Revue

Quel ennemi pour les Américains en Irak?

Ecrit par le cap Pierre Streit

 

Le 17 avril 2006, les Marines américains ont repoussé une attaque coordonnée d'insurgés irakiens à Ramadi. Dirigée contre le siège du Gouvernement local et deux postes d'observation américains, cette action, qui a duré nonante minutes, a impliqué des assaillants équipés de RPG, appuyés par des mortiers et des voitures-suicide.

Depuis la fin officielle des hostilités en Irak en mai 2003, les forces américaines et alliées font face à une opposition armée tantôt appelée «insurrection», tantôt «résistance» à l'occupation, dans une vraie guerre de l'après-guerre, avec son lot d'actions isolées et d'actions de plus grande envergure comme à Ramadi. Plusieurs questions suscitent l'attention au sujet de ces «insurgés».

 

Combien sont actifs?

Selon les sources officielles américaines, les effectifs combattants seraient compris entre 8000 et 12000 hommes organisés en cellules indépendantes, chiffre qui atteindrait 20000 si l'on y ajoute les sympathisants actifs chargés du renseignement et du soutien logistique[1]. Il est impossible de donner un chiffre plus précis en raison de la nature même de cette insurrection. Celle-ci n'a pas un caractère national, comme c'était le cas dès 1954 en Algérie. Les Kurdes ne la soutiennent pas, alors que les chiites sont peu impliqués malgré l'existence de milices chiites comme celle de Moqtada al-Sadr. Les actions les plus violentes sont conduites par les insurgés d'origine étrangère dont le nombre n'excède pas 3000 combattants. L'autre caractéristique de l'insurrection est l'absence de commandement unifié, sa décentralisation et son organisation cellulaire.

 

De quels appuis bénéficient-ils?

L'Iran apparaît avec la Syrie comme le principal appui étranger. Les Gardiens de la révolution iranienne semblent apporter une aide directe et indirecte[2]. A titre d'exemple, le chiite Abu Mustafa al-Sheibani semblait être en 2005 à la tête d'un réseau d'insurgés créé par les Gardiens de la révolution, dont le  but est de commettre des attentats contre les forces coalisées en Irak. Dans cette optique, son groupe a introduit une nouvelle génération de bombes de bord de route (les roadside bombs). Conçue par le Hezbollah, la milice libanaise soutenue par l'Iran, cette arme utilise des charges explosives capables de percer les véhicules blindés. Les Américains évaluent le groupe d'al-Sheibani à 280 membres, divisés en 17 équipes de fabrication de bombes et d'escadrons de la mort. Ils pensent qu'ils s'entraînent au Liban, à Sadr City (le quartier chiite de Bagdad) et «dans un autre pays» (l'Iran ou la zone frontalière).

Le soutien iranien ne doit toutefois pas être exagéré. Selon le CENTCOM américain, 90% de l'insurrection est d'origine sunnite et irakienne. Le 10% restant, d'origine étrangère, est en majorité sunnite également et, comme le montre le soutien iranien, il joue avant tout un rôle financier et logistique. Le problème est donc en premier lieu en Irak et pas dans les pays voisins. Il est lié au climat d'insécurité générale et à l'absence d'Etat de droit.

 

Quels sont leurs moyens d'action?

L'utilisation d'engins explosifs improvisés (les IED) reste le moyen d'action privilégié et la principale menace pour les forces coalisées. En 2005, plus de 60% des morts et plus de 70% des blessés côté américain ont été causés par des IED.  Dans ce domaine, les insurgés font preuve de créativité et n'hésitent pas à utiliser ces engins artisanaux contre des hélicoptères dont le rôle est déterminant dans l'appui des troupes. Leur ingéniosité est peut-être leur principale arme: en Irak, cerfs-volants, mannequins, cercueils sont autant d'objets inoffensifs devenus symboles de danger. Il semble bien que les insurgés fassent preuve d'une plus grande capacité d'apprentissage et d'adaptation que leurs adversaires. En outre, l'élévation actuelle du nombre d'attaques-suicides en Afghanistan et la présence de chefs talibans en Irak suggère une coopération transnationale.

