Pierre Streit

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Depuis 1989, la logistique militaire a connu une évolution majeure, passant d'une logistique de masse à une logistique axée sur les besoins, avec pour leitmotiv « le bon article au bon endroit, au bon moment et dans la bonne quantité ». Cette nouvelle philosophie, au cœur de la logistique militaire américaine, a été éprouvée lors de l'opération « Iraqi Freedom ». Le fait que l'autonomie logistique est censée correspondre aux besoins des opérations s'est révélé très exigeant tant du point de la gestion des stocks que de leur suivi, du dépôt jusqu'au destinataire. En avril 2005, l'inspectorat de l'Administration américaine (le Government Accountability Office ou GAO) a publié un rapport sur les pénuries observées dans le ravitaillement des troupes engagées lors de l'opération « Iraqi Freedom ». La mauvaise distribution ou l'absence de distribution de 7 biens logistiques a réduit la capacité opérationnelle de ces troupes ou les a exposées à des dangers supplémentaires. Cependant, de tels problèmes sont survenus dans le cadre d'un effort logistique concernant 2 millions de tonnes de biens déplacés dans le Golfe persique. D'octobre 2002 à septembre 2004, cet effort a représenté plus de 62 milliards de dollars.   Articles Stocks de guerre insuffisants Prévisions de ravitaillement inadéquates Crédits d'acquisition insuffisants ou retardés Acquisition retardée Distribution inefficiente Batteries X X X X Pneus X X X X Chenilles X X X Gilets pare-balles X X Rations de combat X X Surblindages X Générateurs X   La situation a varié selon les grandes unités. Alors que des unités de la 3e division d'infanterie, le fer de lance de l'offensive américaine, ont rapporté que la pénurie de pneus a limité leur capacité opérationnelle, les forçant même à abandonner des équipements, tel n'a pas été le cas pour la 4e division d'infanterie. Les premières pièces détachées sont parvenues aux unités combattantes 2 semaines après leur entrée en Irak, mais cette livraison s'est avérée insuffisante pour couvrir les besoins d'une division. Après la fin officielle des hostilités (juin 2003), la 3e division a rapporté que 60% de ses chars n'étaient plus capables de remplir leurs missions en raison de la pénurie de pièces détachées, notamment des chenilles. De leur côté, les unités du Corps des Marines ont été confrontées à une pénurie de générateurs électriques indispensables au fonctionnement de leur principal transport de troupe, l'AAV. Alors que 140 générateurs ont été commandés aux Etats-Unis, seuls 15 ont été reçus sur le terrain 125 se sont donc « perdus » dans la chaîne de distribution. Sur un total d'environ 230 AAVs engagés au début des hostilités, 40 ont dû être « cannibalisés » pour maintenir la capacité opérationnelle des autres véhicules. Le rapport du GAO a mis aussi en évidence que les stocks de guerre - leur renouvellement ou leur mise à niveau - ont été négligés. Pour les Etats-Unis, c'est un problème d'autant plus complexe que ces stocks sont dispersés dans le monde entier, que ce soit sur des bases ou des navires de ravitaillement. Dans le cas des batteries en lithium, les stocks de guerre prévoyaient un besoin de 180'000 pour 45 jours d'opérations, alors que la demande durant les 2 premiers mois du conflit a atteint 620'000... Le problème des batteries La pénurie de batteries au lithium et de piles a limité les opérations militaires américaines et même provoqué des adaptations dans la planification d'emploi. Cette pénurie est liée en grande partie à des stocks insuffisants. Sur le terrain, les troupes ont été amenées à utiliser des batteries ou des piles rechargeables, alors qu'initialement celles-ci n'étaient utilisées que pour l'instruction. Les retours sur expérience durant l'opération « Iraqi Freedom » ont souligné l'importance pour les combattants de connaître les différences existant entre les différents modèles de batteries. Les batteries non rechargeables sont ainsi présentes dans 60 systèmes clefs de communication ou électroniques, des systèmes de communication radio au système de commande et de guidage du missile antichar Javelin en passant par les ordinateurs portables, les systèmes de navigation ou les équipements de vision nocturne. Selon le Corps des Marines, si le conflit s'était poursuivi en mai 2003, les Marines auraient connu une dégradation sérieuse de leur capacité de communication. Quelles leçons tirer des pénuries ? Assurément la première leçon à tirer du rapport du GAO est de souligner la complexité que représente la mise en œuvre sur le terrain d'une logistique « just in time, just in case ». A la fois pour celui qui planifie une opération et pour celui qui en assure l'appui logistique. Dans ce contexte, le « dialogue logistique » qui devrait intervenir entre les différents échelons de commandement est un instrument essentiel pour minimiser les risques de pénurie, sans toutefois les éliminer totalement. L'un des défis majeurs de la logistique militaire moderne est bien la gestion des pénuries.   