanente. Et comme une armée que l'on n'engage pas dans des tâches difficiles est vouée à l'obsolescence et à la calcification, nous n'avons guère d'autre choix que de repenser la palette et les modalités des engagements armés au-delà des frontières, dans un sens pragmatique et non dans une perspective idéologique.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Mené ce vendredi 12 juin à Berne, le rapport des cadres de la Défense a été l'occasion de faire le point sur la situation de l'armée, de fixer des lignes directrices, et surtout d'annoncer la nouvelle structure générale. C'est devant quelque 600 cadres du domaine dit de la Défense, composante militaire du Département de la Défense, de la Protection de la Population et des Sports, que s'est déroulé le premier rapport conduit par le nouveau chef de l'Armée. Le commandant de corps André Blattmann a ainsi accueilli ses cadres dans la grande salle du Kursaal, à Berne, pour 3 heures d'informations, de réflexion et d'impulsions en vue du développement de l'armée. Le tout ponctué par une pause culturelle venue tout droit de Suisse orientale. Le premier orateur, le docteur Konrad Hummler, associé-gérant de la banque privée Wegelin & Co., et par ailleurs colonel EMG dans l'armée de milice, a établi un parallèle éclairant entre les marchés financiers et le domaine de la sécurité sous l'angle de la probabilité des crises. En montrant comment l'opinion dominante - officielle comme officieuse - est nécessairement portée à juger improbable une crise financière, et donc à négliger toute mesure permettant de s'en prémunir, il a en effet montré que les événements les plus graves doivent être au cœur des planifications, parce que l'ampleur de leurs effets est tout simplement destructrice. C'est une perspective qui doit, selon le docteur Hummler, dicter le développement de l'armée : les crises et les menaces les plus dangereuses représentent la vocation même d'un outil militaire, car ce dernier n'a pas - à la différence des banques - le luxe d'une réserve étatique permettant d'éviter son effondrement en cas de faillite. Il convient donc de replacer la capacité de préserver l'intégrité du territoire et l'indépendance du pays au centre des priorités de l'armée, au lieu d'aller plus avant dans sa transformation en une organisation purement supplétive des forces de sécurité civiles.   Nouvelle structure de l'armée Le chef de l'Armée a ensuite pris la parole, et commencé son exposé en présentant différentes séquences montrant la vie d'une famille nombreuse de Suisse orientale (celle-là même qui va jouer plusieurs morceaux de musique folklorique durant la pause), avec des extraits de reportages diffusés sur la télévision alémanique. Des valeurs telles que la modestie, la persévérance, la solidarité, le pragmatisme ou encore la joie de vivre ont ainsi été donnés en exemple pour les cadres de l'armée, certes sur la base d'un exemple plutôt original. Le commandant de corps Blattmann a ensuite expliqué les restructurations qui vont être apportées au quartier-général de l'armée, en vue d'optimiser la conduite et de simplifier le fonctionnement quotidien, mais aussi d'effectuer des économies. Ainsi, au lieu d'avoir 8 organisations distinctes (EM CdA, EM planif A, EM cond A, FT, FA, FSCA, BLA, BAC), nous devrions en avoir 4 : L'État-major de l'Armée, c'est-à-dire l'échelon du chef de l'Armée ou l'échelon stratégico-militaire, qui transpose les directives politiques en tâches militaires, et qui résultera de la fusion en cours de l'EM CdA et de l'EM planif A. Le chef de projet de cet état-major n'est pas encore désigné, il devrait également être le remplaçant du CdA ; Le Commandement de l'instruction (chef de projet : commandant de corps Dominique Andrey) qui est chargé de l'instruction et de la garantie de la disponibilité de base. La majeure partie des troupes de l'Armée suisse sera subordonnée à ce commandement, qui devrait logiquement résulter de la fusion des FT, des FA et de la FSCA ; Le Commandement de la conduite de l'engagement (chef de projet : brigadier Daniel Berger) qui conduit l'ensemble des engagements de l'Armée suisse, garantissant ainsi la conduite en une seule main. Les troupes requises pour ces engagements sont fournies par le Commandement de l'instruction. Ce commandement résulte de la restructuration et du renforcement de l'actuel EM cond A ; La Base des forces armées (chef de projet : divisionnaire Roland Favre) qui assure, en une seule main, le support de l'instruction et des engagements, soit les prestations fournies par la logistique, l'aide au commandement et les affaires sanitaires. Elle résultera pour l'essentiel de la fusion de l'actuelle BLA et de l'actuelle BAC. La signification de cette restructuration est claire : on renonce aux Forces terrestres comme aériennes dans le but de placer au même niveau la génération des forces, leur conduite et leur appui, tout en supprimant nombre d'interfaces et en simplifiant les processus. Même si de nombreux aspects ne sont pas encore réglés, comme celui - capital - des grades que porteront les futurs chefs de ces entités, cette nouvelle structure sera mise en œuvre au plus vite, avec certaines étapes effectives au 1er juillet prochain. La troupe ne sera toutefois pas touchée par cette restructuration marquante. Le dernier orateur du rapport n'était autre que le Chef du DDPS, le conseiller fédéral Ueli Maurer. Ce dernier a d'abord fait un bref tour d'horizon de la situation politique et stratégique générale du pays, en montrant plusieurs phénomènes (surendettement notamment des pays européens, concurrence pour l'obtention des ressources, immigration mettant au contact des cultures antagonistes, prolifération de capacités de destruction massive) pouvant à moyen terme déjà aboutir à une crise grave ou à un conflit armé touchant la Suisse. Même si celle-ci est dans une situation globalement plus favorable que les pays qui l'entourent, cette perspective n'est pas à sous-estimer. Ueli Maurer est ensuite venu sur le sujet de l'armée, en résumant de façon élogieuse les visites de troupe qu'il a faites ces derniers mois, et qui lui ont permis de voir des cadres motivés et des soldats de milice volontaires. Il a conclu en fournissant trois lignes directrices à l'ensemble des cadres de l'armée : ne pas se satisfaire trop vite des résultats obtenus, et ainsi s'engager à vraiment atteindre les objectifs fixés ; agir dans le sens de l'ensemble en coopérant étroitement entre les différentes composantes de l'armée ; enfin, améliorer drastiquement la communication, non seulement vers l'extérieur, mais aussi vis-à-vis des propres collaborateurs. Au final, le rapport des cadres de la Défense n'est pas entré dans le détail des problèmes que rencontre aujourd'hui l'armée. Mais il a fourni des pistes sur son avenir.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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La question du développement des avions en réaction en Suisse se pose dès la fin de la Seconde guerre mondiale, mais les projets lancés à l'époque - N-20 et P-16 - n'aboutiront pas. Pour quelles raisons ? Tel est le thème de l'exposé présenté le 6 décembre 2008 au Centre d'Histoire et Prospective Militaire par le premier-lieutenant Julien Grand, officier de carrière des Forces Aériennes, qui a fait de ce thème son travail de mémoire à l'Université de Fribourg. Les lignes qui suivent sont un compte-rendu de cet exposé. Le développement autonome d'avions à réaction est une réponse au traumatisme de l'encerclement vécu durant la guerre, et de la dépendance envers des puissances étrangères  pour la fourniture d'avions modernes : les pressions exercées par le IIIe Reich sur l'emploi des Messerschmitt M-109 livrés à la Suisse ont amené les dirigeants militaires à recherche une indépendance maximale sur le plan de l'équipement. Ceci sera renforcé par la politique de neutralité développée dès le début de la guerre froide, et par les caractéristiques propres au relief du pays, et notamment aux particularités de certaines pistes d'aviation en montagne, qui exigent un appareil adapté à des besoins inhabituels. La maîtrise de l'enveloppe opérationnelle d'un avion à réaction, en vue d'avoir une capacité indépendante, demande alors des investissements considérables pour que l'industrie puisse fournir l'ensemble des pièces. Deux concurrents sont alors en lice pour l'avion même : la fabrique fédérale d'avions à Emmen (qui deviendra RUAG), et la Flug- und Fahrzeugwerke AG à Altenrhein (FFA, héritier de la firme allemande Dornier, délocalisée à la fin de la guerre). Du côté des réacteurs, deux concurrents sont également sur les rangs, mais seule la société Sulzer entreprend vraiment leur développement de réacteurs, et elle finira par y renoncer dès 1951. Deux projets majeurs existent au début des années 50 : le N-20 et le P-16 (de FFA). Mais le N-20 à aile delta repose sur des technologies très coûteuses, et le prototype ne sera jamais autorisé à voler en raison des coûts très importants qu'impliquerait la production. Le prototype du P-16 subit un premier accident en 1955, mais les événements de Hongrie amèneront une augmentation massive des crédits, et le Parlement commande en 1958 une série de 100 exemplaires. Toutefois, un crash du prototype dans le lac de Constance quelques jours après cette décision amènera le Conseil fédéral annule la commande. Finalement, la cellule du P-16 sera reprise par la suite pour aboutir au LearJet, mais le projet d'un jet national est enterré. Le N-20 était un avion très ambitieux, avec une voilure delta intégrant 2 réacteurs de chaque côté, dont une version à taille réduite a volé. Toutefois, ses perfectionnements impliquaient un coût considérable : 3 millions de francs la pièce en 1952-53, contre 800'000 francs pour un Vampire, qui va finalement le premier équiper nos Forces Aériennes. Pour sa part, le P-16 était un chasseur-bombardier plus simple, avec une voilure droite et une capacité d'emport de quelque 2,7 tonnes d'armement, qui lui conférait des qualités certaines en matière d'appui aérien rapproché. Il coûtait cependant 2,5 millions de francs la pièce lorsque le Parlement l'a commandé. Capable d'atterrir et de décoller sur 450 m, et si nécessaire sur une piste en herbe, c'était un appareil robuste conçu spécifiquement pour répondre aux besoins de l'armée suisse et aux conditions d'engagement nationales. Les raisons de l'échec de ces projets sont les suivantes : Le temps nécessaire au développement lorsque le P-16 aurait pu entrer en service, au plus tôt en 1963 suite aux accidents (contre 1961-62 selon le plan horaire initial), son cahier des charges remontait à 1948 ; La Commission de défense nationale (équipement aujourd'hui de l'Armeeführungsrapport) privilégie la défense mobile, qui nécessite a priori moins d'appui aérien rapproché et qui renforce l'intérêt pour un chasseur (ce sera le Mirage) ; Les investissements financiers pour ces projets étaient inférieurs aux besoins liés à leur technicité considérable, et les fonds pour le développement de prototype ralentit ou rend impossible l'aboutissement des projets ; La concurrence exacerbée entre l'État-major général, le service technique militaire et les troupes d'aviation, qui sera encore accrue par la recherche des responsables suite aux accidents subis par les prototypes du P-16 ; L'ouverture du marché aéronautique européen et mondial, due à la dynamique d'équipement propre à la guerre froide, qui permet dès 1955-56 d'acquérir à l'étranger des avions de combat intéressants. En définitive, le N-20 comme le P-16 n'entreront jamais en service. En revanche, l'armée suisse comblera ses besoins en matière de chasseur-bombardier par le Hunter britannique, dont la première tranche ne sera donc pas complétée par une seconde de P-16. Et les conséquences de l'abandon de ce dernier se feront sentir lors de l'affaire des Mirage, où des dysfonctionnements majeurs aboutiront à une sous-estimation massive des coûts. Comme quoi, en conclut le premier-lieutenant Grand, l'acquisition d'avions de combat ne se passe jamais sans difficultés diverses en Suisse...   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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La démission annoncée aujourd'hui par le Chef du DDPS marque-t-elle un tournant dans l'évolution de l'armée ? Elle marque en tout cas la fin d'une époque. C'est avec beaucoup d'émotion que Samuel Schmid a annoncé aujourd'hui la fin de son mandat à la tête du Département fédéral de la Défense, de la Protection de la Population et des Sports. Une démission pourtant largement discutée, pronostiquée ou même annoncée ces derniers mois. Pour le magistrat bernois, ces 8 années au Conseil fédéral s'achèvent en effet sur une année pour le moins difficile, marquée par les déchirements politiques, les polémiques virulentes et les démissions au sommet de l'armée. Au risque de cacher un bilan autrement plus important.   Retour en arrière L'atmosphère était bien différente en cet après-midi du 14 décembre 2007, dans la cour du château de Spiez, sous cette brise frisquette qui soufflait au-dessus du lac de Thoune. La presque totalité des généraux était en effet rassemblée pour la transmission solennelle des rênes de l'armée de Christophe Keckeis à Roland Nef. A cette occasion, c'est un Samuel Schmid - comme à l'accoutumée - posé et mesuré qui avait fait l'éloge du Chef de l'Armée sortant, avant de s'adresser à son successeur en affirmant se réjouir de travailler avec lui. Onze mois plus tard, le moins que l'on puisse dire est que les événements dans l'intervalle ne se sont pas déroulés de la sorte. Et c'est bien l'affaire Nef, au cours de laquelle Samuel Schmid a dû reconnaître avoir commis des erreurs, qui aura permis à son ancien parti de concentrer les attaques virulentes qu'il multipliait déjà sur la politique de sécurité en général ou la situation de l'armée en particulier. Au point d'ailleurs de parfois y faire voir l'objectif véritable des révélations qui ont coûté son poste au jeune Chef de l'Armée. Pourtant, Samuel Schmid est avant tout l'homme qui a participé au processus de réforme militaire lancé à la fin des années 90 par son prédécesseur Adolf Ogi avant d'en prendre la tête. On lui doit donc la mise en place d'une armée modernisée, fondée par des succès probants en votation populaire, et dont la légitimité aux yeux de la population a du reste été renforcée, mais aussi l'avènement d'une armée fragilisée par les restrictions budgétaires, par le contre-emploi des formations et par le grand écart entre passé et avenir. Toutes les difficultés vécues actuellement au sein de l'armée ne peuvent être en effet pas mises au compte des blocages politiques dus à la polarisation manifestée par les élections fédérales de 2003, et qui ont entravé de façon répétée l'action de Samuel Schmid ; la lutte pour l'armement des soldats à l'étranger et celle pour l'acceptation de l'Armée XXI, couronnées de succès devant le peuple, ont par exemple été contrebalancées par l'essorage parlementaire du programme d'armement 2004 et de l'étape de développement 08/11 en 2006. Avec le recul, on se rend compte que Samuel Schmid a bien tenté de transformer la politique de sécurité traditionnelle de la Suisse, marquée par une neutralité souvent travestie en repli sur soi, et qu'il n'a pas hésité à utiliser l'armée comme monnaie d'échange de cette transformation. Les succès ont été présents, puisque le mot d'ordre "la sécurité par la coopération" est bel et bien entré dans les esprits en matière de sécurité intérieure. Mais une conception globale de la sécurité n'a pas encore vu le jour, et avec elle le département qui l'incarnerait. L'énergie considérable que Samuel Schmid a mise dans la défense de ses dossiers, auprès du Parlement et plusieurs fois auprès du peuple, force l'admiration. Il n'est pas étonnant que l'annonce de son départ suscite les regrets et les hommages de ses ex-collègues, lui a qui siégé au Conseil des États avant d'incarner une certaine image hiératique de l'exécutif fédéral. En revanche, dans les rangs de l'armée, son retrait suscite immanquablement une attitude plus mitigée, avec autant de craintes que d'espoirs quant à sa succession.   Une armée à rude épreuve Si l'armée n'est pas cette guimbarde brinquebalante qui chemine péniblement sur les bas-côtés d'une voie sans issue, comme le donnent à croire certains médias populistes que les problèmes de sécurité futurs ne concernent guère, il n'en demeure pas moins qu'elle se trouve dans une situation difficile ; et que même si le Chef du DDPS ne peut être rendu responsable de tout, en particulier de l'évolution des relations dans la classe politique et de l'érosion de la collégialité, il a joué un rôle essentiel dans cette détérioration progressive. Que l'on se représente en effet la situation de l'armée fin 2000, lors de l'élection de Samuel Schmid, avec l'acquisition de 186 chars de grenadiers CV-9030, chargés d'être pour 30 ans le fer-de-lance de l'infanterie mécanisée, dans le cadre d'un programme d'armement devisé à 1178 millions de francs ; voilà précisément 8 ans que l'armée ne bénéficie plus d'un tel investissement sur l'avenir, avec un système d'arme majeur, développant nettement et durablement ses capacités de combat. Le prochain, le remplaçant du F-5 Tiger, connaît des auspices incertains. La situation actuelle est donc bien différente : non seulement l'armée n'a plus les moyens de renouveler sa capacité de combat, mais elle se trouve actuellement en situation de déficit sur le plan du personnel (cadres professionnels comme de milice et spécialistes) comme sur le plan des finances (conçue pour 4,3 milliards de francs, elle doit fonctionner avec moins de 3,7 milliards). Les points de référence fixés par les décideurs politiques en vue du développement de l'Armée XXI n'ont pas été respectés, certes. Mais la mise en œuvre a été aggravée au sein même du DDPS. L'insistance de Samuel Schmid à faire de l'armée la supplétive des cantons en matière de sécurité intérieure, qui aboutit au fait que 1000 soldats en moyenne chaque jour sont engagés, en est une cause principale. Ceci a abouti à articuler tout au long de l'année les services dits de perfectionnement de la troupe, autrement dit les cours de répétition, non pas en fonction des besoins de l'instruction, mais d'abord en fonction des engagements subsidiaires ("AMBA CENTRO") et pour avoir en plus de la troupe disponible en cas de besoin ("SUBVENIO"). Cette profusion de servitudes pesant sur l'armée de milice, et que chaque commandant de corps de troupe ou presque a connu, a joué un rôle considérable - mais largement tu - dans la détérioration des motivations pour l'avancement comme pour le service dans les rangs. Les visites de Samuel Schmid à la troupe qu'il a directement contribué à envoyer devant les bâtiments diplomatiques à Genève ou à Berne, à l'occasion des fêtes de fin d'année, ne changent rien à cette réalité. On a perverti le système de milice pour rendre l'armée utile au quotidien et à tout prix. Les réductions budgétaires, qui ont été imposées au DDPS, sont une autre cause de difficultés. Mais elles ont été compliquées par le fait que chaque composante de l'armée est assujettie à une double restriction, en matière de budget comme en matière de personnel, et donc subit une rigidité étouffante. A ceci s'ajoute le fait que les diminutions de personnel, notamment au niveau de la logistique, se sont faites - selon les objectifs du département - de façon trop rapide par rapport aux besoins de la troupe. Au point de faire aujourd'hui de l'externalisation une solution aussi coûteuse que nécessaire. Il est aujourd'hui clair que le modèle d'armée mis en place en 2004, et qui différait déjà considérablement de celui imaginé entre 1999 et 2000 par les concepteurs de l'Armée XXI, doit être transformé aux conditions-cadres actuelles. Et les étapes de cette transformation ont précisément été lancées ces derniers mois, avec la refonte en cours du rapport sur la politique de sécurité, ainsi que le lancement d'une nouvelle adaptation de l'armée au-delà de 2011. Laquelle sera conduite par le nouveau Chef de l'Armée, qui devrait être prochainement désigné selon la décision - quasi testamentaire - du Conseiller fédéral bernois.   Un homme politique avant tout Ancien commandant de régiment d'infanterie, Samuel Schmid aura eu envers l'armée un rapport complexe, fait à la fois de familiarité, d'envie de la moderniser et de réticence à la transformer, à renoncer ce qu'elle était du temps de son service ; c'est l'impression que le soussigné aura eu à plusieurs reprises, et notamment lors du rapport annuel des commandants de corps de troupe, le 16 mai dernier à Berne. A cette occasion, le Chef du DDPS a eu des mots durs pour défendre les adaptations en cours, mais aussi des propos affables à l'endroit des officiers de milice. Homme politique jusqu'au bout des ongles, dans son style de notaire de campagne, inlassable orfèvre de la solennité et de l'imperturbabilité gouvernementale, manœuvrier expérimenté des joutes parlementaires, Samuel Schmid aura incarné une certaine manière de gouverner, loin des coups médiatiques et des éclats personnels. La polarisation de la classe politique et l'évolution de son ancien parti l'ont amené à être peu à peu un obstacle à la mise en œuvre des réformes qu'il entendait mener ; son départ aujourd'hui est donc logique et, en cela, regrettable. Il n'en demeure pas moins que l'armée a souffert ces dernières années d'avoir comme ministre un homme voué aux compromis et recherchant constamment le minimum de frictions pour parvenir à des fins en soi louables. Son successeur se devra de défendre cette institution et d'en faire admettre le caractère à terme prioritaire au sein du collège gouvernemental pour éviter une décadence synonyme de disparition.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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La démission du commandant de corps Nef, le 25 juillet, met pour l'essentiel un terme à une affaire sans précédent. Mais dont les conséquences se feront encore sentir longtemps. Les frappes de décapitation sont une approche tactique visant des effets stratégiques. Dans un mode opératoire différent, la démission du Chef de l'armée (CdA) en est une illustration lourde d'effets divers. Au-delà des 11 jours qui ont vu une série d'articles de presse avoir un impact dévastateur au plus haut niveau de l'État, il est nécessaire d'esquisser les conséquences de cet épisode aussi navrant que révélateur.   Une affaire à sens unique Jusqu'au 13 juillet dernier, le jeune CdA jouissait d'une image très positive dans l'opinion publique comme dans la classe politique ou médiatique. Presque inconnu jusqu'à sa nomination surprise en juin 2007, Roland Nef avait en effet pris à bras-le-corps la tâche immense consistant à consolider la réforme Armée XXI mise en place par son prédécesseur, tout en essayant de remédier aux lacunes béantes découlant des insuffisances budgétaires et des blocages politiques. Le bilan de son premier semestre d'activité, qui en annonçait évidemment bien d'autres, prenait ainsi des accents positifs. L'image personnelle du commandant de corps Nef était également à la hausse suite au drame de la Kander : sa volonté clairement affichée de mettre de l'ordre au sein de l'armée, faisant du commandant démissionnaire des Forces Aériennes le bouc-émissaire que réclame sans tarder la vindicte populaire, lui avait globalement valu des notes élogieuses - mis-à-part quelques attaques pour l'essentiel déplacées. Il ne se sera cependant écoulé qu'un mois entre le départ avec effet immédiat de Walter Knutti et la suspension de Roland Nef par Samuel Schmid, aboutissant 4 jours plus tard à la démission du CdA. Les informations révélées par la Sonntagszeitung dans ses éditions du 13 puis du 20 juillet, et qui n'ont pas été infirmées depuis, ne laissaient d'ailleurs guère d'autre issue. La nomination de Roland Nef à une fonction supérieure alors même qu'une procédure pénale était encore en cours contre lui, d'une part, était une infraction aux principes de sélection des cadres, ceux-là mêmes que Roland Nef avait mis en exergue suite à l'accident mortel sur la Kander ; son comportement personnel vis-à-vis de son ex-compagne, d'autre part, était contraire à la moralité attendue d'un officier, qui plus est un officer appelé à incarner l'armée et ses valeurs en tant que premier soldat du pays. Le déchaînement des médias, les atermoiement du Conseil fédéral ou encore les glapissements des féministes n'ont fait que forcer le trait : cette contradiction flagrante, sur le fond comme dans le temps, devait être fatale au CdA. Les compétences professionnelles reconnues de celui-ci, son aptitude évidente à cerner les problèmes actuels de l'armée, sa volonté de les résoudre au sein d'une équipe nouvelle, ne pouvaient peser dans la balance : la partie était jouée dès le premier coup, le mat était perceptible dès la mise en échec. Et la chute soudaine d'un homme entraîne la panne de tout un système. Il serait toutefois faux de condamner Roland Nef à l'ignominie : ses errements passionnels, pour éminemment blâmables qu'ils soient, n'auraient pas dû entraîner la fin abrupte de sa carrière militaire. C'est bien parce que le brigadier Nef a été propulsé trop tôt et sans discernement à une fonction suprême que l'armée va désormais le perdre ; les arrangements de dernière minute destinés à créer l'apparence de la stabilité privée n'ont tenu qu'à peine plus de 6 mois, dans une situation politique délétère, où la moindre opportunité d'attaquer et d'affaiblir Samuel Schmid est aussitôt exploitée. Surtout si l'on prête à ce point le flanc à la critique.   