RevueLa milice peut conserver ses armes
L'écrasante majorité des médias s'est lamentée, vendredi matin, sur le maintien d'une « tradition éculée » et sur une classe politique rigide, incapable d'accepter l'évidence. Le meurtre 2 jours plus tôt d'une jeune femme par son ex-compagnon à l'aide d'un fusil d'assaut militaire ne montrait-il pas la voie à suivre ? Voyons, mais c'est bien sûr : ces armes inutiles (qui nous menace ?), dangereuses (n'importe qui peut s'en servir !) et menaçantes (chaque soldat n'est-il pas un tueur en puissance ?) n'ont pas leur place dans le quotidien des citoyens suisses, mais doivent être entreposées à l'arsenal, sous le contrôle de l'État ! Pourtant, ce désarmement unilatéral des citoyens-soldats a été repoussé par les représentants du peuple à raison 98 voix contre 80. Les arguments émotionnels, les récits de drames individuels, la « protection des femmes et des enfants » n'ont pas suffi à faire pencher la balance, malgré une longue préparation d'un tel vote, à coups de pétitions, de débats, d'articles enflammés. Certes, le lancement d'une initiative - à défaut du référendum - reste l'ultime recours d'un tel effort, et il est bien possible que les citoyens soient appelés à se prononcer sur leur droit à conserver les armes qu'ils sont censés employer pour protéger le pays. Ce qui serait hautement souhaitable.
Le sens de la milice Il est en effet important de poser clairement une telle question à la population. De nos jours, la plupart des composantes essentielles de l'armée de milice - l'obligation de servir, la détention de l'arme à domicile, mais aussi les tirs obligatoires, le maintien du secret ou encore la place des tribunaux militaires - sont en effet ouvertement dénoncées comme des traditions périmées, comme des habitudes que seule l'inertie nous empêche d'abandonner à l'histoire. En fait, c'est le principe même du citoyen-soldat et de la nation en armes, appliqué et adapté depuis des siècles, que l'on tente ainsi de supprimer. Sans même avancer d'argument, sans s'intéresser à toutes les causes qui ont imposé de telles solutions, et donc sans effectuer le même processus pour aboutir à d'autres solutions. Pourtant, les traditions ne sont pas un caprice des peuples et ne doivent rien à la paresse. De plus, une stratégie fondamentale comme celle de l'armée de milice ne peut pas être raisonnablement contestée dans ses modalités individuelles, sans égard à la vue d'ensemble, mais doit bien être remplacée - ou conservée - sur la base d'une appréciation complète et détaillée de la situation. Les positions antagonistes et tranchées du Parlement appellent donc des questions fondamentales : l'armée de milice est-elle encore la réponse aux risques, dangers et menaces de ce siècle ? Sur quelle base peut-on et doit-on assurer la sécurité collective ? Et plus précisément, quel est le rôle du citoyen individuel dans ce cadre, en particulier par rapport à l'État ? La forme des conflits contemporains fournit la trame d'une telle démarche. Avec la raréfaction des guerres interétatiques et la généralisation de conflits à la fois globalisés et déstructurés, la fonction des armées a radicalement changé : il ne s'agit plus aujourd'hui pour elles de vaincre les armées adverses, mais de préserver ou de restaurer la normalité de zones plus ou moins vastes. L'élargissement des champs de bataille aux sociétés tout entières est symbolisé par la montée en puissance des approches asymétriques telles que l'insurrection, la guérilla et le terrorisme, lesquelles ont précisément pour but de mettre en échec les armées traditionnelles, et dans un sens plus large les forces de sécurité étatiques. Le rôle du soldat dans les guerres sociétales est donc très différent. Bien entendu, le combat reste le propre du militaire, la capacité qui le distingue de n'importe quel autre acteur public dans l'application délibérée d'une force coercitive. Toutefois, cette violence armée est désormais orientée non plus vers la supériorité dans un espace donné, contesté par un adversaire, mais vers l'adhésion d'une population donnée, recherchée par un ou plusieurs adversaires. En d'autres termes, les armées ont aujourd'hui besoin de soldats capables d'avoir une influence positive sur l'environnement dans lequel ils sont engagés, d'établir et d'entretenir le contact avec les gens qui y vivent, d'apprécier et de renforcer leur inclination pour les autorités