Le rapport du GAO a mis en évidence 4 problèmes rencontrés durant l'opération « Iraqi Freedom » : Le rôle du commandant tactique dans la synchronisation de la distribution des biens qu'il a commandés, d'autant plus difficile si ces derniers proviennent des Etats-Unis. Le reconditionnement ou la repalettisation des biens transportés par air, lorsqu'ils se trouvent en transit. Cela concerne tout particulièrement les chargements mixtes soit, à la fin de 2003, 30 % des palettes déchargées au Koweït. Une étude de la Rand Corporation a montré que les palettes mixtes mettaient en moyenne 25 à 30 jours pour être acheminés depuis les ports koweïtiens jusqu'au destinataire sur le terrain. En revanche, une palette ne contenant que les articles d'une seule unité pouvait lui être livrée dans un délai de 5 à 10 jours. L'insuffisance des moyens de transport terrestres sur le théâtre d'opérations. Le nombre insuffisant de camions et de chauffeurs a eu des incidences sur l'acheminement de biens clefs comme les rations de combat (les fameuses MRE). Durant les hostilités, seuls 50 camions étaient disponibles pour livrer les MRE, alors qu'il en aurait fallu 80. La conséquence a été un engorgement des dépôts koweïtiens. Après 45 jours de combat, le transport de l'eau a accaparé à lui seul plus 60 % des moyens de transport de l'U.S. Army. La «visibilité» des biens jusqu'à leur destinataire (absence d'un système de conduite et de gestion des biens réellement efficace, comparable à celui utilisé par une entreprise commeFederal Express ou DHL). Ce problème est au cœur de la conduite de la logistique d'engagement. Durant les hostilités et en pleine pénurie de rations de combats, un dépôt intermédiaire sur la route de Bagdad accueillait plus de 1700 conteneurs de rations. Celles-ci étaient là depuis 1 semaine parce que personne ne savait qu'elles étaient là ...   Pour faire face à ces problèmes, le Département de la Défense américain a identifié 8 principes afin d'en minimiser les effets. On peut relever : Management centralisé. Un «manager» identifié comme tel assure la responsabilité de la distribution des biens logistiques, ainsi que leur suivi jusqu'au destinataire ; Maximiser l'efficacité dans la distribution en réduisant les délais de distribution, tout particulièrement les transbordements ou les temps de palettisation.   Alors que l'armée suisse s'est inspirée de la logistique militaire américaine pour développer le concept de « logistique XXI », il est indéniable que seuls des exercices de distribution poussés impliquant des formations différentes peuvent permettre de définir des processus qui ne soient source de pénuries pour les formations engagées. Vu sa complexité et ses exigences du point de vue de la conduite, la logistique « just in time, just in case » doit être pratiquée.   Capitaine Pierre Streit   ___________________________ Pour en savoir plus GAO, Report to Congressional Committees, Defense Logistics. Actions Needed to Improve the Availability of Critical Items during Current and Future Operations, avril 2005. Règlement Logistique XXI, chi 146 (« dialogue logistique »).
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La logistique actuelle de l'Armée de terre française a été éprouvée en grande partie lors de l'opération Daguet en 1990-1991. Les réflexions et les leçons tirées de cet engagement ont fortement influencé la professionnalisation décidée en 1996 par le Président de la République. L'opération «DAGUET» la réponse de la France à l'invasion du Koweït par l'Irak le 2 août 1990. Si cette opération met en évidence les qualités tactiques de l'Armée de terre, elle souligne aussi son manque de cohérence opérationnelle. En effet, la division Daguet est une division ad hoc, intégrée dans un dispositif à cinq composantes, sous les ordres du général de corps d'armée Michel Roquejoffre: un état-major interarmées fort de 350 militaires, une composante aérienne (12 avions Mirage 2000, 24 Jaguar), une composante sanitaire, un «groupement de soutien logistique» (avant et arrière), la division Daguet, soit près de 12000 hommes en janvier 1991.   