Conséquences immédiates et lointaines Ce n'est pas l'objet de cet article que de spéculer sur les causes et les auteurs des révélations qui ont abouti, en 11 jours, à décapiter l'armée suisse. Il nous appartient en revanche d'esquisser les conséquences les plus probables de cet événement, à court comme à plus long terme. Dans l'immédiat, et bien que le remplaçant Chef de l'armée, le divisionnaire André Blattmann, assure la conduite au quotidien, c'est bien une vacance de la capacité de décision militaire-stratégique qui est occasionnée. Pour quelques mois, c'est-à-dire pendant le temps nécessaire pour désigner un nouveau Chef de l'armée et pour lui permettre d'entrer dans sa fonction, les décisions seront forcément suspendues à ce processus de nomination - ou prises par le Chef de département. La procédure peut être accélérée si le nouveau CdA est un officier général déjà en charge d'une partie des dossiers urgents qui accaparent la conduite de l'armée, mais sa nomination sera nécessairement plus méthodique que celle de son prédécesseur. Certes, une grande partie des problèmes qui obèrent aujourd'hui l'armée sont soumis à des décisions politiques, et le rôle du CdA consiste avant tout à proposer des solutions qui seront ensuite mises en œuvre au sein de toute l'armée. Mais cette vacance est désormais concomittante avec l'affaiblissement notable de Samuel Schmid, dont les soutiens au Parlement se sont raréfiés encore davantage suite aux manquements révélés dans la nomination de Roland Nef, et qui doit également subir les reproches, certes mesurés, de ses collègues du Conseil fédéral. En d'autres termes, le vide au sommet de l'armée se conjugue à une prudence extrême au sommet du Département de la défense. Par ailleurs, il s'agit maintenant pour Samuel Schmid de trouver un nouvel homme capable d'incarner cette fonction nouvelle, et à nouveau contestée, de Chef de l'armée. Pour éviter de retourner au système du primus inter pares, impossible à imaginer lorsque les différentes organisations de l'armée sont en compétition permanente pour les ressources, il faut trouver un militaire capable de préserver l'avenir de la défense nationale, quelles que soient les menaces futures pesant sur la Suisse, tout en prenant au quotidien les décisions nécessaires au fonctionnement d'une institution en déficit financier comme en déshérence politique. Et en démontrant une moralité irréprochable. Autant dire une perle rare. La variante militaire des chaises musicales n'est donc pas dénuée de conséquences : non seulement il sera difficile de trouver l'homme de la situation, alors que des considérations externes (appartenance régionale et linguistique, voire opinions politiques) ont toujours joué un rôle, mais il faudra en plus que cet homme reprenne le flambeau et conduise au succès une équipe qu'il n'a pas choisie. Ceci alors qu'un nouveau rapport sur la politique de sécurité est en préparation, ce qui devrait logiquement aboutir à un nouveau plan directeur de l'armée - ou à un document similaire, sans cette désignation intimidante -, et in fine à une nouvelle évolution de l'armée à l'horizon 2012. Les conséquences à plus long terme de l'affaire Nef résident dans cette perspective : la prochaine étape de développement de l'armée, celle qui visera à adapter l'Armée XXI aux conditions-cadres divergentes qui ont été imposées aux militaires en contradictions des engagements pris, se prépare dans des conditions clairement moins favorables. Au-delà des dissensions entre personnes et organisations, l'armée a aujourd'hui besoin d'un chef avant tout pour assurer l'unité de doctrine et de commandement sans laquelle elle poursuivra cette marche désunie, au rythme des mesures d'urgence et des servitudes étouffantes, qui la mène à la dégénérescence et à l'obsolescence. La question se pose de savoir si cette unité, et donc la fonction de CdA, sont compatibles avec le partage du pouvoir tellement caractéristique de la société helvétique. Il est même tentant de voir dans l'éviction de Roland Nef, consécutive à des révélations délictueuses qui sont difficilement le fruit du hasard, une sorte de retour de manivelle suite aux différents actes d'autorité dont a témoigné le nouveau CdA, culminant avec la démission du commandant de corps Knutti. Quoi qu'il en soit, et malgré l'aura que lui a conféré pendant 4 ans le commandement de Christophe Keckeis, le poste de CdA est aujourd'hui menacé. Directement ou non. Il serait donc faux de voir dans la décapitation de l'armée un événement ponctuel, uniquement lié à des causes privées ou contingentes. C'est bien un des pans de l'armée nouvelle qui est en jeu.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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La démission du commandant de corps Knutti accélère la grande relève qui se produit au sommet de l'armée suisse. Avec à la clef un changement de génération à double tranchant. L'annonce de la démission avec effet immédiat du commandant des Forces Aériennes, vendredi 20 juin dernier, a résonné comme un coup de tonnerre dans les sphères militaires helvétiques. Automatiquement liée à l'accident de canot pneumatique survenu 8 jours plus tôt sur la Kander et qui a fait 5 morts au sein d'une compagnie de sûreté d'aéroport, cette démission a imputé au commandant de corps Walter Knutti la responsabilité des manquements ayant favorisé le drame. La volonté du Chef de l'armée de mettre de l'ordre au sein de l'institution militaire, alors frappée pour la deuxième fois en moins d'une année par un accident dramatique, a globalement été saluée dans les médias et provoqué des commentaires dissonnants de la classe politique. Pourtant, cette volonté s'affiche en même temps que s'accomplit une relève sans précédent récent à la tête de l'armée, avec en 6 mois le remplacement - pour raisons diverses - de 75% des officiers généraux occupant les plus hautes fonctions. Ce qui aboutit aussi à un rajeunissement majeur. Ces grandes manœuvres en matière de personnel annoncent-elles des changements de grande ampleur, alors même que le mot d'ordre actuel appelle à la consolidation ?   Une nouvelle équipe aux commandes Il s'agit dans un premier temps de résumer les changements déjà intervenus, dans l'ordre chronologique de leur publication : Le Chef de l'armée actuel, le commandant de corps Roland Nef, âgé de 48 ans, a été nommé par surprise à l'été dernier en passant devant une ribambelle d'officiers généraux plus âgés et plus expérimentés. Il a succédé au premier Chef de l'armée, le commandant de corps Christophe Keckeis, qui a pris sa retraite au 31.12.07, à l'âge de 62 ans, après avoir réussi à mettre en œuvre la réforme Armée XXI, non sans résistances et frictions notamment avec ses subordonnés directs. Ces mêmes subordonnés que Roland Nef perd - ou libère - les uns après les autres. Le commandant des Forces Terrestres (FT), le commandant de corps Dominique Andrey, âgé de 53 ans, a également pris ses fonctions au début de l'année, là aussi en passant directement de 1 à 3 étoiles. Il a succédé au commandant de corps Luc Fellay, 61 ans, qui a pris des fonctions importantes au sein de la Genève internationale en un transfert faussement présenté comme une éviction. Dominique Andrey, qui a pris la tête de la plus grande organisation de l'armée dont il a d'ailleurs été le chef d'état-major, a déjà mis en œuvre des réformes structurelles significatives. Le chef de la Base logistique de l'armée (BLA), le divisionnaire Roland Favre, âgé de 49 ans, a pris ses fonctions au 1er juin dernier en abandonnant ainsi son statut d'officier de milice. Il a succédé au divisionnaire Werner Blaüenstein, parti à la retraite à l'âge de 60 ans après avoir présidé à une restructuration particulièrement dure de la logistique militaire. Si dure qu'elle en est devenue excessive, et que la viabilisation de la BLA est un défi majeur qui place une responsabilité énorme sur les épaules de l'économiste Roland Favre. Le chef de l'État-major de planification de l'armée (EM planif A), le divisionnaire Andreas Bölsterli, âgé de 55 ans, a également pris ses fonctions au 1er juin dernier. Il a succédé - chose rare - à un homme plus jeune que lui, le divisionnaire Jakob Baumann, devenu à 50 ans le nouveau Chef de l'armement à la tête d'armasuisse. Après plus de 4 ans à la conduite des opérations de l'armée, Andreas Bölsterli est ainsi chargé d'assurer le développement de l'armée avec une perspective ancrée dans les réalités actuelles. Enfin, le commandant de la Formation supérieure des cadres de l'armée (FSCA), le divisionnaire Marco Cantieni, a succèdé le 1er juillet à 54 ans au divisionnaire Ulrich Zwygart qui, faute de pouvoir accéder à une fonction d'un autre niveau, a choisi de quitter l'armée à l'âge de 55 ans pour se lancer dans une seconde carrière dans la formation des cadres supérieurs de la Deutsche Bank.   Dans la mesure où la démission de Walter Knutti (60 ans) a entraîné son remplacement ad interim par le divisionnaire Markus Gygax, un nouveau commandant des Forces Aériennes devrait être nommé ces prochaines semaines. Il ne restera dès lors plus que 2 grandes composantes de l'armée dont le chef n'a pas changé : la Base d'aide au commandement de l'armée (BAC), conduite par le divisionnaire Kurt Nydegger (58 ans) depuis sa création au 1er janvier 2004, et l'État-major de conduite de l'armée (EM cond A), dirigé depuis le 1er janvier 2007 par le divisionnaire Peter Stutz (60 ans). Pour être tout à fait complet, il faut en outre mentionner le poste nouvellement recréé au 1.1.08 de remplaçant Chef de l'Armée, occupé par un autre jeune officier général, le divisionnaire André Blattmann (52 ans).   Vers l'unité de commandement ? En mettant de côté la nomination à la tête des FA, cette grande relève à la tête de l'armée a abouti à rajeunir de presque 6 ans la moyenne des principaux chefs de l'institution militaire ; il faut cependant bien admettre que les départs pour des fonctions civiles des divisionnaires Baumann et Zwygart, personnalités hors norme, diminuent artificiellement ce chiffre, qui atteindrait sinon 11 ans. C'est donc bien à un changement de génération auquel nous assistons, puisque désormais l'ensemble de ces nouveaux chefs ont passé plus de la moitié de leur carrière militaire d'officier dans l'après-guerre froide - même si, en soi, l'âge des individus ou le vécu professionnel ne sont pas des indicateurs absolus de modernité ou d'innovation[1]. Au-delà de l'âge, un autre facteur apparaît clairement dans les nominations : le profil des nouveaux subordonnés du CdA. L'une des grandes innovations de la réforme Armée XXI a été la création de cette fonction, qui met un terme au primus inter pares assumé depuis longtemps par les Chefs de l'état-major général, en désignant un militaire auquel tous les autres sont subordonnés, même à égalité de grade. Mais comme l'ont montré les déclarations l'an dernier du commandant de corps Keckeis, cette nouvelle structure de conduite n'a pas été pleinement concrétisée dans la réalité, et ses subordonnés directs ont plutôt eu tendance, en période de compression sur le plan du budget comme du personnel, à protéger les intérêts de leur organisation. Les nouveaux chefs désignés à Berne présentent en revanche un profil différent : une intelligence avérée certes, à la mesure des exigences de leur fonction, mais aussi une loyauté et un sens de l'intérêt général à un haut degré. C'est comme si le CdA avait recherché et obtenu des subordonnés à même de mettre de côté l'esprit de clocher, de constituer une véritable équipe dirigeante, de travailler ensemble à remédier aux lacunes actuelles de l'armée. Avec pour effet corollaire de renforcer l'autorité du CdA, bien entendu, ce qui ne peut manquer d'alimenter les conversations entre les tenants de l'ordre ancien, où les 4 corps d'armée et les Forces Aériennes jouissaient d'une large indépendance et la revendiquaient. Pourtant, l'avènement d'une équipe nouvelle et soudée, ce qui est en soi éminemment positif, ne signifie pas encore que cette équipe sera en mesure de rapidement trouver des solutions. D'une part, les grandes organisations militaires sont caractérisées par une inertie considérable, et il faut souvent des mois pour que les mesures ordonnées au sommet soient mises en œuvre au quotidien ; le changement des esprits, la mutation des méthodes de travail et de conduite prennent un temps considérable. D'autre part, la liberté de manœuvre restreinte des militaires, entravés par le fait que les principales décisions en matière de personnel comme de budget sont prises au niveau départemental, les empêche régulièrement de remédier eux-mêmes aux problèmes qu'ils constatent. La nomination de chefs plus jeunes au sommet de l'armée a également pour conséquence la réduction de l'expérience disponible à cet échelon essentiel. Cela ne va pas de soi, comme le montrent les armées qui conditionnent les promotions à l'accomplissement d'un cursus de commandement fixe, et qui enchaînent ce dernier de manière à obtenir des officiers généraux dans la force de l'âge. Il se trouve toutefois que les principaux chefs de l'armée nouvellement nommés ont en général une expérience nettement moindre que leurs prédécesseurs en matière de conduite, aucun n'ayant par exemple commandé de Grande Unité supérieure à une brigade. La connaissance du système "armée" est une chose importante, mais la connaissance des hommes qui fournissent concrètement les prestations l'est plus encore. Ceci est d'autant plus vrai que les nominations des 12 derniers mois se sont faites avec un manque de préparation évident, à commencer par l'actuel CdA, qui a dû dans l'urgence et en 4 mois acquérir ici et là les connaissances nécessaires à sa charge exceptionnellement exigeante. On pourrait également citer le cas stupéfiant du nouveau chef de l'État-major de planification de l'armée, qui n'a eu qu'une semaine entre sa nomination et sa prise de fonction pour se préparer. Cette insuffisance crasse en matière de personnel découle bien entendu de l'incurie des plans de carrière actuels, et du fait que les futurs grands chefs militaires tendent de plus en plus à avoir une préparation théorique et non pratique aux fonctions pour lesquels ils entrent en considération. Les masters ne remplacent pas les responsabilités. Au final, la grande relève qui se produit actuellement aux plus hauts rangs de l'institution militaire apparaît donc à double tranchant, avec d'un côté la perspective d'un commandement plus soudé et plus centralisé, et de l'autre côté le risque d'une liberté et d'une capacité d'agir insuffisantes par rapport aux défis actuels. Qui se résument tout bonnement à assurer la survie d'une armée condamnée à fournir des prestations en hausse et à se transformer toujours plus malgré un sous-financement profond et une absence de ligne politique digne de ce nom.   Lt col EMG Ludovic Monnerat [1] L'âge des officiers généraux du plus haut rang est tout de même un facteur important : durant la campagne de France de mai-juin 1940, les généraux d'armée allemands avaient en moyenne 55 ans, alors que leurs homologues français étaient sexagénaires (chiffre cité par Gérard Saint-Martin, L'arme blindée française tome 1)
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Moins de 12 mois après l'accident de la Jungfrau, l'armée suisse est à nouveau sous les feux de la critique suite à un accident mortel survenu à Wimmis. Dans un contexte différent, et avec les mêmes reproches infondés. Ce jeudi 12 juin, 10 cadres de la compagnie de sûreté de transport aérien 3 se sont lancés dans une partie de rafting sur la Kander, dans le secteur où l'unité était stationnée. L'aventure a tourné au drame, avec 4 militaires décédés et 1 disparu, les cinq autres ayant été blessés. Les médias suisses ont immédiatement tiré un parallèle avec l'accident subi par 6 jeunes militaires en juillet 2007  sur la Jungfrau, n'hésitant pas à fustiger cette armée qui envoie ses hommes à la mort. Le ton a changé lorsqu'il est apparu qu'une initiative des cadres était de toute évidence à l'origine de cet accident, et les accusations se sont depuis focalisées sur le commandant d'unité incriminé, alors même que les faits ne sont pas encore entièrement connus. Mais le reproche général fait à l'armée reste présent.   Une initiative isolée Les deux accidents mortels de la Jungfrau et de Wimmis sont pourtant diamétralement opposés dans leurs causes : alors que le premier mettait en scène des spécialistes de montagne dans le cadre de leur instruction de base et dans une activité d'instruction incarnant la fonction pour laquelle ils avaient été sélectionnés et équipés, le second est survenu en deuxième semaine du cours de répétition de la cp sûr TA 3, suite à une activité entre cadres sans rapport avec la mission ou les compétences de l'unité. Le reproche aigu fait l'an dernier à l'institution militaire, en accusant tout bonnement toute sa hiérarchie d'avoir envoyé les jeunes victimes à leur perte (alors qu'il s'agissait de volontaires compétents ayant toute autorité pour refuser l'ascension qui leur a été fatale), est donc encore moins fondé pour le cas de Wimmis, puisque qu'il s'agit apparemment d'une initiative isolée, à laquelle les activités hors service du commandant d'unité ne semblent pas étrangères. Tout officier de milice peut s'imaginer les circonstances de cette initiative : les missions accomplis par leur compagnie dans le cadre de l'EURO 08 se déroulant sans difficulté particulière, les cadres de la cp sûr TA 3 ont sans doute eu envie de prendre quelques heures pour effectuer entre eux une activité intense et marquante. Une instruction complémentaire sur une matière militaire est d'ailleurs tout à fait bienvenue lorsque les circonstances le permettent, à condition bien entendu qu'elle soit liée avec les prestations à l'engagement de l'unité. Mais les prescriptions de sécurité très strictes de l'armée sur les activités en milieu aquatique étaient de toute évidence inconnues de ces cadres, qui se sont lancés de façon inconsciente dans une aventure risquée avec des préparatifs et un matériel inadaptés. L'enquête de la justice militaire permettra de montrer le rôle du commandant d'unité, qui semble aujourd'hui désigné comme l'instigateur de cette virée et qui de toute manière devra assurer la pleine responsabilité des erreurs commises. Le fait que l'armée a mis sur son site Internet ces prescriptions de sécurité indique d'ailleurs la position que la hiérarchie militaire adopte par rapport à cet accident : une attention particulière envers les victimes et leurs proches, eu égard à l'ampleur du drame, mais également une dénégation de responsabilité face à une initiative isolée sans rapport avec la mission reçue. Dans les faits, le supérieur hiérarchique direct du commandant d'unité incriminé aura probablement des comptes à rendre, mais il est clair que le commandement de l'armée ne peut pas exploiter au quotidien le sens de l'initiative de ses cadres sans risquer, parfois, que celui-ci aboutisse à des erreurs mortelles.   Un danger permanent Il est cependant un point commun entre ces deux accidents, comme entre la plupart des accidents survenus au sein de l'armée : les activités effectuées dans le cadre militaire engendrent en règle général des risques importants. Qu'il s'agisse d'employer des armes, d'effectuer des mouvements tactiques, d'agir dans des milieux difficiles ou à des heures tardives, les soldats de l'armée suisse affrontent par la force des choses des dangers qui n'existent pas, pour la plupart d'entre eux, dans leur activité civile. Le fait que les accidents mortels soient très peu nombreux prouve d'ailleurs que l'armée applique strictement des prescriptions de sécurité adaptées à la mission. Mais c'est précisément ce danger, cette réalité liée aux tâches de l'armée, qui sont aujourd'hui remis en cause par l'approche maternaliste véhiculée par une portion de notre société : si chaque mort en service d'instruction est effectivement une mort de trop, c'est malheureusement le prix inévitable à payer pour maintenir un outil militaire et lui permettre de remplir ses missions face aux pires conditions. Lorsque les hélicoptères de l'armée suisse sont engagés jour et nuit pour lutter contre des incendies ou retrouver des personnes disparues, par exemple, personne ne rappelle les accidents d'hélicoptères militaires subis ces dernières décennies et les vies ainsi perdues. C'est la raison pour laquelle la directive formulée aujourd'hui par le Chef de l'Armée, et selon laquelle les exercices de troupe doivent avoir un lien direct avec les missions à l'engagement, est parfaitement logique : les risques encourus sont justifiés par les tâches dévolues à l'armée en cas de crise ou face à une menace. En contestant la nécessité de prendre de tels risques à l'instruction, les adversaires de l'armée ne font en fait qu'augmenter les risques à l'engagement, avec des conséquences non seulement sur la troupe engagée, mais également sur ceux qui doivent bénéficier de cet engagement. L'obsession du risque zéro ne peut pas être acceptée dans les rangs. In fine, toutefois, cet accident tragique tranche avec le quotidien de l'armée, avec la pression budgétaires qui amène les grands états-majors à se focaliser avant tout sur les chiffres : il rappelle que l'homme reste au centre de toute activité militaire, que la gestion des risques n'est pas un processus administratif, mais au contraire une activité de conduite. Et que les responsables, quel que soit leur niveau, quelles que soient leurs responsabilités, ont le devoir de s'opposer aux décisions ou aux activités déraisonnaibles. Que ce soit pour se lancer dans une partie de rafting au mépris des prescriptions de sécurité ou pour accepter des coupes financières au mépris des décisions politiques.     Lt col EMG Ludovic Monnerat
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L'arrestation des preneurs d'otages du Ponant, en Somalie, a mis en lumière l'action ciblée des forces spéciales françaises. Et surtout leur intéropérabilité et leur intégration interarmées. La gestion étatique et militaire de la prise d'otages du Ponant, au début d'avril 2008, a donné de la France une image flatteuse. Les 30 membres d'équipage du bateau de croisière luxueux ont été libérés, et 6 des 12 pirates ont été capturés par une action spectaculaire et ciblée. Ce dénouement, éminemment satisfaisant pour l'Elysée, révèle cependant la transformation des forces armées françaises depuis la dernière décennie. Et notamment de leurs forces spéciales, capables d'intervenir au pied levé et de façon modulaire pour des objectifs stratégiques.   Les options militaires Le vendredi 4 avril dernier, en fin de matinée, le voilier de luxe Ponant a été arraisonné par 12 pirates venus sur 2 petites embarcations d'allure inoffensive, et armés de Kalachnikovs comme de lance-roquettes. Venant d'entrer dans le golfe d'Aden, loin des côtes somaliennes, le Ponant n'emmène alors aucun client à bord. Le capitaine du navire a le temps d'alerter le bateau de commandement et de ravitaillement Var, qui sillonne dans l'Océan Indien, l'amiral Valin. Ce dernier alerte la Task Force 150, la force navale multinationale chargée de sécuriser les voies maritimes dans le Golfe et dans l'Océan Indien, ainsi que sa hiérarchie militaire en France. C'est le début d'une opération conduite directement sous la responsabilité politique de l'Élysée par le Chef d'État-major des Armées au centre de planification et de conduite des opérations, et qui va durer une semaine. La réaction militaire sera immédiate : la frégate canadienne Charlottetown de la TF 150 déploie un hélicoptère qui prend les premières images du Ponant, alors que l'aviso français Commandant Bouan, qui fait également partie de la TF 150, a immédiatement été détaché sur les lieux. Il franchit en quelques heures les quelque 180 kilomètres qui le séparent du navire détourné. Mais cela ne suffit pas à fournir des options militaires à un pouvoir politique déjà soumis à la pression médiatique. Le samedi, un avion de transport Transall C-160 venu de Djibouti insère alors 18 commandos-marine, par une technique de parachutage en mer appelée "tarpon", au large de l'île de Socotra ; ils seront récupérés par le Commandant Bouan au cours de sa filature. Celle-ci cessera le lundi 7 avril, lorsque le Ponant finit par jeter l'ancre à 850 km du lieu de son interception, sur la côte somalienne. Le voilier est alors suivi régulièrement par un avion de surveillance Atlantique 2 de la Marine nationale. L'information rapportée par l'appareil, et selon laquelle les 30 membres d'équipage circulent régulièrement le pont et donc ne semblent pas directement menacés, prouve que du temps est à disposition. Il est mis à profit pour concentrer des forces importantes : le BCR Var, la frégate Jean Bart et le porte-hélicoptères Jeanne d'Arc, une fois de plus opportunément à proximité d'un secteur de crise, ainsi que 6 hélicoptères, mais aussi 32 autres commandos marine et 10 gendarmes du groupement d'intervention de la gendarmerie nationale. Les commandants tactiques de l'opération sont déployés comme les membres des forces spéciales : le chef des commandos marine a quitté le dimanche 6 avril Lorient pour Djibouti, puis est parachuté le lendemain en mer pour monter à bord du Var ; il sera rejoint le jour suivant par le chef du GIGN, le colonel Denis Favier. Une telle coopération interarmées est suffisamment rare pour être notée, et montre le chemin parcouru depuis la création du commandement des opérations spéciales. Une reconnaissance effectuée par des nageurs de combat près du Ponant montre que les pirates ne maintiennent pas des mesures de sécurité très strictes ; l'un d'entre eux serait même tombé à l'eau. A cet instant, la capacité militaire dans la zone permettent, sur le plan qualitatif comme quantitatif, de prendre d'assaut le navire pour libérer les otages. Mais le nombre de ceux-ci et les risques inhérents à une plate-forme maritime rendent cette option peu attrayante.   La recherche de la qualité En parallèle, l'armateur du navire, la société CMA CGM, mène des négociations avec les pirates. Les discussions aboutissent à un accord sur le versement d'une rançon oscillant, selon les sources, entre 2 et 2,5 millions de francs suisses. La somme sera versée le vendredi 11 avril, lors d'une rencontre sur l'eau entre 3 pirates et 3 gendarmes du GIGN. La libération des otages se déroule peu après. La poursuite des pirates commence. L'avion Atlantique 2 surveille les pirates dans le village de Garaad, où ils évoluent au sein de la population, puis signale qu'un véhicule tout-terrain en sort, le même utilisé pour récupérer la rançon. L'action directe est déclenchée : un hélicoptère Gazelle de l'Armée de Terre, avec à son bord un tireur d'élite des commandos marine équipé d'un fusil de précision au calibre 12,7 mm, file au ras des flots avec 3 autres hélicoptères, un Panther et deux Alouette III de la Marine. Un coup du but suffit à immobiliser le véhicule. A bord, les 6 pirates n'avaient pas vu venir la Gazelle, volant quelques mètres au-dessus du désert somalien. Trois commandos marine sortent de chacun des autres hélicoptères, qui se sont posés à proximité ; ils neutralisent rapidement les pirates, avec un coup de sommation, et récupèrent une partie de la rançon avant de ramener à bord le fruit de leur action. Un coup de filet réussi, avec un minimum de force. La résolution réussie de cette crise mérite de s'y attarder. Même si la rançon versée par l'armateur servira à développer les capacités des pirates et à les rendre plus dangereux encore, l'intervention déterminante des forces armées françaises offre un contrecoup dissuasif, et montre que les capacités militaires présentes au large des côtes somaliennes, dans un des secteurs les plus touchés par les actes de piraterie, permettent aux États qui en ont la volonté de rendre des coups. Dans ce cadre, c'est bien entendu l'action des forces spéciales françaises qui prend tout son sens. Les capacités techniques démontrées à cette occasion, comme le tir de précision à gros calibre à partir d'un hélicoptère, ne sont pas nouvelles et font partie du savoir-faire spécifique que l'on attend des unités spéciales. En revanche, il est probable que la France aurait été incapable de mener une telle opération voici 15 ou peut-être 10 ans, en raison de l'intégration interarmées qu'elle suppose. Que l'on se représente, en effet, la diversité des moyens employés, issus avant tout de la Marine nationale, mais aussi de l'Armée de l'Air, de l'Armée de Terre et de la Gendarmerie, sans oublier des éléments de la DGSE. L'intégration réussie de ces différents éléments, constitués de façon modulaire en quelques jours, et leur capacité à opérer ensemble au cours d'une opération exigeant beaucoup de précision et de coordination, sont la marque d'une armée bien entraînée et bien commandée. Au moins pour ses meilleurs éléments. De cette opération seront tirées nombre de leçons, notamment sur le format et le rythme opérationnel des forces armées françaises. Mais elle montre surtout que la qualité des moyens militaires, et non leur quantité, est déterminante pour défendre les intérêts stratégiques d'un État en situation normale, et que cette recherche qualitative doit être une priorité dans le développement des forces armées. A moins de renoncer à défendre tout intérêt lors d'une crise hors des frontières, pour conclure sur une allusion à certains débats perpétuels en Suisse...   