Olivier Guillard

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L'inauguration du port en eau profonde de Gwadar, sur la mer d'Arabie, signale-t-elle le développement économique du Pakistan, ou témoigne-t-elle davantage de l'expansion continue de la Chine à travers des partenariats bilatéraux ? Sous le regard du ministre chinois des communications - à la fois hôte d'honneur et 1er sponsor -, le général-Président pakistanais Pervaiz Musharraf a procédé le 23 mars à l'inauguration officielle du volet 1 (Phase one) de l'ambitieux projet de Gwadar, port en eau profonde ouvert sur la mer d'Arabie, à quelques encablures de l'Iran et du Golfe Persique. Selon les calculs d'Islamabad, grâce à son emplacement stratégique (voir carte ci-contre), ce programme serait voué à un bel avenir. Aux prises avec une situation intérieure des plus ténues (cf. talibanisation des zones tribales, guerre en Afghanistan, démocratie entre parenthèses, critiques appuyées de Washington, terrorisme et sectarisme rampant, manifestations dans la capitale le 26 mars, etc.), l'homme fort du Pakistan aura apprécié cette escapade méridionale en terre baloutche et l'avancement de « son » projet, lancé 5 ans auparavant..., quelques mois après l'entrée du Pakistan dans la guerre contre le terrorisme, thème sensible s'il en est au « pays des purs ». Envisagée quelques décennies plus tôt, lorsque l'Indian Navy imposa (1971) à sa rivale pakistanaise le blocus de Karachi, la perspective de relocaliser à l'ouest diverses installations prit corps au tournant du Millénaire. Jusqu'alors, le financement et l'expertise technique faisaient défaut ; grâce à son traditionnel (et généreux) allié chinois, ces deux carences disparaissent. Ainsi naît Gwadar, complexe portuaire ultramoderne en eau profonde à vocation civile et militaire, « hub » régional de l'Asie du sud, de l'Asie Centrale et du Moyen-Orient, pôle de développement pour le Baloutchistan. Au port proprement dit s'adjoindront sur 20 000 hectares un aéroport international, un terminal pétrolier et une raffinerie, une zone spéciale dédiée à l'export, une autre à l'industrie, une zone résidentielle, etc. Des réserves locales En théorie au rang des bénéficiaires de cette prometteuse entreprise, la population du Baloutchistan n'en est paradoxalement pas le premier défenseur. Province la plus vaste (prèsde la moitié du territoire) mais la moins peuplée (4 millions sur 165), elle cultive une rancœur particulière à l'encontre du pouvoir central, accusé de l'asservir, de lui consacrer trop peu de ressources et d'attention, de retarder son développement... tout en puisant dans son riche sous-sol (gaz). Un bilan à charge auquel s'ajoutent une répression sévère contre les forces contestataires locales (cf. Armée de Libération du Baloutchistan - BLA) et l'assassinat deses leaders charismatiques (Nawab Akbar Bugti, en août 2006). Dans cette fourmilière de Gwadar, entre grues et conduits, la main d'oeuvre baloutche serait rare. Et de dénoncer les 500 ingénieurs et ouvriers chinois présents sur le site ; peut-être d'expliquer l'assassinat de 6 d'entre eux (2004 ; 2006) par des militants baloutches. Islamabad n'entend pas remettre en cause ses ambitieux desseins. Bâti pour rayonner, Gwadar devra : démultiplier les opportunités commerciales avec l'Asie Centrale et l'Afghanistan ; promouvoir le commerce et le transport avec l'Iran et le Golfe Persique ; décongestionner Karachi, développer le Baloutchistan et élever le niveau de vie de sa population ; créer une industrie maritime de premier plan ; offrir des capacités de stockage et de raffinage. On souhaiterait à chaque projet asiatique aussi noble destinée...   Pékin et la théorie du « collier de perles » Dans ce pompeux programme mené à marche forcée, il est en revanche une dimension qu'Islamabad se garde bien de mettre en avant. Et si Gwadar, pour son principal mécène, se muait en base avancée en mer d'Arabie, en vigie pointée sur le détroit d'Ormouz ? Une théorie en vogue dans les cercles stratégiques américains, nourrie des investissements consentis par Pékin dans une kyrielle de projets asiatiques répartis d'Est en Ouest, depuis lescôtes orientales chinoises, le long de ses voies maritimes. Hainan, Woody Island, Sittwe (Myanmar), Chittagong (Bangladesh), Hambantota (Sri Lanka), Gwadar (Pakistan), autant d'escales privilégiées pour les bâtiments de la RPC ? Au gré de son irrésistible ascension, de ses étourdissantes performances économiques, de ses importations croissantes de pétrole du Moyen-Orient, d'Afrique ou d'Amérique latine, la Chine a pris la mesure de son exposition aux aléas géopolitiques (cf. guerre en Irak ; tension avec Taiwan) ou sécuritaires (cf. piraterie dans le détroit de Malacca). Multiplier les « perles » en cultivant les fidélités locales, les affinités politiques (cf. Myanmar), en finançant des projets d'infrastructures (Pakistan ; Sri Lanka ; Bangladesh) trop onéreux pour les nations riveraines, c'est diminuer son exposition aux risques (cf. Pékin financerait le projet d'aménagement de l'isthme de Kra, en Thaïlande, afin de contourner le détroit de Malacca ; ou encore un pipeline acheminant depuis Gwadar, via les Territoires du nord et le Xinjiang les hydrocarbures du Moyen-Orient) et optimiser son influence régionale. Un scénario sur lequel ne s'éternise pas Pékin mais qui est scruté de près par l'Inde, encerclée selon cette théorie par trois « perles » de sa rivale chinoise. Des « perles » (Pakistan ; Bangladesh ; Sri Lanka) pas toujours en phase avec le Big Brother indien, cet autre titan d'Asie espéré par Washington comme le futur « gendarme régional » de l'océan Indien et contrepoids de l'intrépide et (terriblement) entreprenante République Populaire de Chine.   Olivier Guillard   L'auteur et le directeur de recherches Asie de l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), que la RMS remercie pour avoir autorisé la republication de cette analyse datée du 28 mars 2007 (le chapeau a été rédigé par la rédaction et non par l'auteur).     Gwadar, port en eaux profondes Dimensions 18 600 hectares 600 mètres de quai bassin de manoeuvre de 450m de diamètre profondeur 12 / 14 m Localisation : Province du Baloutchistan 100 km de la frontière iranienne 460 km de Karachi 750 km du détroit d'Ormuz 1300 km de Kaboul (Afghanistan) 1500 km d'Achgabat (Turkménistan) 2000 km de Tachkent (Ouzbékistan) 2400 km d'Almaty (Kazakhstan) Coût 1,2 milliard de dollars Financement 85 % République Populaire de Chine 15 % République islamique du Pakistan
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