Cette dernière est une division blindée légère (2 régiments d'infanterie, 2  régiments blindés AMX 10 RC, 1 régiment du génie, 1 régiment d'artillerie, 1 régiment de commandement et de soutien), la 6e division blindée légère de la Force d'action rapide (FAR), renforcée avant tout par d'autres régiments et états-majors de cette force. La FAR, créée en 1984 et forte de 47000 hommes, comprend 5 divisions et 1 brigade logistique; à l'origine, elle était destinée à intervenir rapidement dans la zone Centre-Europe ou outre-mer. La division Daguet, dans son articulation de combat, aligne au total 132 hélicoptères de toutes catégories, 214 Véhicules de l'avant blindé (VAB), 96 AMX 10 RC et seulement 44 chars de combat. Cette force est basée sur le concept d'engagement de la FAR, alliant puissance de feu antichar et mobilité. Deux brigades américaines sont mises sous contrôle opérationnel français et renforcent massivement la division Daguet qui compte finalement près de 17000 hommes (12000 Français et 5000 Américains). La division est placée à l'extrême Ouest du dispositif allié et a pour mission de s'emparer du point clé d'As-Salman et de couvrir les flancs du XVIIIe corps aéroporté américain sur près de 300 km. D'un point de vue logistique, la mission reçue implique un mouvement de 300 km, suivi d'une action offensive dans une zone d'engagement profonde de 150 et large de 50 km.   La logistique 1.  Les distances et le transport Des dépôts et magasins au port d'embarquement (Toulon) : 800 km De Toulon au port de débarquement (Yanbu) : 5000 km De Yanbu à Rafha (base d'attaque) : 1400 km De Rafha à As-Salman (objectif de l'attaque) : 150 km Les délais sont augmentés par les transbordements, la manutention, voire le   reconditionnement des biens de soutien: à Toulon (de la route ou du train vers les navires), à Yanbu (des navires vers la route). Contrairement aux Américains, les Français n'ont pas de moyens de transport aérien suffisants pour acheminer des volumes importants. Le projet d'avion de transport européen (Airbus militaire A 400 M) est destiné à combler cette lacune.   2. Les tonnages Les effectifs engagés (division Daguet, aviation, états-majors) ont nécessité: 60 tonnes d'eau par jour (60 litres d'eau dont 10 potables par homme et par jour), 15 tonnes de rations conditionnées, 500 mètres cubes de carburants.    3. Autonomie de soutien Au moment de passer à l'action, la division Daguet a emporté dans ses soutes et ses véhicules de ravitaillement 7 jours d'autonomie, soit environ 5-6000 tonnes de biens.   4. Manutention Les points suivants ont suscité l'attention: Les contraintes du milieu désertique (contraste thermique diurne et nocturne), l'absence de matériel de manutention rapide pour les conteneurs maritimes, le stockage, la gestion et la distribution des trois carburants utilisés (essence, gasoil, kérosène).   5. Transport terrestre De nouveaux camions lourds équipés d'un bras de chargement, capables avec leurs remorques de transporter 25 tonnes, sont engagés pour la première fois. Pour éviter les transbordements, les conteneurs maritimes sont chargés directement sur ces camions, comparables aux nouveaux camions Iveco de l'armée suisse. Au total, les 260 véhicules et 3400 conteneurs mis à disposition de la division Daguet transportent 45000 tonnes de biens jusqu'à la fin du conflit. Dans le domaine des carburants, il apparaît que les moteurs fonctionnant au gasoil (les camions et la majorité des véhicules blindés français) peuvent aussi tourner avec du kérosène moyennant un additif et une perte de puissance de l'ordre de moins de 5%. Le service du matériel est décisif: les ateliers et dépôts de pièces détachées répartis entre Yanbu et Rafha ont géré 17000 références codées. Ils ont reçu 2000 tonnes de rechanges, allant du moteur de char à la rondelle de contre-écrou. Le jour «J» de l'offensive terrestre, le taux de disponibilité du matériel atteint 100% pour les matériels majeurs de combat.   6. Affrètement de moyens de transport civils Une part importante des transports maritimes et terrestres est assurée par des entreprises civiles, qui affrètent des avions Boeing 747, des cargos, des ferry ou des porte-conteneurs. Sur place, le soutien logistique de l'Arabie saoudite est très important, que ce soit par la mise à disposition d'installations modernes (notamment le port de Yanbu, un terminal de l'aéroport international de Riyad), le prêt de matériels spéciaux (porte-chars) et surtout la fourniture de tout le carburant, l'eau potable et la subsistance consommés par les militaires français durant l'engagement.   Quelques leçons Pour la logistique de l'Armée XXI, certains problèmes que la division Daguet a rencontrés peuvent être pris en considération.   