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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La récente rafle antidrogue effectuée à Dailly n'est qu'un événement isolé pour toute l'armée. Mais elle repose la question du volume de notre armée de milice, et de l'aptitude au service. Les 18 et 20 mars derniers, 32 militaires de l'école de recrues d'infrastructure et de quartier général 35 à Dailly ont été contrôlés par la police militaire ; au total, 29 d'entre eux étaient consommateur de cannabis, un autre consommait du cannabis et de la cocaïne, alors que deux autres étaient des trafiquants de drogue. Il s'agit bien entendu d'un cas isolé, et d'un contrôle effectué à la demande du commandant d'école sur la base de soupçons fondés. Ce qui n'est pas isolé, toutefois, c'est la mise sur pied de soldats au casier judiciaire chargé ou au comportement individuel répréhensible, auxquels on confie malgré tout une arme de guerre et des connaissances de combat. Est-ce le rôle de l'armée que de responsabiliser les irresponsables, que d'éduquer les individus incapables de respecter les règles de la vie en société ? Formellement, tel n'est pas le cas ; la préparation à la mission implique une éducation militaire, mais les missions de l'armée restent de défendre, de protéger et d'aider. C'est pourtant le rôle que l'institution militaire a joué depuis longtemps, et la raison pour laquelle une frange de la classe politique continue de la prendre systématiquement pour cible : grâce à elle, ce sont chaque année des milliers de citoyens-soldats qui enrichissent la société et lui apportent une perception responsable de la sécurité. Il se trouve toutefois que l'armée suisse est aujourd'hui dans une situation financière dramatique, et que la réduction constante de son budget l'amène à prendre et à envisager des mesures radicales pour faire des économies. Or, les coûts générés par l'armée sont en grande partie dus à son volume important, encore gonflé par le fait que les effectifs de l'Armée 95 ne sont pas encore entièrement réduits à celui de l'Armée XXI. Et la prolongation de la formation de base, comme le retour - certes bienvenu - au rythme annuel des cours de répétition, ont fait que le nombre de jours de service est resté globalement constant. C'est une réalité : malgré le passage de 650'000 à 400'000, puis à 220'000 militaires mis en œuvre successivement en 1995 et 2004, notre armée de milice reste une armée de masse, axée au moins autant sur la quantité que sur la qualité, et qui peine à simultanément répondre aux besoins actuels et prévoir les besoins futurs. Sur le papier, elle est fortement armée et compte, par exemple, autant de chars de combat que la Bundeswehr ; mais ces armes n'ont toujours pas été modernisées dans le sens d'une digitalisation et d'une mise en réseau, et leur valeur de combat moderne se réduit rapidement. La masse s'oppose à la performance. Une comparaison internationale confirme cet aspect : alors que des pays comme la Suède ou le Danemark recrutent chaque année 20 à 25% des jeunes hommes au sein de leurs forces armées, cette proportion s'élève en Suisse à 60%. L'amélioration du recrutement introduite avec l'Armée XXI fait d'ailleurs que le pourcentage de citoyens suisses déclarés aptes au service et terminant effectivement leur école de recrues a augmenté, alors que les licenciements médicaux effectués en cours d'école de recrues ont chuté de 75%. La quantité est donc là, avec 25'000 nouveaux conscrits l'an dernier. Mais qu'en est-il de la qualité ? Le principe de l'armée de milice est l'une des composantes de la qualité, car il offre à l'institution militaire un bassin de recrutement extraordinairement riche ; mais l'armée ne fait pas de sélection au sens exact du terme, à l'exception de quelques branches spécialisées, et le service militaire devient autant un droit qu'un devoir. N'importe quel individu à peu près normal est accepté au sein de l'institution militaire, qui n'est pas trop regardante sur le passif civil ou judiciaire qu'il emmène. Les licenciements administratifs laissés à la discrétion des commandants sont d'ailleurs très mal considérés lorsqu'ils visent à se débarrasser de soldats inaptes à la mission ! Une autre composante de la qualité réside dans l'instruction et l'équipement fournis au militaire individuel. Là encore, la situation est problématique : en engageant en moyenne 1100 soldats en permanence dans des missions subsidiaires sur territoire suisse, et ceci pendant des périodes d'instruction en détournant l'idée même de la milice, l'armée affaiblit durablement son niveau de performance et la motivation de ses subordonnés. Et le serpent se mord la queue : comme les effectifs actuels suffisent à peine pour assurer la rotation des troupes engagées ou prêtes à l'être en cas de besoin, on y fait passer toute l'armée ou presque. Ceci pose naturellement la question du rôle de l'armée au service de la société, de ses missions en situation normale ; employer le soldat de milice comme main d'œuvre bon marché pour permettre des économies aux finances cantonales ou communales, sans aucune urgence particulière, n'est pas une pratique acceptable. En revanche, comme l'armée reste le recours ultime à tous les dysfonctionnements de la société qu'elle vise à défendre, il est impossible de refuser de telles missions. La réponse à ces contradictions devrait donc être structurelle, comme l'ont déjà compris d'autres forces armées en adoptant une articulation en fonction de la tâche principale. Les soldats en service long relèvent déjà en partie de cette réponse ; l'an dernier, 3357 d'entre eux ont été recrutés, contre 3485 en 2006 et 2741 en 2005. Leur création avait pour but de dégager des effectifs permettant précisément de répondre aux besoins des autorités civiles, même si leur aptitude en la matière a clairement été surévaluée. Aujourd'hui, ils sont également engagés pour combler tant bien que mal les trous laissés par la diminution abusive du personnel professionnel, notamment au niveau de la logistique. Mais c'est bien leur sein que réside une main d'œuvre susceptible d'être mise à disposition en cas de besoin, et non dans les rangs des formations de combat, d'appui au combat ou d'appui transversal. Une augmentation du volume de soldats en service long, rendue possible si l'armée en fait une priorité et offre une plus grande flexibilité pour le personnel d'exploitation, pourrait ainsi permettre une vraie sélection des militaires appelés à remplir des fonctions complexes dans un environnement de combat. Couplée à une réduction de la formation de base et à une pleine exploitation des jours de service que chaque militaire doit accomplir, ce qui se justifie par l'évaluation actuelle de la menace, cette mesure permettrait de corriger en douceur le déséquilibre actuel de l'armée, de réduire les coûts engendrés par la masse et de mieux filtrer les rangs. Sans pour autant empêcher qu'une nouvelle réforme de l'armée soit nécessaire dans le courant de la prochaine décennie...   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Signer un accord économique avec un régime autocratique peut être justifié par des intérêts nationaux impérieux. Mais s'acoquiner avec un dictateur apocalyptique et porter les atours de la soumission ne sert en rien nos intérêts. Micheline Calmy-Rey a beau multiplier depuis une semaine les déclarations tranchées dans les médias, affirmer qu'elle referait son voyage à Téhéran sans rien n'y changer, prétendre que le voile islamique n'est qu'un accessoire de mode sans signification, les images de la Conseillère fédérale éclatant de rire aux côtés de Mahmoud Ahmadinejad et portant un fichu blanc confinent à l'autocondamnation. Certes, après la tournée triomphante du colonel Kadhafi à Paris, on sait que les autocrates du monde musulman apprécient l'apparence des relations internationales, et qu'ils recherchent ainsi une image anoblie à même d'être diffusée auprès de leur population. Mais la Cheffe du DFAE, qui n'a pas hésité à interpeller vertement Colin Powell avant l'offensive américaine en Irak ou à convoquer l'ambassadeur israélien suisse pour le tancer, se trouve ici à contre-emploi. On veut bien croire que la signature d'un accord permettant à une entreprise suisse d'importer chaque année 5,5 millions de mètres cubes de gaz naturel soit importante, puisque la Suisse importe la totalité de son énergie fossile. On refuse en revanche de croire que le discours en coulisse de Micheline Calmy-Rey sur les droits de l'homme ait le moindre effet, alors que l'Iran vient à nouveau de vivre des "élections" où seuls les candidats suivant la ligne des mollahs étaient éligibles. Il est vrai que la Suisse joue un rôle particulier vis-à-vis de la république islamique d'Iran ; elle y représente en particulier les intérêts des Etats-Unis, ce qui l'amène à entretenir des contacts allant au-delà de sa propre stature internationale. Mais ces contacts permanents, assurés par la représentation suisse sur place, n'ont rien à voir avec la visite officielle d'une ministre des affaires étrangères, ni avec la légitimation qui en découle pour un régime belligène et liberticide. Ce qui amène une seule et vraie question : pourquoi la Suisse démocratique et moderne, engagée dans le respect des droits de l'homme et dans le contrôle des armements, représentée par une femme politique se revendiquant pacifiste et féministe, accepte-t-elle ainsi de cautionner un dirigeant appelant à la destruction d'Israël, un régime imposant de force la charia, un pays cherchant ouvertement à acquérir des armes nucléaires et appelant à leur emploi ? Au fond, il n'est pas très étonnant que la Suisse bien-pensante, qui n'hésite pas à vouer aux gémonies les Etats-Unis et à tenir à leur endroit les propos les plus durs, vient en la personne de Micheline Calmy-Rey de s'incliner, tout sourire, devant Mahmoud Ahmadinejad. Parce que les mots exigent moins de courage que les actes, parce que l'inaction rend à la longue irresponsable, et parce que seuls des irresponsables peuvent ainsi se compromettre avec des illuminés. Les images que la Cheffe du DFAE a données au monde entier l'accompagneront encore longtemps, et elles seront utilisées par ses adversaires politiques. Mais elles ont surtout desservi la Suisse et les causes qui la concernent, pour le maigre bénéfice d'un accord qu'il aurait été possible de signer plus discrètement en bien d'autres circonstances, si vraiment le gaz naturel iranien est la seule solution pour l'approvisionnement économique du pays. Dans un monde déchiré par des luttes portant non seulement sur les ressources et les valeurs, mais également sur les valeurs et les identités, la Suisse a un autre rôle à jouer que celui de faire-valoir pour État mis au ban de la communauté internationale.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Début d'année difficile pour l'armée suisse : une directive sur le service de garde suscite des critiques acerbes et relance la polémique sur la place des armes dans la vie quotidienne. Pourra-t-on encore longtemps ignorer la mutation de notre société ? Après de longs mois animés par les discussions sur le maintien ou non de l'arme de service à domicile, dopées par la décision genevoise d'autoriser le dépôt d'armes à l'arsenal et par des faits divers exploités sans tarder, le DDPS s'est offert une nouvelle polémique avec la diffusion d'une directive concernant le service de garde et prévoyant pour ce faire l'emploi, en règle générale, d'armes chargées. L'an dernier, la tradition helvétique de l'arme personnelle gardée chez soi a déjà pris du plomb dans l'aile suite au compromis politique consistant à retirer à tous les citoyens-soldats leur munition de poche, censée n'être ouverte qu'en cas de danger lors d'une mobilisation. Quelles seront les conséquences de ce nouveau rebondissement dans ce qui constitue bien un démantèlement progressif de la notion de milice ?   Une dimension sociétale oubliée En soi, cette polémique sur le mouvement de charge à la garde n'a pas de justification militaire : elle correspond au port normal de l'arme personnelle, introduit voici quelque 10 ans avec la nouvelle technique de tir de combat, et ne provoque aucun risque additionnel dès lors que chaque soldat respecte les prescriptions de sécurité qu'il a apprises tout au début de son instruction de base. Evoluer des heures durant avec un fusil d'assaut chargé était impensable sous l'Armée 61, mais c'était une habitude d'instruction totalement contraire aux réalités d'un engagement. Dans la mesure où une mission de garde constitue un engagement au service de la troupe, et donc non subsidiaire, l'application des mêmes règles que lors de l'instruction au tir est logique. Moins logique, en revanche, est l'introduction d'une telle règle sans aucune préparation, sans aucune explication. Il aura fallu plusieurs jours de polémique pour qu'un communiqué officiel fasse le point sur la directive et en précise les tenants et les aboutissants - preuve que la communication a été totalement mise de côté. Les cadres de milice interrogés à brûle-pourpoint sur le sujet ne pouvaient qu'avouer leur incompréhension pour cette innovation. Certes, la revalorisation du service de garde est une conséquence claire de l'affaire de Marly, où la négligence de la hiérarchie militaire a été clairement établie. Mais la perspective de soldats armés et prêts à ouvrir le feu était trop liée à la polémique sur l'arme à domicile pour ne pas aisément prêter le flanc à la critique. Dans les faits, la nouvelle directive n'entraînera pas de grands changements. Comme l'a précisé le Chef de l'Armée, la troupe n'effectuera pas de garde armée avec des armes chargées en pleine localité, là où les risques d'incidents sont les plus nombreux - et où se trouvent nombre d'installations militaires ou de troupes en service. De même, comme par le passé, ce sont les commandants qui conservent en définitive la liberté d'ordonner le déroulement de leur service de garde. Et comme le temps dévolu à l'instruction reste des plus limités, il n'y a guère de zèle excessif à redouter de la plupart des unités de l'armée. D'autant plus que l'appréciation de la menace ne justifie pas une protection accrue des infrastructures militaires ne contenant aucun objet sensible. Toutefois, c'est en négligeant la mutation que connaît la société suisse que l'armée a vraiment commis une erreur. La sensibilité exacerbée et intéressée que déploie une partie des médias et de la classe politique exprime en effet une transformation profonde des perceptions, un changement qui se produit lentement sous nos yeux : le découplage toujours plus marqué entre le citoyen et l'État, entre l'individu et la collectivité, entre les droits et les devoirs, entre la liberté et la responsabilité. Le tout largement dû à la combinaison du maternalisme compulsif, concrétisé par le "devoir de précaution" et par la culture de l'assistanat, et du consumérisme moral, manifesté par la prédominance des (bons) sentiments sur les intérêts. Les principes fondamentaux sur lesquels repose l'armée de milice sont ainsi peu à peu isolés, déconnectés les uns des autres, jetés en pâture au public et voués aux gémonies sans les raisons qui les fondent. On s'offusque d'armes militaires entreposées à domicile sans contrôle étatique, on s'étrangle à l'idée de soldats portant des armes chargées à la garde, on s'alarme de toute autorité manifestée dans le domaine de la sécurité. Alors que le principe de la milice est la meilleure réponse stratégique aux dangers de notre temps, dès lors que l'on en fait une solution pragmatique et non une religion, il se trouve que notre pays est en train de le galvauder, de s'en éloigner à coups de débats émotifs et partiels. Et que nous en sommes aussi responsables. La communication du DDPS ou de l'armée n'est pas au cœur du problème ; c'est notre incompréhension du rôle sociétal propre à l'armée qui l'est. A force d'arrondir les angles, d'édulcorer leur vocabulaire, de rechercher à outrance les compromis, de mettre en valeur leurs bonnes œuvres, de chercher à être aimés et non respectés, d'éviter de nommer les menaces qu'ils voient, de corroborer l'illusion d'un monde sans ennemi, de se replier sur un pré carré tactique et technique, les militaires se sont engagés dans une spirale de renoncements et de restrictions qui aboutit à les marginaliser là où ils devraient être plus présents et plus clairs. L'armée donne l'impression de se chercher des missions quand bien même son utilité au quotidien ne cesse de croître. Paradoxe dangereux. Il est temps de reconnaître cette réalité et d'accepter que la préservation de l'esprit de défense, de la cohésion nationale et de la volonté de servir est une mission-clef de l'armée, non pas comme but stratégique déconnecté des activités courantes, mais comme priorité de celles-ci. L'utilité de l'armée ne saurait se réduire à produire de la sécurité, même si cette perspective à court terme lui permet de mieux se vendre ; elle doit avant tout garantir la stabilité et la normalité du pays, et cela passe par la formation et par l'éducation de citoyens-soldats aptes à en être les piliers. Les capacités mesurables et contrôlables des formations militaires en service ne seront jamais aussi importantes que les volontés et les légitimités préalables à leur mise sur pied et à leur engagement.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Lors d'une cérémonie menée au château de Spiez le 14 décembre 2007, le commandant de corps Keckeis a officiellement pris congé et passé le témoin à son successeur. Une étape symbolique pour la nouvelle armée. Après 5 années passées à la tête de l'armée, le pilote se prépare à reprendre son vol : en présence du Conseiller fédéral Samuel Schmid, de plusieurs autres représentants du monde politique, des attachés de défense étrangers en Suisse et de la presque totalité des généraux, le commandant de corps Christophe Keckeis a officiellement fait ses adieux ce vendredi 14 décembre. Pour symboliser cette étape, une cérémonie simple et digne s'est déroulée dans la cour du château de Spiez, puis dans l'église adjacente ; loin de la ronde des drapeaux organisée à l'occasion du passage de l'Armée 95 à l'Armée XXI, la fin du mandat du premier Chef de l'Armée s'est effectuée dans la continuité. Même si l'armée traverse depuis des années une période de turbulences profondes et répétées.   Un soldat exemplaire et reconnu Depuis 2003, l'environnement politique, médiatique et économique du pays a en effet fait de la mise en œuvre de la nouvelle armée un défi quotidien. C'est dans cet environnement que le commandant de corps Christophe Keckeis est devenu le premier soldat du pays et s'est attaqué avec une énergie rare à la réforme de l'instrument militaire approuvée par le peuple, mais avec des missions toujours plus amples et des ressources toujours plus réduites. Le Chef du DDPS n'a pas manqué de louer l'honnêteté et la loyauté constantes du Chef de l'Armée, dans sa défense de l'armée vis-à-vis des difficultés subies, mais aussi dans le respect du primat de la politique. Il a également souligné le succès de la nouvelle armée face à tous les engagements que des situations de crise ou des lacunes sécuritaires ont rendu nécessaires, comme les missions d'aide humanitaire à l'étranger ou l'appui aux autorités civiles en Suisse. Samuel Schmid a également noté le langage de soldat qu'a constamment utilisé le Chef de l'Armée, son propos carré et digital, son refus d'enjoliver les choses. Cet aspect de son commandement a suscité passablement de réactions dans la classe politique, peu habituée à un militaire disant haut et fort ce qui se chuchotait plus volontiers dans les couloirs de l'ancien État-major Général. Cela lui a d'ailleurs valu son lot de critiques et d'adversaires résolus, y compris dans les rangs de l'armée. Car le premier Chef de l'Armée a surtout tenté de forger ce nouvel instrument issu de la transformation de la politique de sécurité, cette organisation cohérente et unie portée sur le papier par les réformateurs de l'armée, mais dont l'esprit a été et reste combattu. Une institution accoutumée pendant des décennies au partage du pouvoir, au temps des Grandes Unités largement autonomes, n'a pas encore intégré la hiérarchisation amenée par l'Armée XXI. Dans le livre récemment publié "Christophe Keckeis - L'avenir de l'armée suisse", le Chef de l'Armée n'a d'ailleurs pas caché que l'esprit de clocher, l'absence d'une vraie pensée interforces, est l'un de ses plus grands regrets à l'heure où s'achève son commandement ainsi que sa carrière militaire. Charge est donnée à son successeur, le futur commandant de corps Roland Nef, de poursuivre sur la voie et de poursuivre l'évolution des esprits que demande notre temps. A l'heure des remerciements, le Chef de l'Armée a également tenu à rappeler la situation difficile dans laquelle les divergences d'opinion de la classe politique l'ont placé : le fait que le Parlement n'ait jamais pu s'entendre sur le plus petit dénominateur commun en matière de défense nationale n'a pas facilité la collaboration avec les Chambres, même si les contacts avec les commissions de politique de sécurité ont toujours été constructifs et dépassionnés. Le passage décisif de la cérémonie a été la remise de l'étendard du général Guisan du commandant de corps Keckeis au Conseiller fédéral Schmid, puis de ce dernier au brigadier Nef : ainsi est symbolisée la passation de pouvoir qui sera effective le 31.12.07, à minuit. Pourtant, au-delà de l'aspect cérémonial, le Chef de l'Armée a également pris le temps d'énumérer 4 facteurs à ses yeux primordiaux en matière de politique de sécurité, en indiquant que le débat se poursuivra à leur sujet : la menace, point de départ de toutes les réflexions en rapport avec la mission de l'armée et la forme qu'elle doit revêtir. Le terrorisme et l'extrémisme frappant aussi l'Europe occidentale, la guerre cybernétique et la prolifération de savoir-faire nous touchant aussi, l'évolution de l'armée doit être fondée sur l'analyse des risques et dangers ; l'étranger, avec lequel des contacts étroits sont indispensables, surtout pour une armée qui depuis des décennies est épargnée par la guerre, mais qui attend également autre chose de la Suisse que de la commisération et de l'argent lors de crises majeures - pour la gestion desquelles la sécurité est un élément indispensable ; l'armée de milice, dont l'abandon serait une perte massive de qualité. L'expérience des pays ayant récemment renoncé à la conscription a montré les effets néfastes de l'abandon du citoyen-soldat. La responsabilité personnelle dans la sécurité collective est un bien précieux, à laquelle aucune société ne peut se permettre de renoncer ; la coopération, non seulement internationale, mais aussi et surtout nationale, que trop d'idéologie contribue à réduire, alors que la sécurité doit être l'objectif de tous. Les barrières arficielles entre les organisations chargées de la sécurité   Ce message du Chef de l'Armée reflète ses préoccupations quant à l'avenir de la sécurité du pays. Il résume également les enseignements d'un soldat confronté au maintien et au développement d'un outil militaire tour à tour délaissé et instrumentalisé par la classe politique de notre pays. Comme le montrent ses réponses ci-dessous au rapide entretien qu'il nous a accordé, c'est néanmoins un bilan positif qu'il tire de son action. Avec les adieux de Christophe Keckeis, l'armée suisse voit partir l'homme qui a incarné sa modernisation et son adaptation aux défis de notre ère, qui l'a littéralement tirée de toutes ses forces en avant. A la gratitude pour son engagement exceptionnel se conjugue le regret de ne plus pouvoir compter, sous une forme ou une autre, sur son expérience et sa perspective uniques - même s'il a plus que mérité sa liberté retrouvée !   Lt col EMG Ludovic Monnerat       Trois questions au Chef de l'Armée   Mon Commandant de Corps, après 5 années passées à la tête de l'armée, quel élément vous donne le plus de satisfaction ? La réussite de la réforme. Ce n'était pas une chose évidente au départ, mais nous sommes allés de l'avant et nous avons dépassé le point de non-retour, on ne peut plus revenir en arrière. A partir de maintenant, on passera d'une étape de développement à l'autre. Est-ce dire que l'armée va continuer à se transformer en permanence ? Cette réforme a été un véritable choc, il ne s'en produira plus avant longtemps. Pour une réforme de cette dimension, avec une date précise, nous avons dû faire le forcing ; désormais, il s'agit d'un processus, avec des étapes de développement, c'est-à-dire des pas progressifs et pragmatiques, sans aller trop vite, de manière à permettre à la milice de suivre le mouvement. Le rythme actuel est le bon, avec une étape de développement tous les 4 ans - en tout cas aussi longtemps que la menace nous en donne le temps !   Est-ce que ce rythme pourrait être plus rapide ? Oui, on pourrait aller plus vite, et par exemple faire tous les 2 ans à Berne un tour d'horizon et des ajustements. Mais une chose que j'ai également apprise, c'est la nécessité de faire preuve de plus de patience dans la transformation de l'armée. La milice a besoin de temps pour s'adapter, et c'est une chose tout à fait positive vis-à-vis des menaces non militaires qui nous touchent.
