RevueLes armées de coalitions
La problématique de la constitution et du fonctionnement d’armées composées de contingents provenant de peuples différents se pose depuis l’Antiquité.Il s’agissait alors soit d’armées impériales, soit d’armées ayant incorporé des contingents mercenaires et dans lesquelles la question de l’unité de commandement ne se posait pas. Tout l’art du général consistait à savoir utiliser au mieux les spécificités des cultures tactiques de ses différents contingents ethniques. En Occident, le problème commença à se poser de façon radicalement nouvelle avec les Croisades. Les armées des croisés furent en effet composées de contingents en provenance de différents royaumes, et l’unité de commandement de tels ensembles ne sera alors jamais acquise au-delà de quelques occasions ponctuelles, en particulier lorsque les souverains étaient eux-mêmes présents, notamment dans le cas de la 3e> Croisade. Les rois de France et d’Angleterre et l’empereur du Saint Empire Romain Germanique demeureront rivaux – parfois même franchement ennemis – la plupart du temps. Si tout le monde était à peu près d’accord sur les objectifs généraux de ces Croisades (la libération des Lieux Saints), cette communauté d’objectif restait unique. Et encore ne concernait-elle pas les chrétiens d’Orient – le puissant empire Byzantin –, pour lesquels l’idée même de « croisade » ne signifiait rien, mais qui restaient intéressés par la possibilité de bénéficier d’alliés pour combattre les Turcs. Les succès de telles entreprises furent donc éphémères. Au XVIIIe siècle, durant la guerre de Succession d’Espagne, la coalition anti-française put accumuler les victoires car ses membres avaient de réels intérêts communs et parce qu’elle était commandée par deux chefs militaires (le prince Eugène de Savoie et le duc de Marlborough) bénéficiant d’une réelle complicité, tant personnelle que stratégique ou même tactique. Durant le Premier Empire, si la Grande Armée bénéficiait d’un commandement unique de fait – celui de l’Empereur –, les nombreux contingents étrangers n’étaient là qu’en raison de la soumission de leurs souverains à la France. Leurs soldats comme leurs officiers répugnaient le plus souvent à se battre aux côtés des Français. Une coalition aussi fragile ne put résister au désastre de la campagne de 1812 en Russie. L’année suivante, tous les alliés de la veille s’étaient retournés contre Napoléon. Durant la 1ère Guerre mondiale, l’unité réelle de commandement ne sera obtenue que dans les derniers mois de la guerre, après de laborieuses tractations politico-stratégiques. Durant la Seconde, c’est leur puissance industrielle, financière et militaire sans égale qui permit aux Américains de diriger la coalition anti-hitlérienne, et encore les Soviétiques parvinrent-ils à faire jeu à part. Durant la première guerre du Golfe, la plupart des contingents n’apportèrent quasiment rien en termes de puissance militaire (parfois même au contraire !), mais uniquement en termes de légitimité, l’intervention se faisant au nom de l’ONU. Mais cette indispensable légitimité empêcha les coalisés de poursuivre jusqu’à Bagdad. Aujourd’hui, les forces multinationales restent confrontées aux deux mêmes catégories de problèmes : politico-stratégiques et de commandement quant à la détermination de leurs objectifs, tant il reste vrai que, comme le disait Talleyrand, « les meilleures alliances sont celles qui sont conclues entre les arrières-pensées » ; et tactico-opératives, le renouvellement des armements et des membres de ces alliances imposant une adaptation continue des procédures d’action et de la logistique.
Laurent Henninger
Cet article a paru dans le numéro 314 / octobre 2006 de la revue Armées d'Aujourd'hui. La RMS remercie Armées d'Aujourd'hui pour en avoir autorisé la reproduction. Soumis par Ludovic Monnerat le Ven, 2007-04-13 17:46
|