1. Effectif La division Daguet aligne une brigade logistique forte de 4600 hommes (35% de la force): 1600 hommes du régiment de commandement et de soutien (février 1991); 2500 hommes du «Groupement de soutien logistique» (1000 hommes du service de santé, 1500 hommes répartis dans les autres services, en particulier le train routier; 500 hommes appartenant à la «Base opérationnelle mobile aéroportée» de la 11e division parachutiste, responsables du contrôle aérien et de la gestion du fret aérien. Ce ratio de 1 logisticien pour 4 combattants contraste avec celui affiché par les Américains (1 combattant pour 1 logisticien, 1 pour 3-4 durant l'opération « IRAQI FREEDOM »). Deux explications: l'effectif de 3000 hommes ne prend pas en compte la logistique d'engagement, compris dans les effectifs combattants. L'efficacité des procédés, des matériels et des structures de la logistique militaire française a pourtant permis d'économiser les moyens et de les engager «au bon endroit, au bon moment et dans la bonne quantité». Dans l'Armée XXI, 1 brigade logistique (soit près de 12'700 hommes actifs et réservistes) assure le soutien logistique de 10 brigades d'engagement, soit 207'300 hommes (actifs et réservistes), soit 1 logisticien pour 16 combattants. C'est là un ratio qui peut laisser songeur, mais qui ne tient pas compte de la formation d'une Base logistique de l'armée comprenant, outre la brigade logistique, les moyens des anciens OFEFT et OFEFA.   2. Les structures Pour la première fois, l'Armée française a engagé un «Groupement de soutien logistique», nettement sous-dimensionné au début du déploiement. Il en va de même pour l' «escadron de commandement et des services» des formations de combat, les régiments. Ainsi, l'escadron du 1er régiment étranger de cavalerie, l'unique formation blindée de la Légion étrangère, aligne un effectif proche de 100 hommes au lieu des 230 prévus au tableau des effectifs du temps de guerre. Cette situation s'explique par le fait que le groupement de soutien logistique «ad hoc», constitué pour l'opération, comporte seulement des militaires engagés prélevés dans toutes les unités de l'Armée de terre, alors que les formations logistiques sont composées à 80% de personnels de réserve (le contingent). Aujourd'hui, ces formations sont professionnalisées à 80%.   3. Circulation et transport L'engagement de camions lourds avec remorques pose des problèmes de gabarit. Pour les Français, ce n'est pas le cas en Arabie Saoudite, mais en Haute-Provence, lors des manœuvres de la FAR. Les mêmes problèmes se posent en Suisse, particulièrement dans les Alpes (60% du territoire), mais aussi sur le Plateau (restriction de trafic sur certains ponts ou tronçons routiers). Transport et circulation sont indissociables: le mélange des véhicules des deux brigades américaines avec ceux du 2e échelon de combat français crée un embouteillage important que les Irakiens auraient pu exploiter s'ils avaient été capables d'engager leur aviation. Cette situation s'est produite pour les Allemands au début de la campagne de France de 1940; là aussi, l'aviation adverse n'a pas pu ou su l'exploiter.    4. Service sanitaire Durant l'engagement de la division Daguet, le souci principal du commandement est d'assurer un soutien logistique au plus près des combattants. L'Armée française parle de trois types de soutien: le soutien de l'homme (le service du commissariat suisse), le soutien matériel et le soutien santé. Durant les opérations, l'effort principal est effectué dans ce dernier domaine: ainsi, sur les 39 hélicoptères de transport de type Puma, 14 sont réservés de façon permanente au soutien sanitaire. La rapidité d'évacuation des blessés ne peut être garantie que par ce moyen.   5. Sûreté La sûreté des formations logistiques a été assurée à deux niveaux: pour la logistique d'engagement, par l'utilisation des mêmes véhicules que ceux des formations combattantes (VAB sanitaires, de maintenance et de réparation), par l'affectation de moyens de combat au régiment de commandement et de soutien: 1 compagnie de protection de la Légion étrangère (cavalerie blindée et infanterie mécanisée) et 1 compagnie renforcée de missiles Mistral (l'équivalent français du Stinger).   Conclusion L'une des clefs du succès de la division Daguet a été sa logistique d'engagement, au plus près des unités de combat, afin d'assurer, par exemple, la récupération et la réparation des matériels dans les plus brefs délais. Les véhicules de remplacement ont été ainsi en dotation dès le deuxième échelon de combat. Contrairement à celle des bataillons d'infanterie de l'Armée XXI, la logistique d'engagement française dispose des mêmes véhicules que les unités de combat (VAB sanitaire, camion lourd de dépannage). Ce dernier véhicule s'est avéré indispensable, car les pneus des VAB ont mal supporté le désert de pierres irakien. Une version de dépannage du Piranha en dotation dans les bataillons d'infanterie XXI existe, mais elle n'a pas été acquise, de même qu'une version sanitaire. L'engagement de la division Daguet révèle que négliger la logistique contribue à dégrader la capacité opérationnelle des unités de combat. Pour des raisons politiques, le nombre des unités dites «de combat» a été accru au détriment des unités logistiques, à tel point qu'au début du déploiement, il n'y a aucune unité logistique structurée. Les conséquences sont multiples: par exemple, le 1er REC passe cinq mois dans le désert avec deux douches de campagne pour 800 hommes ... L'état-major de la division Daguet prend tardivement conscience de l'importance de la logistique, car il est plus accoutumé aux petites interventions africaines comme l'opération « MANTA » (Tchad, 1983) avec une force de près de 3000 hommes seulement. La capacité de projection est désormais au cœur de la doctrine actuelle d'engagement de l'Armée de terre. Des expériences tirées de l'opération « DAGUET » découle en grande partie la logistique actuelle de l'Armée de terre. Celle-ci est basée sur les principes suivants: la priorité donnée à la projection de forces (outre-mer), la modularité, la complémentarité des composantes fixes et projetables de la logistique (économie des forces).   Capitaine Pierre Streit