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Les deux principales campagnes de contre-insurrection qui se déroulent sous les projecteurs éblouissants des médias sont-elles en concurrence ? L'hésitation de l'Occident, entre une guerre « juste » mais marginale et une guerre « illégale » mais centrale, témoigne d'une vision stratégique confuse. Depuis le début février, la Grande-Bretagne, le Danemark et la Norvège ont annoncé leur intention de renforcer leurs effectifs militaires en Afghanistan pour y juguler la situation toujours plus critique au sud du pays ; les deux premiers ont par ailleurs annoncé leur retrait - respectivement partiel et complet - d'Irak. D'autres pays, dont l'Australie, ont également opté l'envoi de contingents supplémentaires en Asie centrale, alors que certains ont choisi un renforcement de leurs capacités sans augmenter le volume des troupes. Les appels aux membres de l'OTAN - comme aux non membres - pour développer leurs contributions sont d'ailleurs pressants, malgré des contestations en hausse face à ces déploiements sans terme visible, comme la chute ponctuelle du gouvernement Prodi l'a montré en Italie. En étudiant de plus près les rotations et renforcements des troupes en Irak comme en Afghanistan (voir tableau), on constate ainsi un mouvement de bascule flagrant d'une campagne à l'autre : alors que les effectifs non américains en Irak ont été réduits de moitié en 4 ans, ils ont été multipliés par 3 en Afghanistan durant la même période ; le volume global de troupes, 10 fois plus grand en Irak vers la moitié de 2003, ne sera d'ailleurs probablement cet été que 3 fois plus grand. La force internationale de sécurité et d'assistance (ISAF) basée à Kaboul est ainsi devenue un investissement majeur pour l'OTAN, avec des effectifs équivalents à son engagement initial en Bosnie ou au Kosovo. Plusieurs pays, comme l'Espagne, l'Italie, les Pays-Bas, le Danemark et la Norvège, ont même retiré depuis 2004 toutes leurs troupes d'Irak (ou presque) pour en déployer une grande partie en Afghanistan.   Des différences qui s'amenuisent La perception originelle de ces deux campagnes explique naturellement cet engagement très différent. Lancée en réaction immédiate aux attentats du 11 septembre 2001, la campagne d'Afghanistan a d'abord été une opération coercitive américaine (« ENDURING FREEDOM »), avec une intégration progressive de contingents étrangers en 2002 prenant avant tout la forme de détachements de forces spéciales. C'est en 2003 que l'OTAN a pris le commandement de l'ISAF, créée l'année précédente pour appuyer le nouveau gouvernement et stabiliser le pays, alors que les troupes américaines continuaient les actions offensives avec des renforts multinationaux choisis. Avec l'extension progressive des zones sous le contrôle de l'OTAN jusqu'en octobre 2006, c'est l'essentiel du pays qui est passé sous la responsabilité de l'Alliance, y compris des zones non permissives nécessitant des actions de combat. Mais si la différence entre les deux composantes a aujourd'hui presque disparu, l'action de la communauté internationale conserve une légitimité élevée. Au contraire, lancée de façon délibérée par les Etats-Unis sans lien direct avec des attaques terroristes, la campagne d'Irak est fréquemment présentée comme la mauvaise guerre, au mauvais endroit et au mauvais moment - en opposition à l'Afghanistan. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle certaines nations, comme la France ou l'Allemagne, ont refusé toute implication militaire en Irak tout en déployant leurs meilleures unités - des forces spéciales - en Afghanistan sous commandement américain. Dotée dès l'invasion d'une forte composante alliée, l'opération « IRAQI FREEDOM » est pourtant restée dans les esprits une chose uniquement américaine, les médias s'escrimant même à qualifier d'illusion sa nature multinationale. L'engagement de 2 divisions multinationales au centre et au sud du pays a pourtant été une contribution importante à la stabilisation du pays, et a considérablement aidé les troupes américaines comme les forces de sécurité irakiennes. Toutefois, ces deux campagnes initialement très différentes - malgré la conclusion rapide des combats symétriques de haute intensité - ont connu un rapprochement notable. D'abord par l'absence de succès immédiat : à la victoire militaire retentissante ont succédé une lente évolution politique et une dégradation sécuritaire progressive, notamment parce que le combat asymétrique de basse intensité - guérilla, terrorisme, violences ethniques et religieuses, crime organisé, manipulations médiatiques - a pris à contre-pied les troupes américaines et coalisées. Les pertes subies par celles-ci sont également devenues comparables : avec 880 morts sur une moyenne de 155'000 militaires en Irak pour 2006, contre 191 morts sur une moyenne de 36'000 militaires en Afghanistan la même année, on parvient à des rapports respectifs de 5,7 et 5,3 tués pour 1000 soldats déployés. Et certaines études ont montré que la comparaison est encore plus parlante en intégrant les blessés. Bien entendu, les 3616 morts d'Irak et les 629 morts d'Afghanistan (à la date du 15 juillet 2007) n'ont pas le même poids politique. Mais ce mouvement de bascule entre ces deux opérations pareillement meurtrières ne trouve guère de justification autre que les raisonnements de politique intérieure : il n'existe pas de raison évidente pour laquelle un engagement croissant en Afghanistan et un engagement décroissant - ou inexistant - en Irak doivent être préconisés. Le développement très inégal des forces de sécurité locales (60'000 en Afghanistan après 5 ans contre 343'000 en Irak après 3 ans, malgré une population de taille grosso modo comparable - 30 millions d'habitants contre 27 millions) trace même des perspectives plus sombres pour l'Afghanistan, notamment quand on considère en outre le caractère périphérique de ce pays, son relief tourmenté et rigoureux ainsi que la proximité d'un sanctuaire (Waziristan). La lenteur des nations engagées à accepter la nature conflictuelle de l'opération y concourt aussi. Une démarche rationnelle consisterait donc à se demander quels sont les objectifs atteignables pour chacune des deux campagnes, les effets potentiellement déclenchés, et donc laquelle devrait faire l'objet d'un effort plus fourni de la part de la communauté internationale. En allant au-delà de la fonction stratégique d'interdiction, l'Afghanistan reste un théâtre secondaire : la naissance d'un État-nation moderne dans ce pays perclus de tribalisme et de criminalité serait un succès sensationnel, mais sans grand effet ; empêcher le retour des Taliban au pouvoir et la résurgence d'une usine à terroristes est déjà beaucoup. En revanche, si parvenir au même résultat sociétal en Irak serait tout aussi sensationnel, l'effet symbolique et sémantique obtenu aurait un impact incomparable ; c'est d'ailleurs la raison pour laquelle les islamistes sont prêts à tout pour empêcher une telle défaite, car l'avènement d'élections démocratiques dans l'après-Saddam Hussein a été identifié dans leurs rangs comme un danger mortel. Mais si une victoire aussi complète était inaccessible, à moyen terme du moins, ce qui semble bien être le cas, alors la campagne permettant d'infliger le plus de pertes à l'adversaire est celle qui devrait être privilégiée. Et c'est bien l'Irak qui permet à la communauté internationale de porter les coups les plus durs au fondamentalisme musulman : non seulement le nombre de candidats au djihad éliminés se compte par dizaine de milliers, mais la généralisation des attentats visant la population civile a montré au monde arabo-musulman la vraie nature du terrorisme mené au nom d'Allah, et durablement terni sa réputation. Par ailleurs, malgré la situation sécuritaire pour le moins difficile à Bagdad et à l'ouest du pays, la croissance économique spectaculaire de l'Irak - 17% de croissance du PIB en 2005 et 13% en 2006 - indique entre autres une transformation rapide et significative, dopée par la liberté individuelle. Il est donc permis de se demander quels intérêts impérieux la communauté internationale vise-t-elle à défendre en Afghanistan pour déployer sans cesse davantage de troupes. Et l'hésitation de l'Occident, entre une guerre « juste » mais marginale et une guerre « illégale » mais centrale, témoigne d'une vision stratégique confuse, mêlant préoccupations à court terme et domestiques, qui fonde précisément les faiblesses que toute insurrection recherche pour parvenir au succès contre plus fort que soi.   Lt col EMG Ludovic Monnerat       Evolution des effectifs terrestres en Irak et en Afghanistan, 2003-2007*   Déploiements en Irak Déploiements en Afghanistan Nation Milieu 2003 Début 2005 Fin 2006 Milieu 2007 Milieu 2003 Début 2005 Fin 2006 Milieu 2007 Albanie 70 70 120 120 28 22 22 22 ? Allemagne - - - - 2000 1800 3000 3500 Australie 1000 950 1200 1200 ? 0 0 550 1000 Azerbaïdjan 150 150 150 150 23 22 22 40-44 Belgique - - - - 232 620 330 327 Bulgarie 450 462 155 150 42 37 82 400 Canada - - - - 1950 1000 2500 2500 Corée du Sud - 3600 2300 1200 200 200 200 200 Croatie 60 0 0 0 36 45 216 300 Danemark 420 495 495 0 140 120 400 600 Espagne 1220 0 0 0 350 550 690 690 Estonie 46 40 35 40 6 10 130 130-150 Etats-Unis 150'000 150'000 140'000 170'000 10'000 18'000 20'000 27'000 Finlande - - - - 50 61 100 100 France - - - - 550 750 1700 1100 Géorgie 0 500 900 2000 - 0 0 100 Grande-Bretagne 11'000 8760 7100 5500 300-400 1000 5600 7700 Grèce - - - - 120 126 175 175 Hongrie 240 0 0 0 72 160 160 160 ? Islande - - - - 15 20 20 20 ? Italie 2950 2950 0 0 1000 500 1950 1950 Japon 0 750 0 0 - - - - Lettonie 36 122 125 15 9 9 40 100 Lithuanie 103 120 53 0 ? 41 110 130 180 Macédoine 39 32 40 40 ? 10 20 120 120 ? Norvège 140 10 0 0 64 400 530 680 Nouvelle-Zélande 61 0 0 0 100 150 120 120 Pays-Bas 1100 1400 15 15 500 311 1900 1900 ? Pologne 2300 1700 900 900 100 100 200 1188 Portugal 128 128 0 0 8 21 156 156 ? République tchèque 306 100 100 100 7 17 150 225 Roumanie 650 700 730 600 470 550 650 867 Slovaquie 83 100 103 0 40 16 57 60 Slovénie - - 4 4 ? 11 27 54 54 ? Suède - - - - 21 110 250 375 ? Turquie - - - - 163 1500 778 1000 Ukraine 1640 900 0 0 - - - -                   Total (arrondi) 174'200 174'050 154'525 182'050 18'360 28'400 43'000 54'900 dont non USA 24'200 24'050 14'525 12'050 8360 10'400 23'000 27'900     * Le tableau ci-dessus est une compilation d'informations officielles très diverses, issues de l'OTAN ou des nations individuelles. Elle ne porte que sur les effectifs déployés durablement au sol, et exclut les déploiements maritimes ; elle n'intègre pas les nations qui n'ont déployé que 10 militaires ou moins, comme l'Irlande et le Luxembourg (10), la Suisse (4) et l'Autriche (3) en Afghanistan. La situation à la mi-2007 correspond aux annonces rendues publiques ces derniers mois ; les points d'interrogation indiquent qu'aucune décision n'a encore été annoncée.
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L'accident de haute montagne survenu voici 3 jours est l'un des plus graves subis par l'armée suisse ces dernières décennies. Il a également déclenché l'accès de victimitude le plus virulent, symbole d'une société malade du risque zéro et du maternalisme. Jeudi dernier, un groupe de spécialistes de montagne de l'armée a chuté [sans avoir été surpris par une avalanche, contrairement aux premières informations] en pleine ascension de la Jungfrau, et ses 6 membres sont décédés après avoir dévalé quelque 1000 mètres. Un tel accident, le plus meurtrier pour l'armée depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, est une tragédie qui mérite les condoléances adressées par le commandement de l'armée aux parents des soldats tués, auxquelles nous nous associons naturellement. Mais rien ne légitime les attaques féroces, sur fond de victimitude aiguë, qui se sont répandues dans les médias.   De la « pipolisation » au risque zéro L'enquête ouverte par le juge d'instruction militaire, comme lors de tout accident d'envergure survenu dans le cadre de l'armée, ne sera pas ouverte avant plusieurs semaines ; les informations disponibles laissent toutefois penser que le risque d'avalanche exceptionnellement élevé en ce mois de juillet était connu de la troupe. En l'état, les responsabilités des décisions ayant mené à cet accident mortel ne sont donc pas établies. Cela n'empêche pas la presse de présenter les soldats tués comme n'en portant aucune. Dès le lendemain du drame, la presse de boulevard s'est rendue auprès de leurs parents pour recueillir leurs réactions, et se focaliser sur la seule famille manifestant de la colère à l'endroit de l'armée. Un jour plus tard, les 6 jeunes gens tués sur les flancs de la Jungfrau avaient droit chacun à une présentation individuelle, avec résumé biographique, chose plutôt rare par rapport au traitement des centaines d'accidents mortels répertoriés au fil des mois. Ou comment la « pipolisation » de l'actualité entre en résonance avec la victimitude. C'est en effet une constante : ces spécialistes de montagne, tous au bénéfice d'une large expérience personnelle dans ce milieu, sont systématiquement exclusivement présentés comme des victimes, soit de l'incompétence supposée de leur encadrement, soit même de l'institution militaire en tant que telle. Alors que des alpinistes parfois chevronnés se tuent chaque semaine ou presque dans les Alpes sans pour autant être des victimes impuissantes, on pourrait croire que ces 6 soldats ont été forcés de gravir la Jungfrau sous la menace du peloton d'exécution ! Emblématique de cette inclination, la responsable valaisanne en matière de psychologie d'urgence - Carine Clivaz Varone - a même déclaré sur les ondes de la RSR que l'impact de ce drame s'explique par le fait que l'armée devrait rendre en bonne santé les enfants qu'on lui prête. Un peu comme si elle était un camp de vacances pour adolescents attardés, une « colo » sportive où le bien-être des jeunes est l'objectif principal, et non un instrument stratégique chargé de défendre le pays et de protéger sa population avec des citoyens-soldats adultes et responsables ! La presse n'a d'ailleurs pas tardé - c'est son rôle - de remettre en question la formation même de spécialistes de montagne au sein de l'armée suisse, en se demandant si leur mission justifie les risques encourus et si l'on ne devrait pas la supprimer. Pareille interrogation est légitime, mais le risque n'est pas un argument : si la compétence d'engager des troupes en haute montagne est nécessaire dans l'armée suisse, et la topographie du pays comme le contexte de certaines opérations contemporaines donnent une indication claire à ce sujet, alors les risques pris dans l'instruction sont une affaire de mise en œuvre et n'affectent pas ce besoin. Cet épisode tragique, heureusement très rare dans l'histoire de l'armée suisse, a donc le mérite de montrer que la recherche du risque zéro et le maternalisme compulsif sont aujourd'hui devenus une menace pour la capacité de défense. Par définition, le travail du soldat est risqué, parce qu'il place l'individu dans des situations dangereuses, parce qu'il l'amène à faire usage d'armes de guerre, et parce que le réalisme de l'instruction impose des conditions préparant à l'engagement. Et les périodes d'instruction, c'est-à-dire d'apprentissage et de mise en pratique, s'accompagnent naturellement d'erreurs. Les 6 jeunes hommes de 19 à 23 ans qui sont morts jeudi n'étaient pas des enfants précipités contre leur gré dans un milieu inconnu, mais des adultes passionnés de montagne qui se sont engagés dans une troupe spécialisée et qui connaissaient parfaitement les risques de ce milieu. Le centre de compétence du service alpin de l'armée forme ainsi, en vue de les incorporer dans le groupe de spécialistes de montagne 1, des volontaires spécialement sélectionnés pour les activités de reconnaissance, d'appui, de combat et de sauvetage en haute montagne. La responsabilité individuelle des soldats n'exclut bien entendu pas celle de leurs chefs, et l'enquête de la justice militaire permettra d'en savoir davantage sur les erreurs qui ont été commises ou non avant cet accident. Cependant, au lieu de chercher des coupables, d'infantiliser nos citoyens-soldats et de bannir le risque de la vie militaire, il vaudrait mieux rendre hommage à ces milliers de jeunes gens qui, chaque année, servent sous les drapeaux et s'engagent au service de leur pays, fût-ce parfois au prix de leur vie.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Peu d'opérations militaires ont été aussi désastreuses que le raid sur Dieppe, l'opération « JUBILEE », le 19 août 1942. L'historien militaire Robin Neillands en a tiré une analyse exemplaire. En l'espace de 6 heures de ce funeste jour d'août 1942, une force combinée de 6000 soldats engagée dans l'assaut de la ville de Dieppe et de ses alentours a perdu 4131 hommes tués, blessés ou prisonniers, en majeure partie au sein de la 2e division canadienne. Aucune autre opération alliée de la Seconde guerre mondiale n'a vu des pertes comparables sur cette période. C'est en partant de cette réalité que Robin Neillands, historien militaire britannique ayant servi dans les Royal Marines, a consacré 2 ans à l'étude l'opération « JUBILEE », en s'appuyant sur des entretiens avec des officiers et des soldats engagés ce jour-là, sur des documents officiels comme le plan d'opération et le rapport après action des troupes allemandes, mais aussi sur l'évolution de la doctrine des opérations amphibies au sein des armées occidentales. Publié en 2005, son livre « The Dieppe Raid » fait en 292 pages claires et précises le tour en question. Il aboutit notamment à montrer pourquoi et comment les Alliés en sont venus à déployer 6000 hommes hautement motivés dans une opération fondée sur une appréciation de la situation lacunaire, sans commandement unifié, sans reconnaissance détaillée, sans flexibilité ni liberté d'action, sans planification prévisionnelle, sans prise en compte des possibilités adverses, sans intégrer les leçons d'autres opérations amphibies, et même sans un objectif clair. Les explications fournies après coup, lorsque l'ampleur du désastre a été révélée, et selon lesquelles « JUBILEE » aurait permis de tirer des leçons pour le débarquement en Normandie, sont en effet des justifications sans rapport avec la préparation de l'opération. Un nombre impressionnant d'erreurs de planification, de luttes de pouvoir, de compromis boiteux sont ainsi décrits par Robin Neillands, et expliquent pourquoi les soldats admirables débarqués ce jour-là sur les plages de Dieppe n'avaient aucune chance de succès. Certaines parties de l'opération ont toutefois fonctionné, comme l'engagement des commandos britanniques dans la destruction ou la neutralisation de batteries d'artillerie couvrant le secteur attaqué par la force principale. Mais ces actions d'appui, accomplies selon les mêmes principes de ce que l'on appellera ensuite les opérations spéciales, ont justement être préparées de façon distincte de l'effort principal, pour lequel l'expertise des commandos n'a pas une seule fois été considérée et demandée. Le désastre aurait ainsi pu être évité si le savoir-faire disponible à l'époque avait été pleinement exploité : la version initiale du plan reposait ainsi sur l'emploi de parachutistes pour s'emparer par surprise des hauteurs surplombant les plages de débarquement, ainsi que sur le recours à des bombardements navals et aériens pour neutraliser les fortes défenses allemandes. Que ces éléments essentiels aient été retirés du plan sans que la faisabilité de l'opération ne soit réévaluée est à la base du massacre qu'ont subi les troupes canadiennes. En définitive, l'incompétence des commandants et des officiers d'état-major impliqués dans la préparation de cette opération, malgré les erreurs en phase de conduite, est à elle seule responsable de ce désastre. La lecture de ce livre remarquable permet cependant d'apprendre au mieux comment ne pas préparer une opération, ce qui reste à toute époque profitable.   Lt col EMG Ludovic Monnerat     Robin Neillands, The Dieppe Raid - The story of the disastrous 1942 expedition, Aurum, 2005.
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Le Conseil fédéral a nommé vendredi dernier le brigadier Roland Nef comme nouveau Chef de l'Armée au 1er janvier 2008. Une nomination surprise qui annonce de nombreux défis. La désignation de l'homme qui succèdera au commandant de corps Christophe Keckeis met fin à des mois de suspense, mais suscite également la surprise : en choisissant le brigadier Roland Nef comme futur Chef de l'Armée, Samuel Schmid a trompé tous les pronostics et choisi un officier général peu connu du grand public. L'actuel commandant de la formation d'application des blindés et de l'artillerie, âgé de 47 ans, va ainsi prendre la tête de l'armée à l'instant où celle-ci doit appliquer la première optimisation de la réforme Armée XXI. Et les défis qui l'attendent ne seront pas uniquement ceux générés par la tâche qui lui incombera.   Défis externes et internes La situation difficile de l'armée est connue : une pression budgétaire énorme, des engagements croissants et une polarisation politique qui régulièrement provoque des blocages. L'étape de développement 08/11, qui répond à l'évolution de la situation stratégique pendant le processus de réforme Armée XXI, devra ainsi être mise en œuvre dans des conditions sans doute délicates, selon les résultats des élections fédérales de l'automne prochain et leurs conséquences au niveau de l'exécutif comme du législatif. Plusieurs grands chantiers sont consubstantiels à cette étape de développement : la digitalisation de l'armée, avec l'introduction de systèmes de commandement et d'équipements individuels modernes, le développement des missions à l'étranger, en situation de crise ou dans la promotion de la paix, l'acquisition de nouveaux équipements essentiels comme l'avion de combat remplaçant le Tiger, mais aussi l'amélioration des conditions du personnel enseignant, victime d'une hémorragie insupportable. Pourtant, certains défis sont aussi internes : les structures de l'Armée XXI n'ont pas encore trouvé leur rythme de croisière, et des interrogations restent encore sur les rôles respectifs des grands états-majors directement subordonnés au Chef de l'Armée. La fonction même de ce dernier, nouvelle pour l'armée suisse en-dehors des périodes de mobilisation, est encore contraire à une culture de commandement qui, traditionnellement, recherche la division du pouvoir et tend inexorablement au primus inter pares. Dans ce cadre, la nomination d'un jeune brigadier au poste suprême est un geste politique significatif à l'endroit des officiers généraux situés à la tête de l'armée, qui ont fait acte de candidature et dont les compétences sont reconnues. De toute évidence, le Conseil fédéral a désigné un homme qui pourra agir dans la continuité à la condition de pouvoir asseoir d'emblée son autorité et incarner un poste fortement exposé. Les conseils de son futur prédécesseur, régulièrement pris à partie dans des termes parfois scandaleux, pourront s'avérer précieux. On espère d'ailleurs que l'armée pourra continuer à compter sur les services du commandant de corps Keckeis après sa mise à disposition : un général doté d'une telle énergie et au bénéfice d'une telle expérience, que les turpitudes de la Berne fédérale ont fatigué mais non brisé, peut encore nous apporter beaucoup, notamment dans la formation des états-majors supérieurs et comme consultant au profit de la direction de l'armée. A une époque où les militaires ne bénéficient plus guère de soutien à Berne, resserrer les rangs s'impose...
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L'arrestation récente d'individus préparant des attaques contre des installations militaires, aux États-Unis comme en France, illustre le caractère décentralisé et sociétal des conflits modernes. Le 8 mai dernier, le FBI a arrêté 6 ressortissants étrangers préparant une attaque armée sur la base toute proche de Fort Dix, dans le New Jersey, après une longue surveillance. Six jours plus tôt, c'est la DST qui a arrêté à Nancy un franco-algérien préparant une attaque armée entre autres sur la base de Dieuze, après l'avoir surveillé pendant deux ans. Ces événements sont proches à bien des égards : les hommes interpellés sont des islamistes convaincus, des combattants issus de l'immigration qui avaient déjà commencé leur passage à l'acte. Ce sont également des individus isolés et autodidactes qui n'ont jamais passé par un camp d'entraînement terroriste en Asie centrale, des électrons libres et mineurs de la mouvance islamiste. Dans chaque cas, des dénonciations de particuliers ou de proches ont permis aux services de sécurité d'identifier la menace, de suivre son évolution, puis d'y mettre un terme assez tôt pour éviter une attaque et assez tard pour assurer une récolte de preuves et d'aveux accablants. Mais que se serait-il passé en l'absence de telles dénonciations ? L'avantage du djihadiste amateur Le cas américain mérite que l'on s'y attarde. Les 6 jeunes hommes âgés de 22 à 28 ans que le FBI a mis sous les verrous étaient tous des immigrés musulmans nés dans les Balkans ou au Moyen-Orient, puis arrivés très jeunes sur le continent (et pour moitié restés illégalement). Le groupe a commencé à se former en 1999, lorsque 3 d'entre eux ont débuté ensemble l'école supérieure, puis s'est progressivement radicalisé en accordant toujours plus de place dans sa vie à la religion musulmane. La source de cette radicalisation n'est pas encore connue : un oncle des 3 frères d'origine albanaise composant le groupe était dès les années 90 un islamiste convaincu, mais d'autres facteurs sont également entrés en ligne de compte, parmi lesquels les conflits armés en cours et la propagande islamiste disponible sur Internet. Quoi qu'il en soit, le groupe a été découvert lorsque ses membres ont remis à l'employé d'un commerce une cassette vidéo, sur laquelle on les voyait employant des armes et chantant « Allah Akbar », afin de la transférer sur DVD. Ce dont la police a été rapidement informée. Les informations actuellement disponibles, notamment dans l'acte d'accusation des djihadistes qui retrace l'enquête du FBI et l'infiltration du groupe, montrent ainsi la progression des actes préparatoires prouvés en vue d'une attaque armée : 3.1.06 : entraînement aux armes à feu ; 11.8.06 : reconnaissance des bases de Fort Dix et Fort Monmouth ; 13.8.06 : reconnaissance de la base aérienne de Dover et du bâtiment des garde-côtes à Philadelphie ; 28.11.06 : acquisition d'une carte détaillée de la base de Fort Dix ; 2.2.07 : entraînement intensif aux armes à feu (pistolets, fusil à pompe, fusil semi-automatique) ; 26.2.07 : entraînement tactique (avec paintball) ; 15.3.07 : entraînement tactique (idem) ;- 6.4.07 : commande de 4 fusils d'assaut AK-47 et de plusieurs M-16 ; 27.4.07 : commande d'un fusil d'assaut AK-47 supplémentaire. Ces actions n'ont rien d'extravagant d'un point de vue militaire : instruction de base, acquisition de renseignements, instruction de groupe et prise du matériel nécessaire sont bien ce qu'une formation armée ferait en vue d'une action directe sur un objectif fortement défendu. La principale différence, c'est que la discrétion souhaitée pour l'action et les ressources limitées de ses auteurs imposent une préparation étalée sur plusieurs années. Et ceci dans un cas comme dans l'autre. Les informations disponibles sur le cas en France, sont bien moins nombreuses ; elles indiquent cependant que l'homme arrêté a procédé à des tests d'explosifs en 2006, et qu'il avait envisagé plusieurs cibles civiles, outre la base militaire où est stationné le 13e régiment de dragons parachutistes, l'une des unités spéciales françaises ayant selon toute vraisemblance participé à la traque des dirigeants islamistes en Afghanistan. Dénoncé comme islamiste en 2004 par sa première femme (qui l'a quitté en emmenant sa fille aînée), il a également voyagé à Londres, en Algérie et au Liban - ce qui laisse supposer une possible influence durant ces voyages. Depuis des mois, il était en contact avec des membres d'Al Qaïda au Maghreb islamique, l'ancien Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), et la perquisition effectuée à son domicile a permis de retrouver des bonbonnes de gaz, un extincteur vide et de la documentation sur les armes et la fabrication d'explosifs. Ces djihadistes sont bien entendu des amateurs : leur méconnaissance des règles élémentaires en matière de sécurité opérationnelle, notamment, a grandement facilité l'intervention des services de sécurité. De même, ils se sont lancés dans leur entreprise sans formation préalable, en apprenant sur le tas et en cherchant de la documentation en ligne. Malgré cela, la récente fusillade de Virginia Tech a montré que les amateurs, dès lors qu'ils sont armés et fanatisés, sont parfaitement capables de provoquer un massacre. Quel aurait pu être l'effet d'une attaque armée sur la base de Fort Dix, où travaillent quelque 16'000 militaires et civils, et où l'U.S. Army procède essentiellement à l'instruction de ses réservistes ? Compte tenu du trafic immense au quotidien, et du fait que l'un des djihadistes avait accès à la base puisqu'il y avait livré des pizzas au service de son père, l'effet de surprise aurait été probable et des dizaines de personnes seraient probablement tombées sous le feu du groupe islamistes avant que la garde de la base ne parvienne à réagir efficacement. Bien entendu, les actions dans la profondeur sur une base ennemie forment un mode opératoire qui a été pratiqué au cours de nombreux conflits ; mais il y a une différence entre rechercher une neutralisation opérative par la fixation de forces en défense (action du SAS en Afrique du Nord durant la Seconde guerre mondiale, par exemple) et le coup d'éclat stratégique consistant à frapper par surprise une base réputée inviolable (raid sous-marin allemand sur Scapa Flow, par exemple) d'une puissance ennemie bien plus forte que soi-même. Un raid mené sur Fort Dix, même s'il n'aurait laissé aucune chance de survie à ses auteurs, aurait ainsi eu un retentissement planétaire immédiat et aurait bien entendu constitué un affront majeur pour les États-Unis. Ses auteurs, qui n'auraient pas pu être considérés comme des terroristes puisqu'ils se seraient attaqués à une cible militaire, seraient devenus des héros pour toute la mouvance islamiste, pour une partie des populations arabo-musulmanes, et pour tout ce que le monde compte d'anti-américains. Car si le terroriste suscite l'opprobre en frappant de façon indiscriminée des non-combattants et s'engage généralement sur une voie sans issue positive, le djihadiste affrontant au prix de sa vie l'ennemi juré en s'attaquant à ses soldats tout-puissants récolte un bénéfice au moins équivalent en terme d'impact sur les opinions publiques, sur la volonté des dirigeants politiques, sans perdre le moins du monde en légitimité. Et ceci encore plus s'il s'agit d'un amateur menant son combat dans une infériorité matérielle totale. Il est naturellement prématuré de voir derrière ces deux cas un retour en grâce de la symétrie, une recherche d'un affrontement du faible au fort respectant le droit de la guerre pour augmenter l'efficacité stratégique à moyen et à long terme. Mais l'avènement de combattants à la fois invisibles, isolés et autodidactes montre le pouvoir toujours plus grand que l'individu peut acquérir, et la dimension toujours plus sociétale des conflits armés. Avec des conséquences sur leur durée, puisqu'à la lente maturation des soldats répond le patient désamorçage des casus belli, parallèlement à l'attrition de leurs effets. Pour mémoire, une tentative d'attentat a déjà eu lieu sur Fort Dix en 1970, en pleine guerre du Vietnam. Mais ses auteurs, des opposants radicaux à ce conflit, s'étaient par erreur fait exploser dans leur domicile... Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Voici 25 ans, le 1er mai 1982, la Royal Air Force britannique tirait les premiers coups de la reconquête des Malouines par le bombardement de l'aérodrome de Stanley. Une opération aérienne dont l'importance est souvent négligée. Les bombardiers lourds Avro Vulcan n'avaient pas été prévus pour cela. Entrés en service en 1956 pour faire partie de la force de dissuasion nucléaire britannique, ces avions subsoniques en aile delta ont évolué au fil du temps pour être spécialisés dans les frappes nucléaires tactiques, à basse altitude et au profit des troupes au sol de l'OTAN. Leur première opération de combat aura cependant un cadre tout à fait différent : un bombardement conventionnel, mené par surprise et à très grande distance, dans le cadre de la reconquête des îles Malouines suite à l'invasion argentine. L'archipel des Malouines comptait en 1982 une seule piste en dur, près du chef-lieu de Stanley. Avec ses 1250 mètres de longueur, elle ne permettait pas d'accueillir les Mirage et Skyhawk des Forces aériennes argentines (qui d'ailleurs n'ont pas entrepris le prolongement de la piste à cette fin, alors qu'il aurait substantiellement accru leurs capacités aériennes), mais elle autorisait l'emploi d'avions de transport C-130 Hercules et d'avions d'attaque au sol Pucara, une contribution importante à la défense terrestre des îles. Interdire l'emploi de l'aérodrome de Stanley faisait donc partie des priorités des militaires britanniques, dans la mesure où la supériorité aérienne était essentielle pour le succès de toute tentative de débarquement. Le problème, c'est que la piste était située à 3886 miles (6250 kilomètres) de l'aérodrome le plus proche susceptible d'être utilisé par la Royal Air Force, sur l'île d'Ascension (un aérodrome d'ailleurs construit par les États-Unis durant la Seconde guerre mondiale). Or le seul bombardier lourd équipant encore la RAF à l'époque, le Vulcan, ne pouvait atteindre un tel objectif qu'avec plusieurs ravitaillements en vol. C'est donc une opération complexe et risquée qui a été montée sous le nom de couverture "Black Buck", avec la première mise en oeuvre le 1er mai 1982 : le déploiement d'une véritable flottille aérienne pour larguer des bombes sur Stanley. Au total, 2 bombardiers Vulcan (dont 1 comme réserve) et 11 ravitailleurs Victor (dont 2 comme réserve) ont décollé d'Ascension, mais le Vulcan prévu pour l'opération a connu des problèmes de pressurisation et a été remplacé par l'avion de réserve, alors qu'un Victor a eu des problèmes mécaniques et a également dû regagner sa base. Les 6 autres missions "Black Buck" ont également mobilisé 13 avions, dans la même composition. Pour parvenir jusqu'à l'objectif, il n'a fallu pas moins de 15 ravitaillements en vol : 7 pour le Vulcan XM607, avec son plein chargement de 21 bombes de 1000 livres, et 8 pour les ravitailleurs eux-mêmes, afin de suivre le bombardier et néanmoins de regagner Ascension. Le dernier ravitailleur est d'ailleurs allé au-delà de son devoir pour remplir le Vulcan puisqu'il n'avait plus assez de carburant pour son retour ; il fut ravitaillé in extremis par un autre Victor venu d'Ascension, prévenu dès que le signal du succès de l'attaque permit de rompre le silence radio pour toute l'opération. A moins de 500 km de Stanley, le Vulcan désormais seul descendit à 100 mètres au-dessus de la mer pour échapper aux radars argentins nouvellement installés autour de la piste ; à quelque 60 km, il remonta à 3000 mètres pour entamer sa séquence de bombardement. C'est à 16 km de la cible qu'il fut pris dans le radar d'un canon anti-aérien argentin, mais l'équipage enclencha son brouilleur et échappa à cette menace. Le 1er mai à 0738, 10 tonnes de bombes furent larguées sur l'aérodrome occupé, selon une trajectoire diagonale visant à toucher la piste au moins une fois ; une bombe s'écrasa en plein milieu, et les autres firent des dégâts dans les installations d'appui. La surprise complète obtenue par les Britanniques leur permit de regagner sans difficulté la base, avec un appui fourni par un avion de détection Nimrod et 2 ravitailleurs Victor. Débarrassé de ses 21 bombes, le Vulcan n'eut cependant besoin que d'un seul ravitaillement en vol pour rentrer à Ascension, après un vol de 16 heures sur près de 13'000 km. C'était à l'époque la plus grande distance de bombardement jamais enregistrée, et elle mobilisa les 14 ravitailleurs de la RAF. Ce record ne fut battu qu'en 1991, lorsque des bombardiers américains B-52 partis des États-Unis attaquèrent des cibles irakiennes - mais avec l'appui de ravitailleurs pré-déployés. L'effet matériel de l'opération "Black Buck 1" ne fut pas dévastateur : l'utilisation de la piste ne fut pas interrompue, et des avions de transport continuèrent de s'y poser et d'en décoller durant presque toute la guerre, avant tout de nuit. En revanche, au-delà de l'effet politique et médiatique d'un tel bombardement a priori presque impossible, l'opération eut exactement l'effet attendu : elle dissuada les Argentins d'entreprendre la moindre action pour positionner leurs avions à réactions sur les Malouines, imposant donc des vols depuis le continent qui réduisaient massivement leur autonomie au-dessus du théâtre d'opérations. Les Britanniques n'en avaient toutefois pas terminé avec la menace aérienne argentine pour leurs troupes terrestres : l'interdiction partielle de Stanley signifiait que la piste en herbe de Pebble Island, à l'ouest des îles, prenait une importance croissante. Or cet aérodrome, occupé notamment par 6 Pucara et une garnison de quelque 120 hommes, se situait à 50 km de San Carlos, l'emplacement choisi pour le débarquement ! C'est une opération spéciale ("Prelim") exécutée par le Special Air Service, culminant par un raid les 14 et 15 mai 1982, qui permettra de détruire les avions argentins et neutraliser toute menace aérienne à proximité du débarquement. Le détonateur de cette reconquête reste cependant la première opération "Black Buck", accomplie à la limite du possible avec un avion aujourd'hui légendaire.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Les technologies de la communication ont élargi les champs de bataille aux sociétés en multipliant l'impact des médias sur les populations. L'influence du public est devenu un combat à part entière dont l'individu détient la clef. L'importance des opinions publiques pour le succès d'une opération militaire de longue durée existait déjà dans la Grèce antique, comme le rappellent les affres d'Athènes et de sa campagne en Sicile. C'est toutefois le nationalisme et la levée en masse de l'ère industrielle qui ont commencé à en faire un facteur décisif, au point que Napoléon avait coutume de dire que deux bonnes gazettes valaient une victoire au champ d'honneur. Le souci du moral à l'arrière durant la Première guerre mondiale et la volonté des dirigeants alliés durant la Seconde de tenir le public en haleine par des succès même mineurs allaient dans la même direction. Le contrôle de l'information a radicalement changé avec la démocratisation des postes de télévision et des équipes de reportages mobiles. Pendant la deuxième moitié du XXe siècle, le monopole sur l'information de masse est progressivement passé de l'État aux médias, et donc aux courants majoritairement représentés dans les rédactions. Cette mutation a eu une influence majeure sur l'issue de plusieurs conflits de basse intensité : en donnant un écho considérable aux propos de minorités agissantes, les médias ont contribué à façonner l'opinion publique et à contraindre plusieurs Gouvernements de mettre un terme à leurs opérations, que ce soit la France en Algérie, les Etats-Unis au Vietnam ou Israël au Liban[1]. La guerre a ainsi changé de visage, et superpose désormais le symbolique au réel, l'apparence de l'action à l'action elle-même ; comme le résume à merveille François-Bernard Huyghe, elle ne « consiste pas seulement à faire rentrer des morceaux de fer dans des morceaux de chair, mais aussi des idées dans des esprits[2]. » En l'absence d'une guerre totale et imminente qui menace la survie de la nation, aucune opération militaire ne jouit plus en Occident du soutien unanime de la population : expliquer les raisonnements qui sous-tendent les décisions vont de soi[3], tout comme le fait de rechercher un soutien maximal pour les objectifs fixés et la manière de les atteindre. Vaincre et convaincre sont indissociables l'un de l'autre. La situation actuelle en Irak illustre parfaitement l'importance des perceptions dans l'issue d'un conflit. Les contraintes de l'occupation militaire et les images des sévices infligés à la prison d'Abu Ghraib ont eu un impact considérable sur l'avis de la population irakienne au sujet des soldats de la coalition, passés au fil des mois de libérateurs en occupants ; à l'inverse, leur engagement dans la reconstruction du pays et leurs campagnes d'information systématiques - souvent menées discrètement lors de contacts personnels - ont évité l'émergence d'une résistance à l'échelon national. La manière dont les Irakiens perçoivent les militaires coalisés fait ainsi l'objet de sondages systématiques. Mais l'élément central de l'Irak reste le fait que les médias sont désormais des belligérants à part entière dans le combat pour l'opinion publique. Les raisons avancées pour cette opération militaire ou pour s'opposer à celle-ci n'ayant pas été pleinement corroborées, le besoin de convaincre et d'influencer les perceptions reste essentiel. Ce qui amène les médias passionnément hostiles à cette guerre à en fournir une couverture biaisée, visant à convaincre et non à informer ; le journaliste Alain Hertoghe a par exemple montré la désinformation systématique des 5 principaux quotidiens français lors de l'invasion[4], et ces mécanismes restent aujourd'hui à l'œuvre. Cette lutte entre les chancelleries et les rédactions est cependant transformée par l'évolution technologique. Les moyens de communication modernes permettent en effet au soldat individuel de maintenir le contact en opération extérieure ; en Irak, un tiers des soldats US utilisent au moins une fois par jour l'Internet ou le courrier électronique pour communiquer avec leurs proches, et un autre tiers une fois par semaine. Sous l'œil inquiet de ses supérieurs et au grand dam des reporters, le soldat moderne écrit des messages, tient un journal sur la Toile ou prend des photos numériques qui sont reçus et redistribués à domicile. Qu'il soit appelé à devenir la clef des conflits de perceptions est donc probable.   Lt col EMG Ludovic Monnerat [1] Gil Merom, How Democracies Lose Small Wars, Cambridge, 2003 [2] François-Bernard Huyghe, Quatrième guerre mondiale - Faire mourir et faire croire, Editions du Rocher, 2004 [3] Loup Francart, La guerre du sens, Economica, 2000 [4] Alain Hertoghe, La guerre à outrances, Calmann-Lévy, 2003
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Prolongation de 12 à 15 mois des déploiements pour les unités d'active, envoi de 13'000 soldats de la Garde nationale : les États-Unis donnent l'impression de jeter toutes leurs forces dans les batailles en cours. A quel prix ? La décision a pris tout le monde par surprise : mercredi soir, le Secrétaire américain à la Défense Robert Gates a annoncé que toutes les unités d'active de l'US Army présentes dans le secteur de responsabilité du Central Command ou prévues pour y être engagées verront la durée de leur déploiement étendue à 15 mois, et ne resteront désormais plus que 12 mois sur leur base d'origine avant de repartir en mission. Cette mesure ne s'applique aux unités des Marines, de la Navy ou de l'Air Force, ni aux unités de la Garde nationale ou de la réserve. Pour compenser le choc, les soldats maintenus en mission recevront 1000 dollars par mois ou portion de mois supplémentaire. Malgré cela, le rythme des rotations devrait prochainement être 12 mois en mission pour 12 mois à domicile, avant de passer à respectivement 12 et 24 mois. A condition de parvenir à augmenter l'effectif de l'US Army d'active de 62'000 militaires en 5 ans.   Le prix des options militaires Où se trouvent les Forces armées américaines après 4 ans d'opérations en Irak, en Afghanistan, dans la Corne de l'Afrique et ailleurs ? A l'automne dernier, l'image généralement donnée d'elles dans les médias était celle d'une institution à bout de souffle, incapable de produire un effort supplémentaire et subissant l'évolution des événements. En décembre et janvier derniers, l'administration Bush a pris le contre-pied de cette vision en nommant de nouveaux commandants, en imposant une nouvelle approche et en renforçant les effectifs à disposition du CENTCOM pour ses deux principales campagnes. Les États-Unis ont donc démontré qu'ils avaient d'autres options militaires à disposition et de la marge de manœuvre. Mais à quel prix ? Dans l'ensemble, les renforts déployés ou en cours de déploiement atteignent environ 30'000 militaires pour l'Irak et 7000 pour l'Afghanistan, ce qui devrait porter les effectifs américains dans ces deux pays, l'été prochain, à respectivement 170'000 et 27'000 - les plus élevés jamais atteints sur une longue durée. Et la prolongation des déploiements, comme l'annonce de l'envoi de 4 brigades de la Garde nationale rassemblant 13'000 soldats dès la fin 2007, visent précisément à maintenir ce volume. De sorte que les moyens du CENTCOM, en tenant compte des bases arrières au Koweït, des quartiers-généraux sur la péninsule arabique et des deux groupes aéronavals qui croisent actuellement entre le Golfe persique et l'Océan indien, doivent atteindre les 260'000 militaires. Pour des Forces armées qui comptent 2,2 millions de membres en uniforme, éléments d'active, de milice et de réserve confondus, un tel volume ne semble pas exceptionnel. Dans les faits, et comme le montre la présence de 125'000 employés privés servant les armées US en Irak, le ratio entre éléments de mêlée et d'appui devient tel que l'institution militaire américaine a depuis longtemps dépassé ses propres capacités en la matière, et est dépendante - comme d'autres - de nombreuses sociétés privées pour des tâches logistiques, informationnelles ou sécuritaires. Les corps expéditionnaires déployés en Irak et en Afghanistan ne sont pas les produits naturels d'un système encore axé sur la défense territoriale à long terme. Et leurs membres portent de façon disproportionnée le poids de la lutte. Ce qui a une incidence sur l'alimentation des rangs les plus exposés. Là encore, contrairement à la vision propagée par de nombreux médias, les Forces armées américaines n'ont pas de problème de recrutement : pour l'année fiscale en cours, qui s'achèvera en septembre prochain, l'ensemble des forces sont à 104% par rapport à leurs objectifs, et l'US Army d'active, la plus touchée par les opérations en cours, à 107% ; le recrutement fonctionne également bien pour la Garde nationale, mais les composantes de réserve ont quelques difficultés. Celles-ci s'expliquent cependant par le fait que les militaires préfèrent rester dans leurs unités plutôt que de passer à la réserve, pour de toute manière repartir en mission... De fait, la rétention au sein des unités est également un succès constant : depuis 2001, et malgré les pertes subies quotidiennement, chaque année voit par exemple plus de soldats de l'US Army resigner pour continuer leur carrière que les objectifs - 107% en 2004, 108% en 2005 et 105% en 2006 (3210 soldats de plus que nécessaire). L'an dernier, ce succès était d'ailleurs le plus important dans la Garde nationale, avec 118% des objectifs (soit 6277 soldats de plus que nécessaire, de quoi compenser les 958 soldats manquants dans le recrutement, qui a atteint 98,6% des objectifs). Ainsi, pour l'année fiscale 2006 , l'US Army d'active a engagé 80'635 recrues et réengagé 67'410 soldats - deux chiffres en hausse, qui permettent effectivement de compter sur une augmentation des effectifs. Mais la conservation du personnel expérimenté, face à la concurrence acharnée des sociétés militaires privées et d'une économie générale performante, a un coût financier considérable : les primes de réengagement versées par l'Army et les Marines se sont élevées à 1,03 milliards de dollars en 2006, contre 174 millions en 2003. En fait, l'Army d'active a versé un bonus à deux tiers de soldats réengagés en 2006 contre moins de 20% en 2003, avec une moyenne d'environ 13'000 dollars par bonus ; les bonus les plus élevés, comme les 150'000 dollars promis aux opérateurs les plus expérimentés des forces spéciales acceptant de rempiler pour 6 ans, restent cependant inférieurs au salaire annuel octroyé par certaines sociétés analogues à Blackwater et consorts (jusqu'à 1000 dollars par jour). Une attention particulière a été portée aux unités de la Garde nationale et de la réserve, puisque les bonus sont passés en 3 ans de 27 millions par an à plus de 335 millions. Les membres de ces composantes ne s'attendaient en effet pas à être déployés de façon aussi massive et durable, puisque ces dernières années ils ont parfois fourni de 40% des effectifs déployés en Irak. Aujourd'hui, 74'000 d'entre eux sont déployés dans le monde, contre près de 200'000 en 2005, et leur période de mobilisation a été ramenée à 12 mois, contre 18 à 21 mois précédemment, pour tout le cycle mise sur pied - instruction - déploiement - engagement - redéploiement - licenciement. Malgré cela, le niveau actuel des troupes ne pourra être maintenu sans une force contribution de leur part. Au-delà de ces chiffres, que peut-on dire du profil des militaires actuellement déployés ? Cette dimension est naturellement plus difficile à mesurer. On peut noter, pour l'US Army et à la différence des autres services, une baisse dans la qualité du recrutement , puisqu'en 2005 seuls 87% des recrues avaient leur diplôme de High School contre un objectif déjà révisé à la baisse de 90% ; toutefois, ce pourcentage s'établit à environ 71% pour la jeunesse américaine . Une étude portant sur les divorces au sein des couples dont un membre au moins est militaire a montré que le taux de divorce est passé de 2,5% en 2001 à 3% en 2005 ; mais ce chiffre est équivalent à celui de 1996, et l'étude a même montré que les déploiements de longue durée avaient plutôt tendance à réduire la probabilité de divorce. Un aspect plus inquiétant est celui des symptômes de stress post-traumatique : entre 14% et 20% des militaires déployés, et notamment ceux qui ont vécu plusieurs déploiements, sont touchés . Ceci doit être rapproché des pertes : 3296 tués à ce jour en Irak depuis 2003, avec un total de 24'324 blessés au 2 février dernier, dont 7267 suffisamment graves pour nécessiter une évacuation ; pour l'Afghanistan, ces chiffres s'établissent respectivement à 377 morts et 1141 blessés au 24 mars dernier, dont 692 à évacuer. Et si les pertes sont en baisse en Afghanistan, elles sont au contraire en hausse en Irak, avec 25% davantage de tués que durant les années 2004 à 2006. Un aspect plus inquiétant encore est la situation matérielle . Après une décennie de réduction forcée et de négligence budgétaire, les unités américaines ont été engagées dans des conflits particulièrement éprouvants pour les équipements ; alors qu'un char de combat Abrams roule chaque année environ 900 km, il en fait par exemple presque 10 fois plus en Irak, et dans des conditions climatiques difficiles. Le niveau de disponibilité annoncé par certaines formations à domicile, avec 30 chars opérationnels sur 240 dans une division blindée, est ainsi catastrophique. A brève échéance, c'est tout le parc matériel des unités terrestres et de leurs appui qui nécessitera un effort gigantesque pour éviter une fin de vie prématurée.   L'escalade de la guerre Quelle conclusion peut-on tirer de ces chiffres ? L'engagement accru des Forces armées américaines, afin de relancer la contre-insurrection en Irak et de prévenir le retour des Taliban en Afghanistan, se fait alors que leur situation était déjà difficile, et celle-ci pourrait bien devenir critique. Le personnel militaire fait preuve d'une résilience extraordinaire, et c'est bien parce qu'il perçoit le sens de la lutte qu'il fait face ainsi, qu'il continuera probablement de le faire dans sa grande majorité. Mais l'efficacité opérationnelle des unités éprouvées par des déploiements incessants va finir par devenir problématique, et les mesures destinées à alléger la pression mettront des années avant de déployer leurs effets. L'US Army, sur laquelle repose l'essentiel de l'effort, remplira sa mission. Elle n'en sortira cependant guère intacte, même si son personnel aura acquis une expérience précieuse. Ce qui amène à considérer la situation des Forces armées dans leur ensemble. L'Army est presque entièrement liée à l'Irak et l'Afghanistan, dans la mesure où ses ressources actuelles suffisent à peine à maintenir le niveau des troupes. Les forces spéciales sont également liées, puisqu'elles sont également engagées dans bien d'autres secteurs. Les Marines ont l'équivalent d'une division en permanence à l'engagement, et forment dès lors la réserve d'intervention aéroterrestre sur laquelle comptent les États-Unis pour faire face à l'imprévu (les réserves traditionnelles de l'Army, comme les parachutistes, sont pour l'essentiel dépensées). En revanche, la Navy et l'Air Force ont un rythme opérationnel un peu plus élevé qu'avant 2001, notamment par la forte mobilisation de leurs moyens de transport et d'exploration. Par conséquent, les Forces armées américaines ont dépensé l'essentiel de leurs moyens de stabilisation, mais elles conservent une forte capacité de coercition et sont parfaitement en mesure de monter une opération offensive ou défensive de haute intensité, avec une composante terrestre de petite taille et des appuis aériens massifs, ou uniquement dans l'espace aérien et maritime. En d'autres termes, et une fois de plus à l'inverse de ce que l'on peut souvent lire ou entendre, les États-Unis n'ont pas perdu toute capacité d'action et de réaction stratégique. Le renforcement des moyens dans l'Océan Indien et le Pacifique, avec la présence permanente d'un second groupe aéronaval et le déploiement avancé de chasseurs-bombardiers furtifs ultramodernes, en témoigne. Il se trouve simplement que leurs options militaires se sont réduites. Voilà le véritable prix des efforts accrus en Irak et en Afghanistan : les États-Unis ayant engagé leur outil militaire le plus capable d'actions proportionnelles et durables, ils seront d'autant plus contraints - en cas de nécessité - à des actions décisives et ponctuelles, dont le potentiel dissuasif est tout aussi réel que le risque d'escalade. La stratégie de contre-insurrection adoptée à contrecœur par une institution vouée à l'emploi direct et massif de la force a paradoxalement placé celle-ci dans une situation où cet emploi est devenu davantage probable, faute d'autre option valable. Ou comment même des conflits d'ampleur mesurée provoquent invariablement une escalade de la guerre. Et comme les prochaines élections américaines peuvent placer aux commandes une équipe allergique à une telle escalade, c'est bien une neutralisation stratégique qui est désormais dans la balance. Les risques pris par l'administration Bush laissent donc penser que les Américains jouent bien actuellement leur va-tout. Les prochains mois seront intéressants à suivre...   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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À travers l'histoire, les causes des conflits ont été aussi diverses que les hommes eux-mêmes, et les idées religieuses ou politiques ont souvent fait office de casus belli. Mais l'essor des moyens de communication a donné une importance croissante aux concepts sous-jacents de la technologie, au point d'en faire une toile de fond dominant les affrontements de ce siècle. Depuis près d'une décennie, entre 30 et 60 guerres prolongées ravagent de larges portions des deux hémisphères, selon les différentes méthodes statistiques utilisées en la matière. Ces conflits de basse intensité rassemblent des cas aussi divers que la lutte des Tigres tamouls pour leur indépendance au nord du Sri Lanka, les affrontements interethniques dans l'est - si riches en ressources naturelles - de la République démocratique du Congo, les violences criminelles endémiques mâtinées de guérilla et de trafic de drogue en Colombie, les accrochages perpétuels entre rebelles musulmans et forces étatiques au Cachemire indien, ou encore la guerre civile fondée par l'extrémisme religieux qui continue de déchirer l'Algérie. Il serait vain de comparer en détail les raisons qui ont poussé tous ces belligérants à choisir la voie de la violence armée, mais il apparaît que la circulation des idées en soi constitue aujourd'hui un facteur déterminant. De tous temps, l'homme s'est battu pour ce qu'il a, pour ce qu'il est et pour ce qu'il pense. Cependant, les conflits déclenchés par les idées ont longtemps été liés aux seules guerres de religion, comme le rappellent les combats des Israélites, le djihad mahométan, les hérésies en Europe et les croisades invoquées par le Pape. Depuis la Révolution française, les idéologies sont venues concurrencer les préceptes religieux et favoriser de nouveaux conflits axés sur la vision de l'autre et du monde - avec en particulier le nationalisme, l'anarchisme, le communisme et le nazisme. Ces deux ensembles de concepts ont d'ailleurs fréquemment eu tendance à se confondre, ainsi que le montrent l'iconisation des leaders sous les régimes communistes ou l'expansion de la charia comme base légale. Les idées toutefois ne suffisent pas à assurer la conquête des esprits, car elles dépendent des vecteurs capables de les répandre. Si le meilleur orateur du monde antique - Démosthène - n'est pas parvenu à convaincre les Athéniens du danger posé par Philippe II de Macédoine, sans doute l'environnement médiatique de son époque explique-t-il l'échec de ses philippiques. La circulation des idées a été totalement transformée par l'invention de l'imprimerie, l'avènement de la presse, puis la naissance des médias audio-visuels de masse ; elle connaît aujourd'hui une évolution encore plus rapide avec la conjonction de l'Internet, des ordinateurs et des liaisons sans fil. Or l'emploi au quotidien de ces vecteurs modernes repose lui-même sur un ensemble d'idées et de valeurs sous-jacentes qui contribue lourdement à embraser notre planète. Un appareil a priori aussi anodin que le téléphone portable constitue un bon exemple de ce phénomène. Employer toutes ses fonctions suppose une exploration empirique de ses menus, un apprentissage rationnel d'un espace entièrement logique - analogue à une recherche scientifique simplifiée. Établir des communications exige le choix d'un fournisseur et la comparaison des offres, et donc l'intégration de la notion de concurrence économique et de liberté d'achat. Mais le portable est également un objet pouvant être personnalisé, par l'acquisition d'un boîtier, d'un fond d'écran ou d'une sonnerie supplémentaires, et ainsi contribuer à une recherche du plaisir et une affirmation de l'identité à travers l'apparence. La simple possession d'un tel appareil suggère l'adoption et l'application d'idées précises. Bien entendu, le téléphone portable modifie également la relation de l'individu avec son entourage et son environnement. L'accès direct à des personnes précises autorise l'établissement rapide de relations transversales, contournant les cloisonnements hiérarchiques ou sociaux. Le maintien des liaisons, en tout lieu et en tout temps ou presque, fait de l'individu le membre informel d'un réseau évolutif, indépendamment de ses mouvements. La capacité d'envoyer et de recevoir des messages ou des images implique un haut degré de liberté d'expression et d'opinion. La disponibilité permanente de l'autre favorise l'échange spontané des émotions et des réactions au-delà des codes qui caractérisent une société. Et ces éléments sous-jacents se retrouvent également, à des degrés certes divers, dans l'utilisation du courrier électronique, des weblogs, des chats et autres médias récents. Pour le citoyen occidental - ou occidentalisé - typique, les concepts qui sous-tendent les nouvelles technologies de l'information et de la communication sont largement transparents. Ils font partie de son acquis sociétal, de sa vie privée, de sa vision du monde. Tout au plus se soucie-t-il des excès dus à un usage abusif ou à une rupture trop marquée des habitudes ; mais comme il constitue le client principal des applications courantes, les produits incompatibles avec ses attentes sans cesse stimulées par la publicité ne peuvent espérer de vie commerciale. La transformation rapide des sociétés occidentales, essentiellement dictée par les échanges d'information sans cesse accrus, génère ainsi sa propre demande en applications et en contenus à même de satisfaire les besoins des individus, qu'il s'agisse d'appareils domestiques, de produits culturels ou de distractions commerciales. Mais le citoyen non occidental - ou non occidentalisé - est confronté à un déferlement d'objets et de prestations qui remettent en cause une partie de ses valeurs. La technologie moderne est une grande égalisatrice qui renforce les individus, distribue les liens et relativise les dépendances ; même ses contenus les plus simples - comme les séries TV, les jeux vidéos, le cinéma populaire ou les sites en ligne - propagent des idées souvent corrosives : l'égalité entre les sexes, la primauté de la loi des hommes, la recherche du plaisir par la consommation, la libre séduction entre adultes, la quête empirique du savoir ou encore la comparaison critique des informations. Or ces concepts exercent une vive attirance sur des pans entiers de sociétés vivant dans un déficit de modernité et de liberté, notamment les classes aisées et les jeunes, en suscitant de la sorte des tensions et des divisions majeures. Ce n'est pas un hasard si des manifestations ont lieu en Inde pour protester contre l'usage des téléphones portables, qui permettent aux jeunes de gérer eux-mêmes leurs rencontres au lieu de subir les mariages organisés entre familles ; si les antennes satellitaires sont strictement prohibées en Iran, et considérées comme des objets diaboliques et dangereux par la théocratie des mollahs ; si l'utilisation de la toile est sévèrement contrôlée en Chine pour limiter la fragilité du régime communiste ; si la culture populaire occidentale dans son aspect le plus vulgaire est à la fois activement bannie et fiévreusement convoitée dans le monde arabe ; ou encore si les islamistes rangent dans une seule et même catégorie honnie l'ensemble des Occidentaux, qu'ils soient militaires, humanitaires, journalistes ou diplomates. La subversion empirique, libérale, démocratique et laïque n'épargne personne sur une planète en voie d'unification occidentalisante. Même l'Europe, berceau historique de nombre d'idées tranchantes, peine à s'accorder au rythme galopant des mutations déclenchées par ces valeurs sous-jacentes ; la perte de vitesse du rationalisme et la prolifération des théories conspirationnistes le démontrent. Mais la maîtrise de la technologie, et donc l'adoption des concepts qu'elle véhicule, constituent une source de puissance trop importante pour être négligée. La lutte planétaire entre la modernité globalisante et le conservatisme irrationnel, illustrée notamment par la guerre entre démocraties et réseaux islamistes, s'accompagne ainsi d'une course au savoir à laquelle devront participer et s'adapter l'ensemble des individus, promus au statut d'éléments constitutifs de l'équilibre stratégique.   Lt col EMG Ludovic Monnerat   Cet article a paru initialement dans Mondes Francophones . L'auteur remercie son directeur, Alexandre Leupin, pour en avoir autorisé la republication.