légitimes, de les rassurer et de les convaincre par leur aptitude à sécuriser leur quotidien. Quelles sont les caractéristiques de ce soldat apte à marquer son secteur d'engagement, capable à la fois de combattre, de protéger et d'aider ? Pour les opérations en-dehors des frontières, dans des contrées où le maillage socioculturel est différent, ce soldat doit être un professionnel flexible et polyvalent, déployé pour une longue durée, capable de s'acclimater et de comprendre les acteurs qu'il côtoie et rencontre - une sorte de soldat citoyen. Mais le nombre nécessaire de tels professionnels est bien trop grand pour être atteint par un corps expéditionnaire, lequel doit par conséquent s'appuyer sur des forces locales pour atteindre constamment la population. En revanche, pour les opérations en Suisse, un militaire disponible en nombre et répondant à ce profil est nécessairement un soldat ancré dans son environnement, c'est-à-dire un citoyen-soldat. C'est une réalité des opérations contemporaines : face à des adversaires dispersés, clandestins et irréguliers, le militaire individuel est décisif. Le cumul des interactions conduites par de petits groupes de soldats au sein d'une population est devenu l'arithmétique du succès. Du coup, l'effort principal des armées ne sera plus - on y vient, notamment dans l'infanterie - de maîtriser le combat interarmes au niveau du corps de troupe en tant que multiplication des effets destructeurs, mais de maîtriser l'éducation militaire au niveau individuel en tant que multiplication des effets stabilisateurs. Une sorte de révolution copernicienne pour des structures habituées à peser par la masse, et qui doivent désormais conjuguer quantité et qualité jusqu'aux plus bas échelons afin d'avoir des effets décentralisés au maximum. Ce que seule une armée de conscription autorise pour les pays de petite et moyenne taille. Voilà donc le vrai sens de la milice : le recrutement, l'instruction, l'équipement et la préparation de citoyens-soldats capables de contribuer par leur action individuelle à la sécurisation de leur environnement, et utilisant leur vécu et leur identité pour interagir avec leurs concitoyens. Bien entendu, cette fonction ne peut pas être remplie par tous, et notre armée a également besoin de soldats triés sur le volet pour remplir des missions particulièrement difficiles, comme les grenadiers et les éclaireurs parachutistes, ainsi que de spécialistes dans les domaines transversaux - renseignement, logistique et aide au commandement. Mais les unités de mêlée autant que leurs appuis doivent s'appuyer sur de petits détachements évoluant au sein de la population comme des poissons dans l'eau. Cette réponse stratégique aux menaces actuelles repose donc sur la volonté de servir qui caractérise le citoyen-soldat. Et une telle volonté implique des responsabilités, des activités hors service sur une base individuelle, un engagement différent du rythme immuable des cours de répétition forgés par les besoins de la défense classique, où la masse impose l'inertie, où l'apprentissage à la chaîne implique les pertes de temps, où le savoir-faire est donné sans savoir-être. L'arme individuelle à domicile est donc essentielle comme symbole de cette responsabilité, ainsi que de la liberté qu'elle implique, et comme outil des activités hors service ; de même, les tirs obligatoires sont nécessaires pour le maintien et le développement des compétences techniques individuelles, ce qui d'ailleurs impose une mutation complète de leur contenu. Il est clair que notre armée de milice doit constamment être adaptée pour jouer pleinement sa mission protectrice, et que le modèle actuel reste un compromis malaisé entre le passé et l'avenir. Mais les tentatives de désarmement progressif du citoyen-soldat, menées alors même que l'ombre du chaos s'avance sur nous, doivent être dénoncées dans leur signification véritable : le démantèlement du seul système de défense capable de faire face aux formes de conflits actuelles et futures. Il revient dès lors à chaque Suisse et chaque Suissesse de juger si les suicides et les meurtres passionnels commis avec des fusils d'assaut et des pistolets militaires importent davantage que la protection de notre pays, de notre société, de notre identité.
Lt col EMG Ludovic Monnerat Soumis par Ludovic Monnerat le Dim, 2007-03-25 22:46
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