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Après avoir essayé de caractériser l'ennemi polymorphe que les Américains doivent affronter actuellement en Irak, il est inévitable de se demander si ceux-ci, vu leurs moyens, peuvent encore remporter un succès, trois ans après la fin officielle des hostilités[1]. La question du retrait et celle des effectifs Aux yeux de certains, le retrait des forces américaines ne changerait guère la situation sécuritaire en Irak. Sur quelque 135000 hommes actuellement déployés[2], seuls 50000 sont réellement opérationnels dans l'ensemble de l'Irak, un pays de 26 millions d'habitants . Ce nombre peut être comparé aux 37500 policiers que compte la ville de New York, dont la population est beaucoup moins hostile que celle de l'Irak. L'armée américaine est donc incapable de contrôler la situation. Elle ne l'a d'ailleurs jamais été. L'ambassade des Etats-Unis et les bâtiments même du Gouvernement irakien sont protégés par les fameuses sociétés de sécurité privées, non par les troupes américaines[3]. Quant aux forces irakiennes, leurs effectifs (militaires et policiers) devraient atteindre 300000 hommes à la fin de cette année. Si l'armée irakienne commence à être efficace et à être associée, sinon directement engagée, dans des opérations contre la guérilla, même si elle ne dispose pas encore de moyens lourds, elle pèche surtout par un manque de cadres subalternes entre le rang de simple soldat et celui de haut gradé. Quant à la police, elle manque cruellement de moyens. Dans ces conditions, un retrait rapide des forces américaines n'est pas encore à l'ordre du jour. Un premier objectif reste de les voir disparaître des villes. Un objectif irréalisable pour certains analystes qui préconisent une augmentation des effectifs en Irak (jusqu'à 450000 hommes) et un effort principal sur la sécurisation des certaines zones clés (Kurdistan, Bagdad par exemple)[4]. L'armée américaine est-elle en mesure de fournir ces troupes, alors qu'elle peine à renouveler ses effectifs, en particulier ses effectifs combattants[5]?   La technologie ne remplace pas les hommes Comme le relève un officier français, «la grande désillusion, d'abord, fut de constater que le brouillard de la guerre n'était pas dissipé - ou pas suffisamment -, par les nouvelles technologies[6].» De retour d'Irak, certains officiers n'hésitent pas à remettre en question le dogme du tout technologique. Le conflit irakien et, plus généralement, la longue guerre contre le terrorisme se traduisent toutefois par une adaptation des moyens. La Revue de défense quadriennale (QDR) 2006, rendue publique en février 2006, confirme la volonté de rendre les forces américaines plus souples, plus mobiles, plus réactives. Ce document (re)dessine régulièrement les contours du champ de bataille du futur et ses conséquences pour l'engagement des forces. Face à la capacité d'adaptation et à l'ingéniosité mortelle des insurgés, l'armée américaine est engagée dans une course contre la montre avec un certain succès. La mise en service d'un réseau tactique interne permet la diffusion immédiate des rapports des patrouilles aux unités qui vont être engagées et à celles qui s'entraînent aux Etats-Unis. On peut voir là une première application du concept de «guerre en réseau», dans lequel l'information circule à la fois horizontalement et verticalement dans la hiérarchie militaire. La réponse américaine porte à la fois sur l'adaptation des tactiques et des aspects techniques (amélioration de la protection des véhicules légers de type Humvee par exemple). Elle n'est toutefois conçue qu'à court terme car, au-delà, trois facteurs semblent expliquer les difficultés de l'armée américaine: - La formation du soldat américain, sa culture, qui se retrouve dans le code du soldat: «Je suis un guerrier et membre d'une équipe; je sers le peuple des Etats-Unis et vis selon les valeurs de l'armée. (...) Je me tiens prêt à me déployer, à engager [l'adversaire] et à détruire les ennemis des Etats-Unis. (...) Je suis le gardien de la liberté et de la manière de vivre (way of life) américaine.» A l'opposé, le code du soldat français est rédigé différemment: «Maître de sa force, il respecte l'adversaire et veille à épargner les populations. Il obéit aux ordres