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Malgré une pression médiatique intense et l'exploitation émotionnelle de faits divers, le Conseil national a décidé jeudi de maintenir l'un des principes-clefs de l'armée de milice : la conservation de l'arme personnelle à domicile en-dehors des périodes de service. L'écrasante majorité des médias s'est lamentée, vendredi matin, sur le maintien d'une « tradition éculée » et sur une classe politique rigide, incapable d'accepter l'évidence. Le meurtre 2 jours plus tôt d'une jeune femme par son ex-compagnon à l'aide d'un fusil d'assaut militaire ne montrait-il pas la voie à suivre ? Voyons, mais c'est bien sûr : ces armes inutiles (qui nous menace ?), dangereuses (n'importe qui peut s'en servir !) et menaçantes (chaque soldat n'est-il pas un tueur en puissance ?) n'ont pas leur place dans le quotidien des citoyens suisses, mais doivent être entreposées à l'arsenal, sous le contrôle de l'État ! Pourtant, ce désarmement unilatéral des citoyens-soldats a été repoussé par les représentants du peuple à raison 98 voix contre 80. Les arguments émotionnels, les récits de drames individuels, la « protection des femmes et des enfants » n'ont pas suffi à faire pencher la balance, malgré une longue préparation d'un tel vote, à coups de pétitions, de débats, d'articles enflammés. Certes, le lancement d'une initiative - à défaut du référendum - reste l'ultime recours d'un tel effort, et il est bien possible que les citoyens soient appelés à se prononcer sur leur droit à conserver les armes qu'ils sont censés employer pour protéger le pays. Ce qui serait hautement souhaitable.   Le sens de la milice Il est en effet important de poser clairement une telle question à la population. De nos jours, la plupart des composantes essentielles de l'armée de milice - l'obligation de servir, la détention de l'arme à domicile, mais aussi les tirs obligatoires, le maintien du secret ou encore la place des tribunaux militaires - sont en effet ouvertement dénoncées comme des traditions périmées, comme des habitudes que seule l'inertie nous empêche d'abandonner à l'histoire. En fait, c'est le principe même du citoyen-soldat et de la nation en armes, appliqué et adapté depuis des siècles, que l'on tente ainsi de supprimer. Sans même avancer d'argument, sans s'intéresser à toutes les causes qui ont imposé de telles solutions, et donc sans effectuer le même processus pour aboutir à d'autres solutions. Pourtant, les traditions ne sont pas un caprice des peuples et ne doivent rien à la paresse. De plus, une stratégie fondamentale comme celle de l'armée de milice ne peut pas être raisonnablement contestée dans ses modalités individuelles, sans égard à la vue d'ensemble, mais doit bien être remplacée - ou conservée - sur la base d'une appréciation complète et détaillée de la situation. Les positions antagonistes et tranchées du Parlement appellent donc des questions fondamentales : l'armée de milice est-elle encore la réponse aux risques, dangers et menaces de ce siècle ? Sur quelle base peut-on et doit-on assurer la sécurité collective ? Et plus précisément, quel est le rôle du citoyen individuel dans ce cadre, en particulier par rapport à l'État ? La forme des conflits contemporains fournit la trame d'une telle démarche. Avec la raréfaction des guerres interétatiques et la généralisation de conflits à la fois globalisés et déstructurés, la fonction des armées a radicalement changé : il ne s'agit plus aujourd'hui pour elles de vaincre les armées adverses, mais de préserver ou de restaurer la normalité de zones plus ou moins vastes. L'élargissement des champs de bataille aux sociétés tout entières est symbolisé par la montée en puissance des approches asymétriques telles que l'insurrection, la guérilla et le terrorisme, lesquelles ont précisément pour but de mettre en échec les armées traditionnelles, et dans un sens plus large les forces de sécurité étatiques. Le rôle du soldat dans les guerres sociétales est donc très différent. Bien entendu, le combat reste le propre du militaire, la capacité qui le distingue de n'importe quel autre acteur public dans l'application délibérée d'une force coercitive. Toutefois, cette violence armée est désormais orientée non plus vers la supériorité dans un espace donné, contesté par un adversaire, mais vers l'adhésion d'une population donnée, recherchée par un ou plusieurs adversaires. En d'autres termes, les armées ont aujourd'hui besoin de soldats capables d'avoir une influence positive sur l'environnement dans lequel ils sont engagés, d'établir et d'entretenir le contact avec les gens qui y vivent, d'apprécier et de renforcer leur inclination pour les autorités légitimes, de les rassurer et de les convaincre par leur aptitude à sécuriser leur quotidien. Quelles sont les caractéristiques de ce soldat apte à marquer son secteur d'engagement, capable à la fois de combattre, de protéger et d'aider ? Pour les opérations en-dehors des frontières, dans des contrées où le maillage socioculturel est différent, ce soldat doit être un professionnel flexible et polyvalent, déployé pour une longue durée, capable de s'acclimater et de comprendre les acteurs qu'il côtoie et rencontre - une sorte de soldat citoyen. Mais le nombre nécessaire de tels professionnels est bien trop grand pour être atteint par un corps expéditionnaire, lequel doit par conséquent s'appuyer sur des forces locales pour atteindre constamment la population. En revanche, pour les opérations en Suisse, un militaire disponible en nombre et répondant à ce profil est nécessairement un soldat ancré dans son environnement, c'est-à-dire un citoyen-soldat. C'est une réalité des opérations contemporaines : face à des adversaires dispersés, clandestins et irréguliers, le militaire individuel est décisif. Le cumul des interactions conduites par de petits groupes de soldats au sein d'une population est devenu l'arithmétique du succès. Du coup, l'effort principal des armées ne sera plus - on y vient, notamment dans l'infanterie - de maîtriser le combat interarmes au niveau du corps de troupe en tant que multiplication des effets destructeurs, mais de maîtriser l'éducation militaire au niveau individuel en tant que multiplication des effets stabilisateurs. Une sorte de révolution copernicienne pour des structures habituées à peser par la masse, et qui doivent désormais conjuguer quantité et qualité jusqu'aux plus bas échelons afin d'avoir des effets décentralisés au maximum. Ce que seule une armée de conscription autorise pour les pays de petite et moyenne taille. Voilà donc le vrai sens de la milice : le recrutement, l'instruction, l'équipement et la préparation de citoyens-soldats capables de contribuer par leur action individuelle à la sécurisation de leur environnement, et utilisant leur vécu et leur identité pour interagir avec leurs concitoyens. Bien entendu, cette fonction ne peut pas être remplie par tous, et notre armée a également besoin de soldats triés sur le volet pour remplir des missions particulièrement difficiles, comme les grenadiers et les éclaireurs parachutistes, ainsi que de spécialistes dans les domaines transversaux - renseignement, logistique et aide au commandement. Mais les unités de mêlée autant que leurs appuis doivent s'appuyer sur de petits détachements évoluant au sein de la population comme des poissons dans l'eau. Cette réponse stratégique aux menaces actuelles repose donc sur la volonté de servir qui caractérise le citoyen-soldat. Et une telle volonté implique des responsabilités, des activités hors service sur une base individuelle, un engagement différent du rythme immuable des cours de répétition forgés par les besoins de la défense classique, où la masse impose l'inertie, où l'apprentissage à la chaîne implique les pertes de temps, où le savoir-faire est donné sans savoir-être. L'arme individuelle à domicile est donc essentielle comme symbole de cette responsabilité, ainsi que de la liberté qu'elle implique, et comme outil des activités hors service ; de même, les tirs obligatoires sont nécessaires pour le maintien et le développement des compétences techniques individuelles, ce qui d'ailleurs impose une mutation complète de leur contenu. Il est clair que notre armée de milice doit constamment être adaptée pour jouer pleinement sa mission protectrice, et que le modèle actuel reste un compromis malaisé entre le passé et l'avenir. Mais les tentatives de désarmement progressif du citoyen-soldat, menées alors même que l'ombre du chaos s'avance sur nous, doivent être dénoncées dans leur signification véritable : le démantèlement du seul système de défense capable de faire face aux formes de conflits actuelles et futures. Il revient dès lors à chaque Suisse et chaque Suissesse de juger si les suicides et les meurtres passionnels commis avec des fusils d'assaut et des pistolets militaires importent davantage que la protection de notre pays, de notre société, de notre identité.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Est-ce que l'augmentation constante des mesures de sécurité n'entraine pas en partie un durcissement des violences ? La segmentation des êtres et la polarisation des sociétés apparaissent la conséquence des excès commis en la matière, faute d'identifier et de nommer les véritables menaces. Caméras de surveillance, portails de détection, identifications biométriques : l'augmentation des mesures de sécurité au quotidien est l'un des traits de notre époque. La montée aux extrêmes du terrorisme et l'évolution de la criminalité ont amené les autorités, même en Suisse, à adopter des dispositifs et des procédures qui auraient été impensables quelques années plus tôt. De nos jours, l'évacuation d'un périmètre au moindre paquet abandonné ou l'installation de locaux séparés pour le filtrage du courrier ne surprennent même plus. Les actions préventives menées au nom de la sécurité collective sont largement entrées dans les mœurs, et leurs conséquences potentielles tout aussi largement ignorées. Les sociétés occidentales sont en effet transformées par la mise en place de lignes de séparation visant à délimiter des espaces sécurisés, de façon permanente ou ponctuelle, par lesquels l'emploi de la violence armée à des fins guerrières ou criminelles devient plus difficile. Ces espaces peuvent être de deux natures : protecteurs, s'ils empêchent une menace d'y pénétrer, ou carcéraux, s'ils empêchent une menace d'en sortir ; cette distinction prête parfois matière à débat, parce que la prison des uns peut être la sécurité des autres. Mais la tentation du risque zéro tend également à engendrer des espaces hypersécurisés dont les excès sont rapidement contre-productifs. Toutes les entraves sécuritaires à la liberté des personnes possèdent ainsi cette propriété duale consistant simultanément à rassurer et à exaspérer, à réduire la possibilité d'actes violents et à augmenter la volonté de les commettre. Même avec l'emploi de technologies moins visibles et intrusives, les lignes de séparation deviennent fréquemment des symboles puissants, des objets dont l'importance sémantique dépasse rapidement la fonction protectrice. Et leur sens est d'autant plus fort si la séparation s'applique de manière généralisée, face à des pans entiers d'une société, sur des critères financiers, ethniques ou religieux qui ont une résonance immédiate avec les identités. Abandonner une zone urbaine donnée pour contenir la violence qui en émane et empêcher qu'elle ne déborde sur d'autres zones revient ainsi à créer, comme en France, des ghettos qui s'auto alimentent, des secteurs non permissifs où l'autorité de l'État s'est effondrée, des portions de territoires dont une partie des résidents s'affirment par le rejet de l'ordre public. Le développement d'une contre-culture y favorise celui d'une contre-nationalité par le biais de laquelle le tissu constitutif de la société est avidement rongé. Et la capacité des forces de sécurité à empêcher ces chancres de déborder plus avant, à l'ère des télécommunications immanentes, est évidemment réduite. Par ailleurs, la sécurité passive et préventive est souvent une manière de répondre à une menace sans oser la dénoncer et la combattre, de gagner du temps sur les manifestations d'un conflit latent. Il est plus facile d'ériger des murailles supplémentaires que d'affronter l'adversaire ou l'ennemi, de s'isoler dans l'ignorance que d'accepter la réalité de la haine. Toutefois, les obstacles matériels ne peuvent à eux seuls venir à bout de la volonté humaine, et aucune forteresse n'a jamais eu de valeur sans une garnison fermement décidée à la défendre. Le désarmement unilatéral du politiquement correct vient rapidement à bout des renforcements de terrain les plus solides. La sensation d'insécurité sans cesse plus aiguë au sein des populations européennes, dont les classes moyennes en viennent de plus en plus à loger dans des périmètres sécurisés, est une conséquence de ce refus d'admettre la réalité. En cherchant à ignorer la nationalité et l'origine des criminels, les barbarismes socio-culturels qui fondent leur conduite déviante, et donc en condamnant des profilages ethniques dont la nécessité statistique est pourtant évidente, on favorise un repli sur soi qui ne résout rien et qui ne fait que retarder la résolution de différends potentiellement conflictuels. Avec des déflagrations qui en seront d'autant plus puissantes et destructrices. Le développement des mesures de sécurité passives a d'ailleurs un impact mesurable sur celui de la violence active : sur le territoire de la République et Canton de Genève, par exemple, la diminution des atteintes à la propriété due à l'amélioration des protections est parallèle à l'augmentation des agressions violentes. Du coup, les moyens de surveillance automatique et le renforcement de la présence policière, visant à augmenter la sécurité dans l'espace public, se font au détriment des libertés individuelles et peuvent réduire la légitimité des autorités, tout en rendant à leur tour plus probable une escalade des moyens employés pour attenter à la propriété. Le déficit en termes de liberté reste en soi une menace majeure pour les autorités publiques, car l'incapacité de protéger les citoyens et le refus de leur donner les moyens de se défendre n'est pas soutenable. La réponse la plus logique à l'augmentation d'une violence opportuniste et non ciblée reste en effet l'augmentation des capacités d'autodéfense individuelles, c'est-à-dire la possibilité donnée aux victimes potentielles de neutraliser une agression. Mais le droit de porter des armes et de s'en servir en cas de légitime défense reste contesté. Du coup, les murs s'élèvent, les digicodes se normalisent, les caméras se multiplient. Les êtres se polarisent, les sociétés se segmentent. Nous vivons à une époque où l'hypersécurité est en vogue. Se préparer à l'hyperviolence qui en est le corollaire est une démarche salutaire.   Lt col EMG Ludovic Monnerat     Cet article a paru initialement dans Mondes Francophones . Je remercie son directeur, Alexandre Leupin, pour en avoir autorisé la republication.
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Après presque 3 ans de préparation, la Revue Militaire Suisse a entamé l'année 2007 dans un nouveau format et avec une nouvelle maquette. Son site Internet a été adapté en conséquence, et est désormais prêt. Découvrez le tout ! Nous comptons sur votre soutien ! L'idée de revisiter la vénérable Revue Militaire Suisse, qui a fêté l'an dernier son 150e anniversaire, relevait d'une logique évidente. Il a toutefois fallu presque 3 ans d'efforts considérables pour voir naître la RMS+, nouvelle incarnation du plus ancien titre militaire francophone. Nos abonnés ont ainsi reçu le mois dernier le premier exemplaire de notre revue, et nos internautes peuvent désormais en lire quelques extraits, sous la forme de 3 articles. Le site Internet a lui aussi pris une forme nouvelle, après un développement progressif, et de nouvelles fonctionnalités - comme le weblog et les actualités - ont été ajoutées. A présent, ce site offre un espace de réflexion et d'information complémentaire par rapport à la revue papier. C'est un véritable effort collectif, ancré dans l'armée de milice et visant à exploiter son immense potentiel, qui est entrepris par une nouvelle équipe. Vous pouvez naturellement contribuer à cet effort, en lisant la RMS+, en ligne et sur papier, en vous y abonnant, ou même devenant membre du groupe des 200. Comme la sécurité est l'affaire de tous, nous comptons sur votre soutien !   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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L'optimisation de l'Armée XXI reprend sa marche en avant : après le vote positif du Conseil des Etats, c'est une version légèrement revue de l'étape de développement 08/11 qui est discutée au Parlement. Une victoire pour Samuel Schmid, mais obtenue au prix d'un marchandage politique dont l'armée de demain fait les frais. Par 26 approbations et 9 abstentions, les représentants des cantons ont approuvé aujourd'hui l'étape de développement 08/11. Après le refus l'an dernier du Conseil national, ce feu vert annonce la fin d'une période difficile pour l'armée, empêchée de s'adapter à l'évolution des menaces tout en subissant une pression financière constante. En définitive, il aura suffi de quelques adaptations au projet initial pour obtenir l'appui des sénateurs et sauvegarder l'essentiel : accorder une priorité accrue aux engagements de sûreté sectorielle et à l'appui des autorités civiles, au détriment de la défense classique du territoire. Même si l'opposition de la gauche devrait valoir des débats animés devant les représentants du peuple, la constellation politique formée par ce vote est un augure positif. Pour Samuel Schmid, ce vote du Conseil des Etats est un succès politique probant, dans la mesure où l'étape de développement 08/11, qui vise à poursuivre la réforme de l'armée face à un environnement stratégique en évolution rapide, avait suscité des résistances particulièrement virulentes. La double opposition entre la gauche antimilitaire et la droite nationaliste ayant de nouveau abouti à une majorité de blocage, il était nécessaire de trouver le compromis permettant de rassembler un soutien solide, faute d'un dénominateur commun suffisant entre les partis gouvernementaux. Le report sine die de la première adaptation de l'Armée XXI aurait d'ailleurs eu des conséquences très négatives sur l'institution militaire, et c'est bien le sauvetage d'une entreprise majeure qui a été accompli au Palais fédéral. Il reste à en évaluer le prix. Les marchandages sur le nombre de bataillons de chars, réduits à 6 au lieu de 4, pourraient sembler anodins ; lorsque l'on sait que le coût avancé pour le maintien de deux corps de troupes blindés faisant service 4 semaines par années est globalement équivalent à celui de la mission de maintien de la paix suisse au Kosovo, on comprend cependant mieux la portée du compromis. Pour obtenir un déblocage politique nécessaire, des sacrifices sensibles ont été faits : l'augmentation des contingents suisses en mission à l'étranger est reportée à des jours meilleurs, alors que la capacité générale de l'armée à être engagée en-dehors des frontières n'est que modestement développée. Il n'en fallait pas moins pour obtenir l'appui de la droite nationaliste, et donc provoquer la fureur de la gauche. Traduits en termes militaires, ce marchandage politique signifie par conséquent une victoire de l'armée d'instruction sur l'armée d'engagement, voire même une revanche de l'armée d'hier sur l'armée de demain. Personne n'ignore que le manque de militaires de carrière n'a rien à voir avec les missions à l'étranger, mais tout à voir avec la détérioration des conditions salariales et contractuelles dues à la réduction des frais de fonctionnement, et aboutissant à une perte de salaire dépassant 30% pour certains instructeurs. Personne n'ignore que la globalisation des menaces comme la fin de la distinction entre sécurité intérieure et extérieure rendent inéluctable un engagement accru de l'armée à l'étranger, et qu'il est vain de maintenir une défense inadaptée aux menaces de notre ère. Mais le primat du politique impose parfois de tels faux-semblants. L'approbation de l'étape de développement 08/11 par le Parlement est une étape importante pour le développement et la modernisation des capacités militaires nationales. Elle se fera toutefois au détriment de l'aptitude à mettre en oeuvre ces capacités là où elles sont nécessaires, et donc à fournir des prestations adaptées aux besoins. Le grand chantier de la défense se poursuit...   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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L'un des aspects les plus étonnants de la guerre qui oppose les démocraties libérales aux fondamentalistes musulmans est le contraste dans l'exposition médiatique des belligérants, et notamment de leur situation matérielle comme immatérielle. Un phénomène dangereux qu'il est important de décrypter. Le dramaturge grec Eschyle, précurseur des tragédies antiques, vétéran de Marathon et de Salamine, a dit voici 2500 ans que la vérité est la première victime de la guerre. Cet adage a été repris à différentes époques, avec pour corollaire le fait que la couverture médiatique des conflits armés a toujours prêté le flanc à la critique. Entre le besoin de restreindre l'information pour préserver la sécurité opérationnelle et celui de l'orienter pour obtenir l'adhésion du public, ou plus crûment entre la censure et la propagande, les « faits » publiés ne donnent souvent qu'une vision biaisée et partielle de la réalité. Cette instrumentalisation de l'information publique était déjà un fait marquant dans les conflits symétriques tels que la Seconde guerre mondiale : les observateurs neutres devaient procéder à une analyse comparée et critique des communiqués émis par les belligérants pour se faire une idée cohérente de la situation. Mais cette instrumentalisation est encore plus marquée dans les conflits asymétriques de notre ère, lorsque des armées nationales affrontent des acteurs non étatiques aux structures, capacités et méthodes très diverses. Et le contraste dans l'exposition médiatique de ces belligérants est devenu le facteur principal de distorsion. L'exemple actuel des opérations de contre-insurrection en Irak et en Afghanistan le montre clairement. D'un côté, les nations occidentales en général et les Etats-Unis en particulier sont surexposés. Une agence de presse comme AP fait le décompte quotidien des pertes militaires en Irak, alors que d'autres organes médiatiques compilent noms, prénoms, origines et photos des soldats tombés en Irak[1] comme en Afghanistan[2], avec la cause de leur décès. Les dépenses liées aux opérations en cours sont décortiquées et critiquées, les controverses politiques ou doctrinales sont relayées et amplifiées, les opinions du public sont sondées en permanence. Par ailleurs, la couverture médiatique des opérations omet presque entièrement les actions concrètes des troupes, pourtant décrites chaque jour par les états-majors, et le nombre de journalistes accompagnant ces troupes est très réduit[3]. La posture investigatrice et justicière de la presse aidant, le discours officiel tend même à être écarté d'emblée au profit d'un discours donnant une large place à la contestation. Souvent, on n'hésite pas à appliquer des expressions simplistes et péjoratives pour désigner des personnages publics, comme « faucon » ou « tête brûlée », et ainsi imposer une caricature moralisatrice en lieu et place d'une relation factuelle. D'un autre côté, les mouvances et réseaux islamistes en général sont sous-exposés. On ne connaît d'eux que les chefs principaux, parce qu'ils sont ouvertement recherchés par les nations occidentales et parce que leurs déclarations sont reprises par les médias, qui d'ailleurs les jugent le plus souvent sur leur occurrence et non sur leur contenu. On ne connaît pas le cumul de leurs pertes au combat, qu'aucun organe médiatique ne daigne comptabiliser et qui, pourtant, sont régulièrement annoncées par leurs ennemis. On ne suit guère l'évolution des perceptions à leur égard, car les enquêtes d'opinion scientifiques dans le monde arabo-musulman ont un rythme annuel et ne sont pas liées aux médias. Par ailleurs, on ne connaît pas ou presque ni leurs ressources financières, issues de nébuleuses dopées par la charité islamique et les pétrodollars, ni leurs controverses stratégiques, parfois révélées par des messages interceptés, ni les fluctuations de leur volonté, pourtant liées à la loi que chaque adversaire impose à l'autre lors d'un conflit. On évite toute perspective critique à leur endroit, voire tout jugement moral ; on les traite même comme des entités invisibles et intangibles dont la seule manifestation est une preuve de succès, et non comme des acteurs voués au doute, guettés par l'erreur, menacés par l'échec. Cette réduction différenciée est bien entendu liée aux impératifs et limites des médias contemporains : la nécessité de ramener un conflit déstructuré à une narration simple et concise empêche d'intégrer la nuance et la profondeur d'une analyse stratégique. Mais les opinions majoritairement négatives des médias sur ces deux opérations militaires ont également mené à une moralisation presque systématique de leur couverture. Et tout ceci aboutit d'un côté à une personnification exagérée, avec quelques dirigeants responsables - et donc coupables - de tout, et d'un autre côté à une véritable dépersonnification, avec des belligérants transformés en facteurs environnementaux. Du coup, le moindre insuccès américain en Irak devient un échec de Bush ou de Rumsfeld, alors que le plus grand succès américain n'est l'échec de personne ; la moindre difficulté en Afghanistan met personnellement en cause Blair, Harper ou Prodi, alors que les progrès de l'OTAN ne menacent jamais ses adversaires. Un peu comme un commentateur sportif qui ne compterait les buts et les actions que dans un seul camp, les médias jugent tout événement par rapport aux seuls belligérants étatiques, avec une réévaluation critique de leur position, et jamais par rapport aux belligérants non étatiques. Alors même que les uns et les autres sont en conflit et se trouvent à une distance plus ou moins grande de leurs objectifs. La surexposition médiatique mène ainsi à une perspective tronquée qui peut fort bien influencer l'issue du conflit. Les études les plus récentes[4] montrent désormais que cela a été le cas dans la guerre du Vietnam : à plusieurs reprises entre 1965 et 1972, suite à de grandes batailles terrestres ou à des bombardements aériens dévastateurs, les dirigeants de Hanoi ont été sur le point de juger leurs efforts voués à l'échec et de jeter l'éponge. Mais le public occidental n'a guère été informé de ces atermoiements, et la couverture médiatique entièrement centrée sur les Etats-Unis et leurs alliés a au contraire imposé dans les esprits l'idée fallacieuse d'un adversaire impossible à vaincre, d'une guerre impossible à gagner. Le même phénomène se produit aujourd'hui : un ennemi aux multiples visages finit par n'en avoir aucun, par n'avoir plus figure humaine, par être dépourvu de ce doute permanent, de cette volonté fragile, de ces capacités fluctuantes qui caractérisent tout belligérant. Il devient le vent, la terre, l'eau ou le feu, selon l'interprétation qu'on lui donne, c'est-à-dire un élément indissociable du milieu et de l'espace ; une vision en négatif de nous-mêmes, une force presque naturelle s'opposant à toute force armée, qu'il est donc vain de défier. Ou comment l'emploi décentralisé et déstructuré du chaos donne à un belligérant une aura d'immanence, c'est-à-dire d'invincibilité. Les médias traditionnels n'ont pas encore appris ou compris la dynamique et l'arithmétique des conflits asymétriques. Il revient aux armées de les expliquer, sous peine de voir toute action coercitive menacée par cette cécité.   Lt col EMG Ludovic Monnerat     [1] http://icasualties.org/oif/ [2] http://icasualties.org/oef/ [3] De plus de 600 journalistes incorporés lors de l'invasion de l'Irak, par exemple, on est passé à moins d'une dizaine en temps normal. [4] Mackubin Thomas Owens, A Winnable War, The Weekly Standard, 15.1.07.