L'autre moyen d'action est le sniping. Son importance est confirmée par des films vidéo tournés par les insurgés eux-mêmes, à la fois comme moyen didactique et moyen de propagande. Dans ce domaine aussi, les insurgés démontrent une capacité d'apprentissage importante: leurs snipers sont ainsi instruits à viser en priorité les officiers américains.

 

Sont-ils en train de gagner la «guerre de l'après-guerre»?

L'augmentation continue depuis 2004 des actions contre les forces de la coalition et les forces de sécurité irakiennes, ainsi que le bilan des pertes américaines pourraient laisser croire que l'insurrection est en train de gagner cette guerre, en empêchant tout retrait américain et en favorisant le déclenchement d'une guerre civile généralisée. Un tel jugement demande à être nuancé. L'insurrection est présente dans 4 des 18 provinces irakiennes (soit moins de 45% de la population irakienne totale). Près de 60% des pertes américaines se concentrent dans deux zones: Bagdad et Al Anbar (Ramadi). Pour la coalition et les forces irakiennes, la stabilisation de la situation, à défaut d'un rétablissement durable de l'ordre public, passe par la résolution de plusieurs problèmes:

  • Le renseignement et le contre-renseignement. Les insurgés sont très bien renseignés, ce qui explique en partie leurs succès.
  • Le financement de l'insurrection. Celui-ci permet d'engager des poseurs de bombes. Dans un climat de chômage généralisé, attaquer les forces américaines devient une activité intéressante. Le prix standard pour commettre un attentat à la bombe au passage d'un convoi américain ou officiel irakien serait de l'ordre de 100 à 300 dollars.
  • La délimitation entre insurrection et criminalité organisée. Une partie du financement de l'insurrection est assurée par les enlèvements, le trafic de drogue, l'extorsion, les vols ou la contrebande, autant d'activités criminelles qui affectent la confiance de la population irakienne envers leur Gouvernement.

 

S'il présente des similitudes avec d'autres insurrections (par exemple l'Algérie), le cas irakien peut être considéré comme une forme de combat dissymétrique classique; il marque néanmoins une évolution, car il combine des modes opératoires connus (guérilla, actions terroristes) et nouveaux. L'objectif premier des insurgés est de priver les populations du sentiment de sécurité. Les actes de violence spectaculaires, tels que les attentats-suicides contre des cibles civiles (devenus prioritaires car plus vulnérables) et militaires, ont pour but de démoraliser les populations et de saper la confiance dans les autorités supposées les protéger.

Dans les quartiers sunnites de l'ouest de Bagdad, la police quitte les lieux à 20 heures, par peur des insurgés. Plus à l'ouest, à Ramadi, la capitale de la province d'Al Anbar, les insurgés ont repris pour un temps la ville en décembre 2005, malgré la présence de l'armée américaine. C'est là qu'il faut voir une différence avec la guérilla, la résistance, la rébellion, et une forme de combat - asymétrique - avec laquelle les  insurgés n'ont pas besoin de vaincre militairement leurs opposants. Ils doivent simplement éviter de perdre et, par une stratégie du chaos, vaincre politiquement un adversaire militairement invincible. Dans cette optique, la fréquence des actions et la diversité des modes opératoires restent des atouts-clés pour l'insurrection qui veut miner la crédibilité des forces de sécurité irakiennes sensées reprendre le flambeau, lorsque les forces coalisées se retireront.

En 2006, la guerre de l'après-guerre en Irak n'est pas terminée. Les défections successives des membres de la coalition, ainsi que la perspective du retrait des forces américaines ne sont pas le signe que les Etats-Unis sont en mesure de remporter un succès décisif dans le registre de la contre-insurrection.

 

P.S.


 


 

[1] Cordesman, Anthony H.: The Iraqi Insurgency and the Risk of Civil War: Who are the Players?, CSIS, mars 2006, p. 4.

[2] Ware, Michael: "Inside Iran's Secret War for Iraq", Time Magazine, août 2005. Pour plus d'informations, voir également http://www.iranfocus.com (partie française).

Soumis par Ludovic Monnerat le Lun, 2006-08-21 20:17