dans le respect des lois, des coutumes de la guerre et des conventions internationales. (...) Il est ouvert sur le monde et la société, et en respecte les différences[7].» - La prise en compte encore limitée du changement de la nature de la guerre. L'armée américaine continue à s'organiser et à s'entraîner pour des opérations de guerre conventionnelle (syndrome de la guerre froide) et non pour les conflits actuels et futurs. Comme le note le brigadier Nigel Aylwin-Foster, l'US Army est «à l'image de la société américaine dont elle est issue: elle aspire à obtenir des résultats visibles très rapidement», ce qui incite le Pentagone à viser des objectifs militaires déconnectés d'objectifs politiques plus larges[8]. - Le recours systématique à la technologie (qui diminue du même coup les contacts avec la population), la destruction de l'«ennemi» étant l'objectif stratégique. Ainsi, les officiers américains notent que «nos alliés sont trop réservés sur l'emploi de la force, ce qui encourage les insurgés à résister et démontre à la population locale que nous manquons de détermination. (...) Etant donné le rôle prééminent du combat coercitif enseigné et pratiqué habituellement par nos soldats du premier échelon, il était déraisonnable et trop compliqué d'attendre d'eux qu'ils développent la subtilité et la maîtrise nécessaire pour gagner les cœurs et les esprits pendant la phase de stabilisation et de reconstruction. (...) Sur 123 opérations de pacification entreprises entre mai 2003 et mai 2004, 6% seulement cherchèrent à créer un environnement sécurisé pour la population: la tactique préférée consistait à employer la force létale à grande échelle au cours de raids d'une journée (...)[9].» L'impasse actuelle de l'armée américaine en Irak a donc des fondements beaucoup plus profonds que la simple inexpérience des soldats, le manque de moyens, notamment blindés, ou encore l'action des insurgés.   Retrait improbable, victoire impossible? Aussi brillante soit-elle, l'opération militaire du printemps 2003 a débouché sur un conflit interne à l'issue incertaine entre les différentes communautés irakiennes. Les Etats-Unis se trouvent désormais contraints de maintenir une présence coûteuse humainement, politiquement et financièrement (environ 5 milliards de dollars par mois toutes dépenses confondues). Même si aux Etats-Unis le soutien de l'opinion publique à la politique menée en Irak fléchit, un rapide retrait des troupes américaines reste peu probable. L'hypothèse d'un retrait partiel a été envisagée après la fin officielle des hostilités en mai 2003. Les Américains se seraient repliés sur d'anciennes bases militaires, leur permettant d'intervenir au profit des autorités irakiennes, de contrôler certaines zones (les champs pétrolifères par exemple) et, par l'isolement de ces installations, de prévenir tout risque d'attentats majeurs. Comme le montre la récente «fronde des généraux[10]», le sentiment généralement exprimé est de considérer qu'il n'y a pas de solution militaire à la crise actuelle. La destruction des réseaux et des poches de résistance (comme à Falloujah fin 2004) se traduit automatiquement par leur réorganisation et leur réapparition. Par ailleurs, le problème des effectifs est amplifié par les difficultés de recrutement. A l'instar de l'armée active, la Garde nationale, dont les effectifs présents en Irak représente le tiers du contingent américain, peine à recruter des volontaires. Alors que certains en sont à leur troisième séjour en Irak, les officiers subalternes américains (du rang de lieutenant à celui de major) sont confrontés à un changement radical de perspective. Les opérations de police ou de ratissage qu'ils conduisent quotidiennement sont loin de celles qu'on leur a enseignées et qui mettent l'accent sur la guerre en réseau et la technologie. Depuis 2003, l'armée américaine redécouvre l'importance des «300 derniers mètres», l'espace où se joue la décision d'un combat rapproché. L'expérience irakienne a fini par créer deux écoles de pensée au sein de l'armée américaine. L'une considère que les opérations menées en Irak seront la règle dans le futur et que, par conséquent, il faut investir dans des matériels avant tout robustes. L'autre considère au contraire que l'Irak est un cas particulier et qu'il faut continuer à investir dans des matériels à haute valeur technologique ajoutée, tel le futur véhicule de combat (Future Combat System - FCS), dont le développement coûte des sommes considérables. En définitive, le problème pour de nombreux officiers américains en opération peut être formulé simplement: «We've got all the toys, but not enough boys[11].» Cette réalité rend actuellement un succès américain improbable en Irak.   