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Le Conseil fédéral a approuvé aujourd'hui le programme d'armement 2007, qui porte sur des crédits d'engagement de 581 millions de francs. Axé avant tout sur des éléments de conduite, il ne devrait pas susciter de résistance particulière. La faute à une année électorale ? L'an dernier, l'armée suisse avait jeté les bases d'une modernisation à même de lui permettre de rattraper son retard par rapport aux standards internationaux : grâce au programme d'armement 2006 d'un coût de 1,5 milliards de francs, elle avait en effet effectué de nombreux investissements indispensables, parvenant même à obtenir ces chars du génie que le Parlement lui avait refusé en 2004. Cette augmentation des investissements semble pour le moins marquer le pas, puisque le programme d'armement 2007 réduit la facture de près d'un milliard de francs et se contente de poursuivre des projets en cours de réalisation et de compléter ou de mettre à jour des éléments existants. Pour un renouvellement des plateformes militaires, il faudra donc attendre des jours meilleurs - et probablement un Parlement différent.   Numérisation de l'armée L'armée se doit en effet d'éviter, par ses projets d'acquisitions, de susciter à nouveau l'alliance contre nature entre la droite nationaliste et la gauche antimilitaire qui a abouti à bloquer l'étape de développement 08/11 et à épurer le programme d'armement 2004. Un danger encore plus grand en pleine année électorale, où la chose militaire peut très bien être utilisée comme un thème discriminant entre les partis gouvernementaux pour renforcer leur identité spécifique. Le DDPS, qui parvient progressivement à faire accepter l'optimisation pourtant indiscutable de l'armée, s'en tient à une prudence de bon aloi. Ainsi, le programme d'armement 2007 ne compte que trois objets, dont les deux principaux sont liés à la conduite et le troisième à l'instruction : Système d´informations de conduite des Forces terrestres, 2e étape, pour 278 mio. Fr. ; Accroissement de la capacité de l´infrastructure de télécommunications, pour 277 mio. Fr. ; Simulateur de tir au laser pour le char 87 Leopard WE, pour 26 mio. Fr. La numérisation de la composante terrestre est un chantier aussi vaste qu'important : elle octroie aux armées qui l'ont adoptée une optimisation de la conduite et des effets à même de transfigurer les opérations de combat de haute intensité. Une troisième tranche sera nécessaire au tournant de la décennie pour parachever cet investissement essentiel, mais l'introduction du SIC FT et l'augmentation des moyens de télécommunication sont aujourd'hui une condition sine qua non pour l'aptitude de l'armée à remplir ses missions à moyen terme, notamment en coopération avec d'autres armées. Enfin, le nouveau simulateur de tir pour les Leopard 2 contribueront à augmenter l'efficacité de l'instruction. Rien de tout cela ne prête le flanc à la critique, à moins de sombrer dans le dogmatisme.  Cependant, les grands investissements militaires à venir sont connus, et vont déchaîner les passions : il s'agit avant tout de renouveler et de développer les capacités aériennes. D'une part, un remplacement devra être trouvé pour les avions de combat F-5 Tiger, qui parviendront définitivement en fin de vie vers 2012, et l'avion polyvalent qui sera choisi devra permettre de retrouver la capacité de frappe air-sol que l'armée a perdue avec le retrait des Hunter. D'autre part, les missions de l'armée à l'étranger, aujourd'hui déjà, rendent hautement souhaitable l'achat d'un ou de deux avions de transport, selon le modèle, ou une solution plus flexible passant par la location ou le leasing. Augmentation des capacités de combat et de projection : voilà bien deux thèmes polarisants. Ainsi, le slalom annuel des programmes d'armement - un coup à gauche, un coup à droite - ne pourra plus se poursuivre très longtemps, et la refondation de notre politique de sécurité autour de positions consensuelles apparaît la seule solution pour avoir un outil militaire crédible. Voilà 9 ans qu'ont été présentés les travaux de la commission Brunner, sur la base desquels est née la réforme Armée XXI. Compte tenu de l'évolution rapide du monde dans l'intervalle et du rythme soutenu à laquelle cette évolution se poursuit, il est grand temps de repenser la stratégie de la Suisse face aux menaces de notre ère. Notamment pour obtenir une armée fournissant des réponses à ces menaces, sans être constamment tiraillée entre des missions et des intérêts non priorisés.   Lt col EMG Ludovic Monnerat
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Un nouveau bimestriel vient d'être lancé sur la Seconde guerre mondiale, sous le titre Axe & Alliés. Il se penche sur les armées et les combats, mais vise également à proposer un éclairage complet du conflit. Axe & Alliés vient augmenter la cohorte croissante des périodiques à caractère militaire en langue française. Publié par les Editions du Paladin, il est donc spécialisé sur la période 1939-45 et vise un assez large public, historiens en herbe ou confirmés et passionnés de la chose militaire, avec une présentation de qualité et un contenu fouillé. Le contenu général de Axe & Alliés recouvre avant tout les thèmes suivants : les grandes batailles et les campagnes expliquées avec clarté ; les unités, leurs organisations, leurs équipements, leurs tactiques ; les chefs de guerre, des as des Panzers aux grands généraux ; les blindés, les avions, les armes et les technologies de tous les belligérants. Cependant, la perspective dépasse les aspects strictement militaires et embrasse toutes les facettes du conflit, comme le montre le 1er numéro paru fin janvier et qui contient notamment des articles sur la propagande du IIIe Reich et les dessous du pacte germano-soviétique. les contributions d'historiens renommés comme Philippe Richardot ou Christophe Prime permettent ainsi d'aborder de nombreux thèmes, comme le montre le sommaire de ce numéro de lancement :  La propagande nazie : l’art de divertir et de contrôler La Hitlerjugend (1922-1939) Apocalypse sur Iwo Jima (19 février - 24 mars 1945) 1940 - les Fallschirmjäger sautent sur la Belgique et la Hollande Les dessous du pacte germano-soviétique Opération Strachwitz (avril 1944) : les Tigres de la GD à l’attaque Le Tigre : tactique et emploi La bataille de l’Atlantique (1re partie). Lieutenant-colonel EMG Ludovic Monnerat
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Le Chef du DDPS a annoncé aujourd'hui que les missions de l'armée à l'étranger vont se poursuivre avec le volume actuel de troupes, faute de ressources nécessaires en personnel instructeur. Un revirement qui amène un recentrement des missions de l'armée. Le coup de froid sur la promotion de la paix annoncé cette semaine n'a pas tardé à produire ses effets politiques : dans une interview donnée aujourd'hui à la Sonntagszeitung, Samuel Schmid a annoncé son intention de renoncer jusqu'en 2011 à une augmentation des engagements militaires à l'étranger, c'est-à-dire de reporter l'objectif consistant à déployer en permanence 500 militaires suisses dans des missions de maintien de la paix. Le motif avancé pour cette décision est de nature militaire : le manque d'instructeurs pour préparer les contingents à leur mission. Pourtant, cet abandon d'un objectif fixé par le Conseil fédéral lui-même possède bel et bien une dimension politique. Les contributions à la promotion de la paix sont l'une des trois missions de l'armée suisse, mais celle-ci ne fournit pour l'instant que des efforts limités dans ce domaine : entre 250 et 300 militaires suisses sont en moyenne en mission à l'étranger, dont la grande majorité dans les Balkans. En comparaison internationale, la Suisse fait ainsi pâle figure par rapport aux moyens déployés par des pays comparables comme la Suède ou l'Autriche, qui ont régulièrement entre 4 et 6 fois plus de soldats en mission de stabilisation hors des frontières. D'où la volonté affirmée, notamment lors de l'entrée en vigueur de l'Armée XXI, de doubler les effectifs suisses et ainsi avoir une contribution plus visible. Cette démarche était en partie fondée sur la votation du 10 juin 2001, lorsque 51% des votants se sont prononcés en faveur de l'armement des soldats suisses en mission à l'étranger. Elle s'appuyait aussi sur un constat : les missions réelles hors des frontières sont favorables pour l'armée, qui y gagne une expérience opérationnelle précieuse (quoique guère distribuée au reste de l'armée) et augmente sa capacité à l'interopérabilité, mais aussi pour la sécurité intérieure, puisque les renseignements obtenus dans certaines zones de crises ont une utilité immédiate dans la lutte contre la criminalité organisée, et notamment le trafic de drogue, de personnes et d'armes. Sans même parler de l'utilité politique de tels déploiement, notamment lorsqu'il s'agit de négocier l'ampleur des flux de réfugiés. Mais l'armée d'engagement voulue par la dernière réforme militaire et promue avec énergie par le Chef de l'Armée se heurte à l'inertie intellectuelle, administrative mais aussi politique de l'armée d'instruction. La notion même de missions prolongées en-dehors des frontières est étrangère à la mentalité militaire suisse, selon laquelle la vie de caserne, le rythme bien rôdé des écoles et des cours de répétition, restent l'alpha et l'oméga de l'armée. Quelque 5% en moyenne des militaires suisses en mission à l'étranger sont des cadres de carrière, ce qui est extraordinairement éloquent ; et les rares volontaires sont pénalisés par un système qui ne reconnaît aucune valeur ajoutée à l'expérience opérationnelle, et qui voit même dans les déploiements un abandon de la mission principale. Une augmentation des missions de maintien de la paix ne pourrait se faire sans un engagement accru des militaires de carrière : la milice fournit de nombreux soldats de valeur, mais elle reste tributaire d'un encadrement professionnel, au moins pour sa préparation à l'engagement. Cependant, l'argument consistant à invoquer le manque d'instructeurs pour différer cette augmentation mélange deux éléments distincts : le véritable exode des militaires de carrière est avant tout dû à une dégradation massive des conditions de travail et à une médiocrité avérée dans la conduite du personnel. Et comme la priorité des investissements militaires se fait au niveau du matériel et non du personnel, notamment par les restrictions imposées par le DDPS, cette situation ne peut être corrigée du jour au lendemain. La décision annoncée par Samuel Schmid aboutit donc de fait à un recentrement des missions de l'armée : l'instruction des recrues et des cadres de milice en vue de tâches de défense et de sûreté sectorielle est confirmée comme l'effort principal au détriment des missions de maintien de la paix à l'étranger. Certes, l'armée va continuer à développer ses capacités à agir ponctuellement face à des crises menaçant les intérêts suisses hors des frontières, que ces crises soient d'origine naturelle ou humaine, mais l'essentiel des efforts resteront déployés dans la formation de base, et non dans les prestations sécuritaires concrètes. Passablement de conceptions issues de l'Armée XXI risquent de devoir être révisées. L'annonce du Chef du DDPS a une portée politique évidente, dans le sens où elle altère des priorités en matière de politique de sécurité qui impliquent d'autres Départements. Il est difficile de ne pas y voir une concession à une partie de l'opposition manifestée à l'endroit de l'étape de développement 08/11, et donc un sacrifice des missions de maintien de la paix pour assurer le développement du gros de l'armée. Ce qui, faute de mieux, a au moins le mérite d'éviter un blocage encore plus dommageable.   Lieutenant-colonel EMG Ludovic Monnerat
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L'emploi du chaos comme arme stratégique, afin de corroder et non de détruire, génère une forme de guerre moderne contre laquelle les Etats sont démunis. Existe-t-il un rapport entre la guérilla islamiste en Afghanistan, le terrorisme ethnique et insurrectionnel en Irak, et les violences urbaines en France ? Une telle question peut susciter l'accusation d'abus de langage ou de rapprochement facile : les causes, les acteurs et surtout l'intensité de ces exemples sont bien trop éloignés pour qu'ils relèvent d'une même nature. La réflexion stratégique doit cependant se départir de telles réactions et s'intéresser avant tout aux relations entre les moyens, les méthodes et les fins. Il existe ainsi des points communs entre ces différents cas, comme l'effet multiplicateur et instrumentalisé des médias, le rôle important des fractures ethniques et/ou religieuses, ou encore l'existence de secteurs non permissifs, c'est-à-dire interdits aux forces de sécurité légitimes ; le fait que des policiers français affectés aux zones dites sensibles parlent de « far west » quand des militaires américains en Irak parlent de « indian territory » souligne le rapprochement et la nature conflictuelle des aires ainsi désignées. La question prend toutefois une importance centrale sous l'angle des méthodes employées pour combattre l'autorité de l'Etat, et donc les instruments qui la concrétisent. Est-ce par exemple une coïncidence si des écoles sont prises pour cibles aussi bien dans le sud afghan, dans l'ouest irakien qu'en banlieue parisienne ? Que l'incendiaire soit un « étudiant en religion » obscurantiste, un extrémiste sunnite en quête de pouvoir ou un « jeune » immigré désoeuvré, c'est bien le même symbole qui est visé : celui de la connaissance gratuite, de l'autorité cognitive et laïque, d'une société visant à reproduire un modèle d'éducation occidental. En d'autres termes, les motivations pour l'action diffèrent, mais les actions elles-mêmes sont convergentes. Les infrastructures éducatives sont un enjeu à long terme, une condition essentielle pour influencer les esprits, mais aussi un facteur d'ordre et d'ascension sociaux, une source de progrès individuel et collectif pouvant polariser ceux qui, à tort ou à raison, s'en considèrent exclus et le revendiquent. Mais d'autres infrastructures sont également visées de façon systématique, comme les moyens de transport et de communication, ou bien entendu les services publics liés à la sécurité et les forces chargées de les fournir. Ici, les enjeux sont souvent à court terme : il s'agit en premier lieu de s'assurer la liberté d'action nécessaire, de manière directe (confrontation des forces) ou indirecte (diversion des forces), afin de préserver ou d'étendre les intérêts financiers d'une économie souterraine et illégale. De manière plus large, les attaques sur les infrastructures sont également une manière d'affirmer et d'exercer un contrôle local sur une zone ou une population, avec tous les phénomènes identitaires de compétition et d'émulation que cela suppose. Ou comment le marquage du territoire s'applique à l'espèce humaine - ainsi que les tags et le vandalisme le démontrent avec une faible intensité, et le pillage ou le sabotage dans un autre registre. Cependant, l'accumulation de ces attaques multiples et limitées possède également un effet psychologique, un impact sur les perceptions et les comportements qui peut se généraliser à un quartier, une cité, une région ou une société. En s'opposant à l'intérêt collectif, à l'ordre public, mais aussi à la propriété et à la liberté individuelles, ces actions sapent progressivement la légitimité du pouvoir par le spectacle de son impuissance, de son incapacité à protéger ses administrés, et par le discrédit qui en résulte. Il faut voir l'effet conjugué de ces coups par myriades, aussi divers soient-ils en allant des « incivilités » aux attaques terroristes, comme un pourrissement constant de la situation, comme une subversion qui s'attaque aux liens entre les hommes, qui impose le repli sur soi, qui abaisse sans cesse davantage le dénominateur commun. Autrement dit, une méthode de lutte qui fait du chaos une arme stratégique. Cette arme est le point commun et fondamental des conflits susmentionnés. Elle possède une dimension sociétale, déploie des effets durables et s'applique au mieux à des pays, à des régions et à des communautés fragilisés par des facteurs économiques ou migratoires. Elle repose sur des actions nombreuses, menées de manière décentralisée par une frange de la population locale, et d'une ampleur calibrée pour toucher les cœurs et les esprits sans les frapper outre mesure. Elle n'exige pas des exécutants pleinement conscients, en termes de vue d'ensemble comme d'objectif, et gagne même à être mise en œuvre par des mouvances floues, composées d'individus additionnant des motivations diverses et conjuguant à la fois ponctuellement et régulièrement leurs efforts. En somme, des armées informes et participatives qui corrodent au lieu de détruire. Si une telle arme a déjà existé dans l'histoire, l'effet de loupe propre aux médias et les capacités en forte hausse des individus lui ont permis de développer une forme de guerre moderne face à laquelle les acteurs des formes anciennes sont largement démunis. Et cette difficulté à faire face étant toujours le symptôme d'un transfert de puissance, voire d'un déplacement de centre de gravité, la faculté des Etats contemporains à s'opposer au chaos grandissant de notre temps est probablement l'une des clefs de leur survie.   Lieutenant-colonel EMG Ludovic Monnerat
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La commission de politique extérieure du Conseil national, qui s'est réunie hier et aujourd'hui, a refusé un document stratégique émanant du Conseil fédéral et concernant la participation militaire de la Suisse à des opérations de maintien de la paix. Un aspect important de l'Armée XXI est ainsi remis en question. Le communiqué de presse diffusé cet après-midi sur le sujet est assez clair : la volonté du Conseil fédéral d'augmenter l'engagement des militaires suisses dans des missions de promotion de la paix a été désavouée. Rappelons que cette stratégie annoncée en juillet 2006 mentionnait plusieurs options pour le volume des troupes déployées à l'étranger : Maintien du statu quo avec environ 250 militaires ; Augmentation à 500 militaires d'ici à 2008 Développement accru à long terme, à partir de 2012 Nouvelle augmentation jusqu'à 2000 militaires à une date ultérieure.   La division profonde dont témoigne la classe politique sur l'orientation de l'armée en général et sur les missions à l'étranger en particulier s'est pleinement manifestée, vu les membres de la commission se sont finalement prononcé à 11 voix contre 11, avec la voix prépondérante du président, contre la stratégie du Conseil fédéral. Une fois encore, c'est une alliance entre la droite nationaliste (refus des missions pour l'armée à l'étranger) et la gauche antimilitaire (refus de missions de stabilisation confiées à l'armée) qui a permis d'obtenir un blocage, tout comme pour le programme d'armement 2004 avec le refus des avions de transport. En année électorale, ce vote aura naturellement un effet négatif sur le développement de l'armée : on peut imaginer que toute démarche visant à renforcer l'action des militaires suisses dans la promotion de la paix sera suspendue ou du moins fortement ralentie, le temps que les élections fédérales amènent un renouvellement des parlementaires et, comme chaque camp l'espère, une évolution des rapports de force. Du coup, l'une des trois missions de l'armée n'obtiendra toujours pas les moyens nécessaires pour rendre l'action de la Suisse comparable à celles d'autres Etats neutres comme l'Autriche ou la Suède. Pour l'armée, la décision de développer ou non les missions de promotion de la paix n'a pas de conséquences dramatiques : le volume de troupes engagées et la place accordée aux missions à l'étranger ont toujours été trop réduits pour que le bénéfice opérationnel de ces missions, en termes d'expérience, bénéficie beaucoup au développement des capacités militaires. En revanche, il reste particulièrement difficile d'accepter que la classe politique se montre incapable de fixer des objectifs clairs, de tracer une ligne pour la stratégie du pays et de s'y tenir. La fin du consensus ne réjouit pas les états-majors.   Lieutenant-colonel EMG Ludovic Monnerat
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Les autorités françaises ont démenti la vente d'avions de combat Rafale à la Libye du colonel Kadhafi. Malgré cela, la diffusion des armes de haute technologie constitue un élément important de la puissance des Etats. Dans son édition du 14 janvier dernier, le Journal du Dimanche a annoncé que la Libye avait l'intention de moderniser drastiquement son aviation militaire en achetant entre 13 et 18 avions de combat Rafale à Dassault, pour un montant global de 2,5 milliards d'euros, soit un peu plus de 4 milliards de francs suisses. Cette annonce a immédiatement été démentie par l'avionneur français, puis mardi par le Ministère français de la Défense. La première exportation du Rafale ne semble donc pas encore devenue réalité. Pourtant, la France a bel et bien décidé à l'automne dernier d'autoriser l'exportation d'armes de pointe au régime du colonel Kadhafi, y compris des engins de haute technologie comme l'avion Rafale et l'hélicoptère Tigre. Dans un premier temps, les contrats annoncés devaient alors davantage se concentrer sur la modernisation de la trentaine de Mirage F1 utilisés par les forces armées libyennes, mais l'objectif d'obtenir 20% du marché de l'armement libyen était également avancé. L'époque de la confrontation est donc bien révolue. Au-delà du spectaculaire retour en grâce du dictateur libyen, initié au lendemain de la chute de Saddam Hussein, cet épisode a le mérite de mettre en lumière la prolifération potentielle des armes de haute technologie, mais aussi les liens, les dépendances et les opportunités qu'elle crée. Le maintien de la puissance étatique A une époque où les sociétés sont transformées en champs de bataille et où la privatisation de la guerre impose des belligérants nouveaux et diversifiés, les grands programmes d'armement peuvent paraître anachroniques. A quoi peut bien servir un F-22A furtif et supersonique à des forces armées américaines engagées dans de longues campagnes de contre-insurrection en Irak et en Afghanistan, où l'adversaire n'est souvent pas identifiable ? Dans un même registre, à quoi bon investir des milliards dans des hélicoptères de combat multifonctionnels quand ces derniers ne peuvent arrêter des roquettes improvisées tirées sur des populations civiles, comme en Israël ? Il est aisé d'en conclure que les armées sont des dinosaures voués à l'extinction faute d'avoir pu s'adapter aux conflits de notre temps. Le Rafale de Dassault illustre bien la dimension de ces grands programmes d'armement : après un premier vol de démonstration technologique en 1986, il a été commandé par la France à raison de 294 exemplaires pour un coût total estimé à 28 milliards d'euros. Même si l'investissement est à la limite des capacités nationales, le nouveau chasseur-bombardier français a des qualités telles que tout adversaire potentiel doté d'avions de génération antérieure n'aurait aucune chance ou presque de l'affronter avec succès et perdrait rapidement la maîtrise de l'espace aérien. En d'autres termes, il fournit un avantage décisif à celui capable de payer 45 à 50 millions d'euros par appareil, 30'000 euros par heure de vol, et d'avoir toute la structure nécessaire pour ce faire. Avions, hélicoptères, sous-marins, porte-avions, destroyers, chars ou encore obusiers : ces éléments lourds des forces armées conventionnelles restent à la portée des seuls Etats, du moins pour des pièces modernes, alors même que les éléments légers - armes individuelles et collectives, moyens de transmission, véhicules, etc. - et surtout les hommes sont désormais disponibles sur le marché. L'augmentation constante de leurs coûts[1], mais aussi de leur polyvalence et de leur durée de vie, en font l'apanage des institutions militaires et des budgets nationaux, et donc d'une industrie de défense étroitement dépendante des commandes étatiques. C'est uniquement suite à la faillite d'un Etat que d'autres acteurs peuvent en disposer, comme l'a montré - même partiellement - la fin de l'Union soviétique. Ces armements lourds ont été conçus dans un seul but : la supériorité militaire dans leur secteur d'engagement, c'est-à-dire la domination de l'espace terrestre, naval ou aérien. Ce principe reste toujours d'actualité : les chars américains se sont révélés inarrêtables à Bagdad, malgré un déluge de roquettes antichars, tout comme l'aviation américaine a permis de faire voler en éclats la défense des Taliban en Afghanistan, grâce au guidage des forces spéciales, alors que l'armée éthiopienne - avec chars et avions - n'a fait qu'une bouchée des islamistes somaliens. Même les Merkava israéliens, pris à partie par des combattants du Hezbollah équipés - comme une armée nationale - de missiles antichars performants, ont permis de limiter très clairement les pertes subies. Pour un acteur non étatique, lutter pour la maîtrise d'un espace face à une armée nationale est une voie suicidaire. C'est d'ailleurs cette suprématie des armées - notamment occidentales - dans la guerre conventionnelle qui a largement contribué au développement d'autres formes de guerre, axées sur la maîtrise des esprits ou des marchés pour contourner la force brute des armes. Mais le combat asymétrique est l'arme du faible face au fort, la ressource du vaincu pour contester sa défaite et la transformer en victoire ; dès lors que le faible devient fort et affiche sa force en contrôlant les espaces, il revient sur le terrain de prédilection des militaires et retrouve toute sa vulnérabilité. Les armements lourds qui font la force des armées nationales ont de ce fait une capacité dissuasive, et font que les mouvances souterraines sont condamnées à le rester. Cela ne garantit par la légitimité de l'Etat, mais cela lui permet de conserver un avantage décisif sur d'autres structures et d'autres pouvoirs. A partir de là, on peut mieux appréhender les effets d'une prolifération d'armes de haute technologie telle que la vente potentielle d'avions de combat Rafale. D'un côté, elle revient à mettre entre les mains de dirigeants autocrates les moyens de faire la guerre à leurs voisins ou d'écraser des révoltes intérieures par une puissance de combat sans équivalent ; les ventes d'armes faites à l'Irak de Saddam Hussein en restent une illustration exemplaire. Mais d'un autre côté, elle permet également de soutenir les Etats acquéreurs par des instruments qu'ils sont les seuls à pouvoir mettre en œuvre, qui leur donnent les moyens d'imposer leur autorité sur leur territoire ou de la préserver, et qui ont en outre valeur de symbole aux yeux du public. Le client de la vente est donc plus important que son objet. A condition d'avoir le choix, de n'être pas contraint à l'exportation par des impératifs financiers tels que les économies d'échelle, la diffusion d'armes ultramodernes peut donc être un outil stratégique permettant de maintenir ou restaurer la puissance des Etats. Elle permet également de créer des liens à long terme : avec la complexité des systèmes d'armes modernes et la nécessité de les mettre à jour régulièrement, les pays clients entretiennent presque immanquablement une dépendance envers les pays fournisseurs, dont les forces armées sont en général les seules à avoir la maîtrise complète de l'enveloppe opérationnelle des systèmes exportés. La difficulté extrême de l'ingénierie inverse fait d'ailleurs que la possibilité d'employer un système d'arme donné contre les armées du pays fournisseur est fréquemment mise en doute. A plus forte raison par un client de niveau technologique inférieur. Cette perspective complexe doit ainsi éclairer les grands contrats portant sur des armements de haute technologie : en partageant les outils d'une puissance que seuls les Etats peuvent brandir et employer durablement, cette prolifération favorise la reproduction d'une structure politique et d'une doctrine combattante analogue à celle des fournisseurs. En d'autres termes, donner de quoi faire la guerre à l'occidentale réduit l'intérêt de faire la guerre autrement, et mène au développement de forces armées plus faciles à mesurer et à contrôler. Acheter le Rafale revient à acheter la culture stratégique qui l'a produite et à en adopter, même partiellement, les valeurs cardinales. Une manière de lutter contre la déstructuration et la privatisation de la guerre, et donc de préserver la puissance étatique traditionnelle. A la condition, bien entendu, que les Etats cessent de s'affronter directement les uns les autres jusqu'à leur propre destruction... Lt col EMG Ludovic Monnerat [1] A titre d'exemple, un chasseur P-51 Mustang (construit à 15'575 exemplaires) coûtait 500'000 dollars la pièce, contre 1,2 millions pour un chasseur F-86 Sabre (6200 exemplaires), 20 millions pour un chasseur-bombardier F-4 Phantom (5000 exemplaires), 40 millions pour un chasseur-bombardier F-15 Eagle (1300 exemplaires) et 276 millions pour un chasseur-bombardier F-22A Raptor (276 exemplaires prévus).