Capitaine Pierre Streit     [1] Voir RMS, mai 2006, «Quel ennemi pour les Américains en Irak?» [2] Soit 17 brigades dont 7 de la Garde nationale. [3] Au moins 36 sociétés privées seraient actives actuellement, soit environ 25000 personnes. [4] Pollack, Kenneth: Switch in Time, a New Strategy for America in Iraq. Brookings Institution, février 2006. [5] Sur le million de soldats que compte l'armée américaine, seuls 400000 sont des combattants et seulement 150000 appartiennent aux unités d'active (Raids, mai 2006, p. 11). [6] Lieutenant-colonel Benoît Durieux, cité in Le Figaro, 20.3.06, «L'U.S. Army redécouvre l'importance des        300 derniers mètres». [7] Voir http://www.defense.gouv.fr/sites/terre/ [8] L'opinion de ce général britannique, en poste en Irak pendant plus de six mois, a été publiée dans la  Military Review (novembre-décembre 2005) et suscite toujours la controverse. [9] Les différentes citations figurent dans l'article du colonel Gilles Rouby, «Mode de combat à l'américaine et perspectives européennes », publié dans les actes de la journée d'études du 13 mars 2006 (FRS), disponibles sur le site web de la FRS. [10] Plusieurs généraux actifs durant l'opération «IRAQI FREEDOM» (mars-avril 2003) ont demandé le départ du secrétaire à la défense Donald Rumsfeld. Cette «fronde des généraux» n'affecte guère l'USAF et la Navy, peu impliqués en Irak. Dans l'optique d'une action militaire éventuelle contre l'Iran, l'attitude réservée de ces deux armes appelées à jouer les premiers rôles peut se comprendre. Une autre explication est le combat que se livrent les différentes armes pour justifier leurs programmes d'armement (USAF: F-22 Raptor, avions furtifs). [11] «Nous avons reçu tout le matériel, mais pas assez d'hommes.»
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Le 17 avril 2006, les Marines américains ont repoussé une attaque coordonnée d'insurgés irakiens à Ramadi. Dirigée contre le siège du Gouvernement local et deux postes d'observation américains, cette action, qui a duré nonante minutes, a impliqué des assaillants équipés de RPG, appuyés par des mortiers et des voitures-suicide. Depuis la fin officielle des hostilités en Irak en mai 2003, les forces américaines et alliées font face à une opposition armée tantôt appelée «insurrection», tantôt «résistance» à l'occupation, dans une vraie guerre de l'après-guerre, avec son lot d'actions isolées et d'actions de plus grande envergure comme à Ramadi. Plusieurs questions suscitent l'attention au sujet de ces «insurgés».   Combien sont actifs? Selon les sources officielles américaines, les effectifs combattants seraient compris entre 8000 et 12000 hommes organisés en cellules indépendantes, chiffre qui atteindrait 20000 si l'on y ajoute les sympathisants actifs chargés du renseignement et du soutien logistique[1]. Il est impossible de donner un chiffre plus précis en raison de la nature même de cette insurrection. Celle-ci n'a pas un caractère national, comme c'était le cas dès 1954 en Algérie. Les Kurdes ne la soutiennent pas, alors que les chiites sont peu impliqués malgré l'existence de milices chiites comme celle de Moqtada al-Sadr. Les actions les plus violentes sont conduites par les insurgés d'origine étrangère dont le nombre n'excède pas 3000 combattants. L'autre caractéristique de l'insurrection est l'absence de commandement unifié, sa décentralisation et son organisation cellulaire.   De quels appuis bénéficient-ils? L'Iran apparaît avec la Syrie comme le principal appui étranger. Les Gardiens de la révolution iranienne semblent apporter une aide directe et indirecte[2]. A titre d'exemple, le chiite Abu Mustafa al-Sheibani semblait être en 2005 à la tête d'un réseau d'insurgés créé par les Gardiens de la révolution, dont le  but est de commettre des attentats contre les forces coalisées en Irak. Dans cette optique, son groupe a introduit une nouvelle génération de bombes de bord de route (les roadside bombs). Conçue par le Hezbollah, la milice libanaise soutenue par l'Iran, cette arme utilise des charges explosives capables de percer les véhicules blindés. Les Américains évaluent le groupe d'al-Sheibani à 280 membres, divisés en 17 équipes de fabrication de bombes et d'escadrons de la mort. Ils pensent qu'ils s'entraînent au Liban, à Sadr City (le quartier chiite de Bagdad) et «dans un autre pays» (l'Iran ou la zone frontalière). Le soutien iranien ne doit toutefois pas être exagéré. Selon le CENTCOM américain, 90% de l'insurrection est d'origine sunnite et irakienne. Le 10% restant, d'origine étrangère, est en majorité sunnite également et, comme le montre le soutien iranien, il joue avant tout un rôle financier et logistique. Le problème est donc en premier lieu en Irak et pas dans les pays voisins. Il est lié au climat d'insécurité générale et à l'absence d'Etat de droit.   Quels sont leurs moyens d'action? L'utilisation d'engins explosifs improvisés (les IED) reste le moyen d'action privilégié et la principale menace pour les forces coalisées. En 2005, plus de 60% des morts et plus de 70% des blessés côté américain ont été causés par des IED.  Dans ce domaine, les insurgés font preuve de créativité et n'hésitent pas à utiliser ces engins artisanaux contre des hélicoptères dont le rôle est déterminant dans l'appui des troupes. Leur ingéniosité est peut-être leur principale arme: en Irak, cerfs-volants, mannequins, cercueils sont autant d'objets inoffensifs devenus symboles de danger. Il semble bien que les insurgés fassent preuve d'une plus grande capacité d'apprentissage et d'adaptation que leurs adversaires. En outre, l'élévation actuelle du nombre d'attaques-suicides en Afghanistan et la présence de chefs talibans en Irak suggère une coopération transnationale. L'autre moyen d'action est le sniping. Son importance est confirmée par des films vidéo tournés par les insurgés eux-mêmes, à la fois comme moyen didactique et moyen de propagande. Dans ce domaine aussi, les insurgés démontrent une capacité d'apprentissage importante: leurs snipers sont ainsi instruits à viser en priorité les officiers américains.   Sont-ils en train de gagner la «guerre de l'après-guerre»? L'augmentation continue depuis 2004 des actions contre les forces de la coalition et les forces de sécurité irakiennes, ainsi que le bilan des pertes américaines pourraient laisser croire que l'insurrection est en train de gagner cette guerre, en empêchant tout retrait américain et en favorisant le déclenchement d'une guerre civile généralisée. Un tel jugement demande à être nuancé. L'insurrection est présente dans 4 des 18 provinces irakiennes (soit moins de 45% de la population irakienne totale). Près de 60% des pertes américaines se concentrent dans deux zones: Bagdad et Al Anbar (Ramadi). Pour la coalition et les forces irakiennes, la stabilisation de la situation, à défaut d'un rétablissement durable de l'ordre public, passe par la résolution de plusieurs problèmes: Le renseignement et le contre-renseignement. Les insurgés sont très bien renseignés, ce qui explique en partie leurs succès. Le financement de l'insurrection. Celui-ci permet d'engager des poseurs de bombes. Dans un climat de chômage généralisé, attaquer les forces américaines devient une activité intéressante. Le prix standard pour commettre un attentat à la bombe au passage d'un convoi américain ou officiel irakien serait de l'ordre de 100 à 300 dollars. La délimitation entre insurrection et criminalité organisée. Une partie du financement de l'insurrection est assurée par les enlèvements, le trafic de drogue, l'extorsion, les vols ou la contrebande, autant d'activités criminelles qui affectent la confiance de la population irakienne envers leur Gouvernement.   S'il présente des similitudes avec d'autres insurrections (par exemple l'Algérie), le cas irakien peut être considéré comme une forme de combat dissymétrique classique; il marque néanmoins une évolution, car il combine des modes opératoires connus (guérilla, actions terroristes) et nouveaux. L'objectif premier des insurgés est de priver les populations du sentiment de sécurité. Les actes de violence spectaculaires, tels que les attentats-suicides contre des cibles civiles (devenus prioritaires car plus vulnérables) et militaires, ont pour but de démoraliser les populations et de saper la confiance dans les autorités supposées les protéger. Dans les quartiers sunnites de l'ouest de Bagdad, la police quitte les lieux à 20 heures, par peur des insurgés. Plus à l'ouest, à Ramadi, la capitale de la province d'Al Anbar, les insurgés ont repris pour un temps la ville en décembre 2005, malgré la présence de l'armée américaine. C'est là qu'il faut voir une différence avec la guérilla, la résistance, la rébellion, et une forme de combat - asymétrique - avec laquelle les  insurgés n'ont pas besoin de vaincre militairement leurs opposants. Ils doivent simplement éviter de perdre et, par une stratégie du chaos, vaincre politiquement un adversaire militairement invincible. Dans cette optique, la fréquence des actions et la diversité des modes opératoires restent des atouts-clés pour l'insurrection qui veut miner la crédibilité des forces de sécurité irakiennes sensées reprendre le flambeau, lorsque les forces coalisées se retireront. En 2006, la guerre de l'après-guerre en Irak n'est pas terminée. Les défections successives des membres de la coalition, ainsi que la perspective du retrait des forces américaines ne sont pas le signe que les Etats-Unis sont en mesure de remporter un succès décisif dans le registre de la contre-insurrection.   P.S.     [1] Cordesman, Anthony H.: The Iraqi Insurgency and the Risk of Civil War: Who are the Players?, CSIS, mars 2006, p. 4. [2] Ware, Michael: "Inside Iran's Secret War for Iraq", Time Magazine, août 2005. Pour plus d'informations, voir également http://www.iranfocus.com (partie française).
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