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Le prochain Swiss Raid Commando aura lieu les 27, 28, 29 et 30 septembre 2007 dans le canton de Vaud. Plusieurs nouveautés émaillent la 17e édition de ce concours militaire à orientation opérations spéciales, qui s'adresse aux meilleurs militaires suisses et étrangers. Le Swiss Raid Commando (SRC) reste un événement unique dans les activités militaires, une opportunité pour l'armée de démontrer son aptitude à planifier, à conduire et à exécuter des actions exigeantes dans un milieu complexe. Depuis 1999, une formule rénovée de ce concours militaire a été lancée, avec une phase technique axée sur des épreuves multiples, à accomplir par patrouilles de 4 raiders selon un enchaînement libre, et une phase tactique axée sur une mission de type commando, avec une force d'opposition, sous la forme d'un raid, d'un sabotage ou d'une libération d'otages. Le succès de cette formule ne s'est depuis pas démenti, et tous les 2 ans les raiders suisses et étrangers sont nombreux à se disputer les 160 places ouvertes aux patrouilles. Pour la 17e édition, après un crochet par le Jura en quittant la base historique de Colombier, désormais trop exiguë pour les dimensions de l'engagement, c'est la place d'armes de Bière qui sera le centre de gravité du dispositif. Le déroulement du SRC 07 sera ainsi le suivant : Le jeudi 27.9.07, les raiders étrangers auront la possibilité - comme depuis 2003 - de suivre une instruction aux armes et systèmes suisses, afin de limiter le désavantage consistant à travailler pendant 2 jours avec le fusil d'assaut 90, les cartes de Swisstopo et d'autres particularités helvétiques. Le soir, une cérémonie d'ouverture marquera le début du concours ; Le vendredi 28.9.07, de 0700 à 1900, les raiders se lanceront à l'assaut de la phase de sélection, dans 2 secteurs : la place d'armes de Bière, avec des postes avant tout de tirs et de techniques alpines, et la région de Morges, avec notamment des postes aquatiques. Comme toujours, les raiders recevront des vélos d'ordonnances, la liste des postes avec leur emplacement, leur déroulement et le nombre de points attribués, avec charge pour eux de choisir leur parcours ; Le même jour, de 1900 à 2400, les raiders vont se réorganiser sur la place d'armes de Bière et se prépareront à la phase suivante. Pendant ce temps, un classement intermédiaire sera établi et annoncé ; c'est sur la base de celui-ci que va s'effectuer le choix de la mission unique qui sera accomplie durant la phase d'action, et dont le nombre de points varie en fonction de la difficulté et de l'éloignement. Les raiders devront d'ailleurs mettre ces quelques heures à profit pour étudier la mission, déterminer et prendre l'équipement nécessaire, puis préparer l'insertion ; Le samedi, de 0000 à 1700, aura ainsi lieu la phase action, durant laquelle chaque patrouille devra accomplir une mission de type commando, avec une insertion par hélicoptère, une infiltration dans un terrain hostile avec les appareils de vision nocturne, puis l'exécution de l'action ordonnée et l'exfiltration jusqu'au point d'extraction, avec un retour à Bière également par hélicoptère. A la suite de quoi les raiders prendront un repas en commun et un repos bien mérité ; Le dimanche à 0930 aura enfin lieu la cérémonie de clôture, avec la proclamation des résultats et la remise des prix, puis un brunch qui sera la dernière activité du SRC 07.   Ce déroulement correspond au modèle développé en 1999 et fait du SRC un événement unique : le nombre d'activités disponibles, en particulier avec munitions réelles, l'insertion et l'extraction par hélicoptère, l'engagement à double action face à une force d'opposition font du SRC un raid sans équivalent en Europe. C'est ce qui explique pourquoi l'état-major du SRC, qui compte 65 officiers et sous-officiers, effectue 8 semaines d'état-major en 18 mois pour planifier dans le détail cet engagement. Le commandant du SRC, le brigadier Michel Chabloz, commandant de la formation d'application de l'infanterie, et son chef d'état-major le lieutenant-colonel EMG Samuel Crettol, peuvent ainsi s'appuyer sur un état-major important, et majoritairement de milice. La réalisation des plans implique également des troupes importantes. Les moyens et prestations attribués au SRC 07 sont ainsi les suivants : Le bataillon d'aide au commandement 1 ; Le bataillon d'infanterie de montagne 7 ; L'école de recrues d'infanterie 3 (-), soit 3 compagnies ; Des détachements issus de presque toutes les formations d'application de l'armée, ainsi que d'autres organisations ; Les prestations logistiques du bataillon de logistique mobile 21 ; Les prestations télématiques du bataillon d'ondes dirigées 16.   Le fait que le SRC soit l'une des 4 manifestations périodiques officielles de l'armée, aux côtés de la Patrouille des Glaciers, du Swiss Tank Challenge et de la Swiss Air Force Competition, explique l'engagement de moyens aussi importants, bien que comparable à celui des éditions précédentes. Le public pourra d'ailleurs largement s'en rendre compte, car l'un des objectifs du SRC 07 consiste justement à montrer cette activité au public, en particulier dans la ville de Morges. Ce déroulement plus important en milieu urbain est également cohérent avec l'évolution des opérations militaires en général, et renforce la valeur didactique de l'engagement SRC pour les formations chargées de le réaliser. A l'heure actuelle, les planifications du SRC 07 sont bien avancées, comme le soussigné a pu s'en rendre compte lors d'une présentation ce jour à Bière. Une étape importante de cette planification sera le jeu de guerre, une méthode destinée à vérifier les variantes retenues et à synchroniser les connaissances au sein de l'état-major et avec les formations attribuées, qui aura lieu pendant toute une journée au début du mois de mars. Dans l'intervalle, les raiders en particulier trouveront dès la semaine prochaine nombre d'informations utiles sur le site officiel du SRC, http://www.src.ch/.   Lieutenant-colonel EMG Ludovic Monnerat
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Impossible ou presque de lire, d’écouter ou d’entendre quelque chose sur l’Irak, dans les médias traditionnels, sans la présentation – ou la dénonciation – du désastre censé s’être abattu sur ce pays, et donc de l’opération avant tout américaine qui en est le déclencheur désigné. Cette réalité médiatique n’est pas nouvelle, loin s’en faut, mais elle a gagné en importance en devenant une réalité politique aux Etats-Unis par l’éviction du Secrétaire à la Défense et son remplacement par un cacique washingtonien – bien plus que par la victoire globalement modeste des démocrates. En d’autres termes, la perception d’un échec manifeste en Irak a abouti à une modification de l’exécutif américain qui favorise, sans le garantir, un changement de stratégie. Dans la mesure où cette perception a été construite et ne reflète pas la situation complète, ce phénomène d’influence des esprits doit être analysé.   La couverture médiatique de l’opération « Iraqi Freedom », avant même son déclenchement officiel en mars 2003, a adopté un caractère partisan et manichéen qu’elle n’a jamais perdu – en particulier sur le continent européen. Les travers des médias ont été dénoncés par quelques voix isolées, comme Alain Hertoghe dans son livre « La guerre à outrances ». Sans entrer dans le détail, il suffit de rappeler ici qu’il a fallu environ une semaine pour que l’invasion soit jugée un échec et comparée au conflit vietnamien ; que le soulèvement généralisé de la population irakienne et le retrait imminent des forces multinationales ont été maintes fois annoncés comme des faits ; ou encore que la présence militaire internationale, malgré les mandats onusiens et les demandes gouvernementales irakiennes, a systématiquement été présentée comme une occupation. L’interprétation de la situation a le plus précédé son occurrence.   Les causes de cette dérive sont multiples : unanimité corporatiste, sensationnalisme commercial, réduction conjoncturelle, mais aussi militantisme inavoué. Pour l’essentiel, jour après jour, l’information donnée de l’Irak dans les médias traditionnels ne s’écarte pas du consensus journalistique, recherche les aspects saillants les plus vendeurs, reste nécessairement superficielle et reproduit ad nauseam les a priori. Les expressions varient, mais le sens demeure : un bourbier à la vietnamienne, une aventure militaire vouée à un échec annoncé, un désastre sans nuance et sans rémission. Rares sont ceux qui remettent périodiquement en cause ce jugement définitif, dans un conflit pourtant en cours, et surtout qui s’interrogent sur les critères qui devraient le fonder. Où est ce bilan paraît-il désastreux ? Quelles sont les mesures du succès ou de l’échec ?   Nul besoin de longue recherche pour constater l’absence généralisée d’un tel bilan, de critères mesurant la situation politique, économique, sociologique et sécuritaire. Le « désastre » irakien est celui qui s’égrène au quotidien dans les dépêches d’agence et sur les images des chaînes TV en continu : une prise d’otage par ci, un attentat suicide par là, un assassinat politique, un massacre de civils, une exécution filmée ou une attaque d’un convoi – soit uniquement des événements violents, de façon répétée, hors de tout contexte stratégique et présentés comme un résumé de la situation. Cette focalisation sur les singularités sécuritaires montre clairement que les médias, de façon à la fois délibérée et contrainte, n’utilisent pas des outils de lecture adaptés à un conflit de basse intensité. Mais elle trahit également l’appui considérable que fournissent les médias aux auteurs de ces actes.   Pour les opposants au processus démocratique et représentatif que connaît l’Irak, c’est-à-dire les sunnites déshérités et les islamistes transnationaux, la violence spectaculaire et symbolique s’est vite avérée le seul moyen de poursuivre la lutte. Et faute de pouvoir défaire les forces armées américaines et les forces irakiennes qu’elles appuient, comme d’obtenir par les urnes les suffrages que la démographie leur refuse, ils se sont résolus à mener un travail de sape visant aussi bien la volonté de leurs ennemis internationaux que la légitimité de leurs ennemis gouvernementaux, et donc à utiliser les médias de masse pour amplifier démesurément l’effet de leurs actions. L’objectif recherché et consensuel étant le retrait des forces étrangères, il s’agit de faire croire à leurs dirigeants politiques que l’échec est consommé, la situation sans espoir, et donc de prendre le contrôle des messages qui leur parviennent.   Cette guerre de l’information est la trame principale des violences armées visibles qui forment aujourd’hui l’Irak des médias. Ce n’est ainsi pas un hasard si la plupart des attentats à l’explosif, notamment à Bagdad, surviennent en matinée (heure locale) : ils fournissent aux chaînes de télévision américaines, avec le délai nécessaire au tournage des rushes et des commentaires, un événement répondant à leurs besoins formels, et qui formera l’empreinte de la couverture médiatique pour la journée entière. Ce n’est pas non plus un hasard si les journalistes en Irak sont personnellement pris pour cibles par des menaces, des kidnappings ou des attaques : la diminution drastique de leur sécurité est immanquablement interprétée comme une détérioration de la situation, et cette interprétation aura d’autant plus d’importance que leur aptitude à obtenir des informations par eux-mêmes se réduit.   La lutte pour le contrôle du message n’est pas à sens unique : la coalition internationale et le gouvernement irakien ont périodiquement réussi à reprendre l’initiative, notamment lors des scrutins électoraux, et à montrer une autre image que celle des violences à répétition. Toutefois, leur message reste la plupart du temps complètement ignoré, et des nombreux communiqués publiés par les forces armées américaines en Irak, par exemple, les médias ne retiennent que les pertes subies et les dommages collatéraux. Entre ceux qui produisent une violence spectaculaire et ceux qui recherchent un spectacle violent existe une complémentarité logique qui a abouti, de facto, à une interdépendance co-belligérante. La conjonction d’intérêts financiers parmi les faiseurs de guerre et d’intérêts idéologiques dans les faiseurs d’opinion ont encore renforcé ce processus. Et ainsi se fabrique un « désastre » aussi consensuel qu’artificiel.   Ceci étant, la création délibérée d’une perception faisant croire au désastre ne suffit pas à prouver l’absence de celui-ci, et le fait que la coalition dirigée par les Etats-Unis ne parvienne pas à contrer le message de ses ennemis ne nous dit rien sur son exactitude. Nous devons en revenir aux critères de succès, et constater que le gouvernement américain n’a jamais établi de tels critères – du moins ouvertement, ce qui compte pourtant immensément vis-à-vis de sa population. L’opération « Iraqi Freedom » avait un nombre donné d’objectifs à court et moyen terme, dont certains ont été atteints et d’autres non, mais il nous manque un effet attendu permettant de la juger plus sûrement. Autrement dit, si les tenants du désastre pêchent par l’absence de tout bilan justifiant leur jugement, les défenseurs à tout crin de l’opération doivent se contenter de présenter un bilan dont le contenu se traduit difficilement en succès ou en échec.   Les uns comme des autres ont avant tout un problème de perspective. A l’immédiateté et à l’effet de loupe qui nourrissent quotidiennement le désastre, et donc à l’incompréhension des facteurs temps et information, répond en effet une vision réductrice et séquentielle, méconnaissant les facteurs espace et forces, qui alimente constamment le flou et l’incertitude. En faisant progressivement de sa présence militaire en Irak une fin en soi, et non une contribution majeure mais partielle à une stratégie globale, le gouvernement américain a renoncé de lui-même à l’initiative qu’il avait prise suite aux attentats du 11 septembre. De ce fait, il a sévèrement réduit le sens de son engagement irakien, soit l’efficacité de son message à l’étranger comme à domicile, et empêché que son bilan, mis en perspective avec d’autres actions parallèles, s’oppose au désastre que ses ennemis idéologiques et ses adversaires politiques se sont ingéniés à fabriquer.   Pourtant, la campagne – et non la guerre – d’Irak remplit une fonction claire : alors que l’Afghanistan est un théâtre périphérique voué à l’interdiction, comme d’autres régions de par le monde, l’Irak est un théâtre central voué à l’attrition, c’est-à-dire à l’usure des ressources physiques, psychologiques et morales, un point d’entrée pour une région tout entière, un symbole historique et religieux qui rend inévitable la réaction, et donc qui crée des conditions favorables à la décision – sans l’être par lui-même. En tant que point focal du conflit opposant les démocraties libérales au fondamentalisme musulman, l’Irak mobilise depuis 3 ans et demi toutes les attentions, mais il ne constitue pas un bras de levier suffisant pour faire basculer des acteurs aussi puissants que l’Iran et l’Arabie Saoudite. Autrement dit, il n’est pas le centre de gravité, mais un point décisif qui en donne l’accès.   C’est d’après un tel contexte qu’il s’agit de juger la situation en Irak et l’opération militaire conduite par les Etats-Unis. Les violences spectaculaires qui frappent avant tout la population civile donnent ainsi une image tellement barbare des islamistes et de leurs soutiens qu’il est stupéfiant d’y voir la source d’un « désastre ». De même, les affrontements entre chiites et sunnites – principale cause de violence aujourd’hui – et l’exode progressif de la minorité sunnite réveillent les divisions du monde musulman et s’opposent à son unification sous la bannière du djihad global, tout en soulignant le prix à payer pour tout refus du processus démocratique. Pour des centaines de millions de personnes, l’Irak de l’après-Saddam est une révélation déchirante d’avenirs possibles qui stimule aussi bien l’activité des islamistes – pris à la gorge – que celle des modernistes, et qui contribue à l’évolution des esprits.   Dans cette perspective, cependant, le bilan de « Iraqi Freedom » reste mitigé. L’action à court terme, en commençant par le renversement de Saddam Hussein et la construction d’un Etat démocratique, se poursuit jour après jour malgré une très forte opposition et des dérapages contre-productifs ; l’action à long terme, avec la libéralisation de l’économie comme de l’information et le développement de l’éducation, s’accomplit avec un succès presque inespéré. En revanche, l’action à moyen terme, c’est-à-dire l’influence concrète sur le conflit global en cours, laisse pour le moins à désirer. Pour utiliser une métaphore empruntée au monde des échecs, on a l’impression que les Etats-Unis ont pris le fou Saddam sans penser au coup suivant, et sans faire de cette prise un tremplin pour les prochaines. Une telle discontinuité réduit forcément la cohérence de l’ensemble.   Peut-être ce manque de cohérence explique-t-il aujourd’hui la faiblesse de l’administration Bush, somme toute coupable de s’être arrêtée en Irak et non d’y être allée, ainsi que sa propension à lâcher du lest politique sans y être contrainte. Peu importe dès lors que le « désastre » américain soit une fabrication à la fois délibérée et contingente, une perception contraire à la réalité quotidienne comme au contexte général : perdre ou méconnaître le sens de sa propre action ne permet que très difficilement d’en convaincre les autres. Et un vrai désastre en Irak, sous la forme d’un retrait précipité, est encore possible. Lieutenant-colonel EMG Ludovic Monnerat
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Le refus de l'étape de développement 08/11 par une majorité du Conseil national est une nouvelle désillusion pour l'armée suisse au niveau parlementaire. Cependant, au-delà des problèmes de communication qui ont émaillé depuis mai 2005 l'annonce de cette transformation, et au-delà des intérêts partisans à court terme qui font de l'armée un gadget politique sans conséquence apparente, force est de constater que la notion de défense apparaît bel et bien au cœur du problème. Les appels répétés au débat ne sont pas qu'un artifice rhétorique, et les rejets émotionnels de toute nouveauté ne sont pas qu'un réflexe conservateur. Les missions de l'armée nourrissent la confusion et la discorde parce que leur sens a perdu la clarté de jadis. Depuis la création de l'armée fédérale jusqu'au terme de la guerre froide, la défense du pays était une notion parfaitement claire aux yeux de la majorité des citoyens comme de la classe politique suisses. On pouvait la concevoir de différentes manières, statique ou mobile, arc-boutée sur le réduit national ou agrémentée de prises de gages préventives, mais elle consistait toujours à protéger l'intégrité territoriale et l'indépendance du pays face à une ou plusieurs puissances étrangères, et donc à dissuader ou à défaire leurs armées. L'existence même de la Confédération, suite à l'alliance perpétuelle des Waldstätten face à l'ambition des Habsbourg, reste un témoignage vivant de la force propre à cette notion élémentaire. Mais le monde est progressivement entré dans une nouvelle époque, ce que nous n'avons pas encore pleinement mesuré. Alors que les monarchies héréditaires et la puissance musculaire ont été supplantées voici deux siècles par les empires identitaires et la puissance industrielle, avec un emploi sans cesse plus intensif de l'espace (marin, sous-marin, aérien et spatial), nous assistons aujourd'hui à l'avènement de mouvances polymorphes axées sur la puissance cognitive, dont la dépendance envers l'espace diminue constamment. Désormais, le contrôle du territoire et des populations importe moins que celui des esprits et des marchés. Il s'agit de savoir plutôt que d'avoir, notamment en vue de prévoir et de faire croire.   Des armées impuissantes  Dans ces conditions, quelle place la défense traditionnelle peut-elle encore avoir dans un Etat-nation, si ses composantes sont contournées sans peine et réduites à l'impuissance ? Les attentats terroristes perpétrés ou préparés en Europe depuis l'été 2005 relèvent indiscutablement d'actes de guerre, à la fois dans leur modalité, dans leur objectif et dans leur intention - comme le revendiquent d'ailleurs leurs auteurs. Pourtant, les armées sont incapables d'empêcher à tout coup ces attaques, et leur engagement massif dans la protection d'objectifs potentiels ne sert qu'à les déplacer dans l'espace et/ou dans le temps. Face à un mode de guerre déstructuré qui élargit les champs de bataille aux sociétés entières, la défense classique du pays aboutirait à tenter de le militariser entièrement. Autant dire à le perdre. La conception géométrique des opérations militaires, axée sur les bases d'opérations, les lignes de communication ou encore les secteurs d'engagement, se heurte ainsi à des forces prenant maints visages, à des structures dissimulées dans la société civile, à des entités trop floues et dispersées pour offrir une prise suffisante. Orphelines de la dichotomie ami/ennemi, les armées ont tendance à se focaliser sur la maîtrise de l'espace et à se défier de tout être humain ne portant pas d'uniforme ; entraînées et équipées en vue du combat symétrique de haute intensité, elles s'épuisent et se galvaudent souvent dans des actions frappantes, coûteuses et souvent contre-productives. Faute de savoir où et comment agir. Il n'y a pas lieu de s'en étonner : la guerre moderne, souvent matérialisée par le terrorisme, la guérilla, mais aussi la subversion et la désinformation, prend le contrepied des structures de pouvoir traditionnelles (les Etats) et de leurs outils (les armées) en exploitant les nouveaux espaces ouverts par le progrès technologique. Notre époque est justement caractérisée par cette redistribution du pouvoir, et les armées sont déclassées au même titre que les Etats ; la décadence des unes renforçant d'ailleurs celles des autres, et vice versa. Alors que la sécurité est (re)devenue un marché florissant échappant au monopole de l'Etat, les armées peinent à répondre aux exigences de ce marché. Et ceci parce que leurs prestations sont otages de conceptions périmées. A quoi bon défendre des frontières si celles-ci sont traversées bon an mal an par des combattants potentiels et plus encore par des idées belligènes ? Dès lors que l'on ne peut plus transformer le pays en forteresse, faute de placer murs et pont-levis sur les routes et les réseaux, la notion de défense territoriale perd son sens. A quoi bon protéger une population sur le sol national si celle-ci se met de plus en plus à vivre en-dehors des frontières ? Dès lors que l'on privilégie l'action militaire à l'intérieur de celles-ci, alors que les menaces en sont de moins en moins affectées, la notion de protection de la population perd son sens. A quoi bon engager l'armée dans des tâches de police alors que la menace relève d'une guerre nouvelle ? Dès lors que l'on se refuse à identifier nos ennemis, bien que ceux-ci s'affichent sans crainte, la finalité de toute l'institution militaire perd son sens. En Suisse, il existe même dans le recours croissant à l'armée pour la sécurité intérieure une forme subtile de lâcheté. D'une part, depuis la fin des années 90, l'engagement permanent de la troupe dans le renforcement des frontières et la protection des bâtiments consulaires n'est qu'une manière improvisée de remédier tant bien que mal aux insuffisances d'effectifs des forces civiles, sans aborder de front le problème de l'insécurité. D'autre part, l'engagement préventif et ponctuel de milliers de militaires pour des événements précis (et dans le cadre de services censés être de perfectionnement de la troupe !) s'explique également par le renoncement à des actions offensives ciblées, réactives ou non, sur les éléments menaçant la sécurité intérieure. Autrement dit, le citoyen-soldat paie le prix du manque de courage des autorités politiques.   Une vocation offensive Pourtant, la nécessité de défendre nos intérêts n'a pas perdu en importance ; les nouvelles menaces, avant tout cognitives et économiques, ne font toutefois plus des armées les boucliers uniques des nations et des populations, en dépit de leur rôle dans la consolidation des identités. Bien entendu, la seule présence d'une autre armée suffit à justifier la conservation de certaines capacités de défense traditionnelle, même si l'offensive aéroterrestre est devenue une méthode de guerre aux coûts exorbitants, parce qu'il reste bien plus facile de faire évoluer les volontés que les capacités propres. Mais l'importance des armées dans les mesures de protection dont une société doit aujourd'hui s'entourer ne cesse de diminuer. La transformation de la guerre a rendu les armées trop grandes, trop chères, trop rigides, trop puissantes pour défendre et protéger efficacement. Leur vocation n'est plus la même. Si la protection préventive et ouverte doit rester une composante des prestations militaires, les espaces conflictuels sont aujourd'hui bien trop vastes pour ne pas offrir maintes possibilités de contourner ces engagements et de les rendre vains. Par conséquent, les armées doivent avant tout développer leurs capacités offensives et contre-offensives, dans le but de restaurer et de préserver la normalité de secteurs ou de sociétés soumis à une menace grave ; et cette fonction est bien celle qui distingue le militaire du civil, ou le combattant de l'agent de sécurité. Nous devons réapprendre à identifier nos ennemis et à préparer des capacités préventives comme réactives qui permettront d'empêcher, de restreindre ou de contre-balancer les effets de leurs actions, et bien sûr de les neutraliser définitivement. Cette intégration de l'offensive à une posture nationale défensive peut naturellement surprendre. Elle s'explique pourtant par la disparition de toute profondeur stratégique depuis l'avènement successif des armes, des médias, des marchés et des mouvements à dimension continentale et planétaire ; à de rares exceptions près, il n'existe plus aujourd'hui ces murs, marches, fronts ou arrière-pays qui donnent le temps de réagir, qui soustraient à l'immédiateté, qui empêchent nos intérêts vitaux d'être d'emblée touchés. Et comme vouloir tout protéger revient toujours à ne rien protéger du tout, ce sont les capacités de projection rapide, d'intervention ciblée et de destruction proportionnelle qui deviennent essentielles, qui recréent le potentiel de dissuasion et la liberté d'action que la transformation de l'espace a fait perdre à la conduite stratégique. A condition, naturellement, de disposer des renseignements permettant de les employer efficacement. La notion de défense dont nous avons hérité, et qui contribue à approfondir les blocages au niveau politique, doit donc subir une évolution profonde. On ne peut plus faire croire à la population que la défense du pays est uniquement l'affaire de l'armée, alors que les menaces dépassent largement le cadre guerrier, ni que l'armée doit se limiter à des missions avant tout défensives. Une nouvelle politique de sécurité doit être élaborée, en définissant nos intérêts nationaux et en identifiant ceux qui les menacent, pour ensuite confier aux acteurs sécuritaires les missions qui leur reviennent - et en exigeant de l'armée des tâches adaptées à l'environnement de notre époque.   Lieutenant-colonel EMG Ludovic Monnerat
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