RevueLa guerre des perceptions : à la conquête des opinions publiques
L'importance des opinions publiques pour le succès d'une opération militaire de longue durée existait déjà dans la Grèce antique, comme le rappellent les affres d'Athènes et de sa campagne en Sicile. C'est toutefois le nationalisme et la levée en masse de l'ère industrielle qui ont commencé à en faire un facteur décisif, au point que Napoléon avait coutume de dire que deux bonnes gazettes valaient une victoire au champ d'honneur. Le souci du moral à l'arrière durant la Première guerre mondiale et la volonté des dirigeants alliés durant la Seconde de tenir le public en haleine par des succès même mineurs allaient dans la même direction. Le contrôle de l'information a radicalement changé avec la démocratisation des postes de télévision et des équipes de reportages mobiles. Pendant la deuxième moitié du XXe siècle, le monopole sur l'information de masse est progressivement passé de l'État aux médias, et donc aux courants majoritairement représentés dans les rédactions. Cette mutation a eu une influence majeure sur l'issue de plusieurs conflits de basse intensité : en donnant un écho considérable aux propos de minorités agissantes, les médias ont contribué à façonner l'opinion publique et à contraindre plusieurs Gouvernements de mettre un terme à leurs opérations, que ce soit la France en Algérie, les Etats-Unis au Vietnam ou Israël au Liban[1]. La guerre a ainsi changé de visage, et superpose désormais le symbolique au réel, l'apparence de l'action à l'action elle-même ; comme le résume à merveille François-Bernard Huyghe, elle ne « consiste pas seulement à faire rentrer des morceaux de fer dans des morceaux de chair, mais aussi des idées dans des esprits[2]. » En l'absence d'une guerre totale et imminente qui menace la survie de la nation, aucune opération militaire ne jouit plus en Occident du soutien unanime de la population : expliquer les raisonnements qui sous-tendent les décisions vont de soi[3], tout comme le fait de rechercher un soutien maximal pour les objectifs fixés et la manière de les atteindre. Vaincre et convaincre sont indissociables l'un de l'autre. La situation actuelle en Irak illustre parfaitement l'importance des perceptions dans l'issue d'un conflit. Les contraintes de l'occupation militaire et les images des sévices infligés à la prison d'Abu Ghraib ont eu un impact considérable sur l'avis de la population irakienne au sujet des soldats de la coalition, passés au fil des mois de libérateurs en occupants ; à l'inverse, leur engagement dans la reconstruction du pays et leurs campagnes d'information systématiques - souvent menées discrètement lors de contacts personnels - ont évité l'émergence d'une résistance à l'échelon national. La manière dont les Irakiens perçoivent les militaires coalisés fait ainsi l'objet de sondages systématiques. Mais l'élément central de l'Irak reste le fait que les médias sont désormais des belligérants à part entière dans le combat pour l'opinion publique. Les raisons avancées pour cette opération militaire ou pour s'opposer à celle-ci n'ayant pas été pleinement corroborées, le besoin de convaincre et d'influencer les perceptions reste essentiel. Ce qui amène les médias passionnément hostiles à cette guerre à en fournir une couverture biaisée, visant à convaincre et non à informer ; le journaliste Alain Hertoghe a par exemple montré la désinformation systématique des 5 principaux quotidiens français lors de l'invasion[4], et ces mécanismes restent aujourd'hui à l'œuvre. Cette lutte entre les chancelleries et les rédactions est cependant transformée par l'évolution technologique. Les moyens de communication modernes permettent en effet au soldat individuel de maintenir le contact en opération extérieure ; en Irak, un tiers des soldats US utilisent au moins une fois par jour l'Internet ou le courrier électronique pour communiquer avec leurs proches, et un autre tiers une fois par semaine. Sous l'œil inquiet de ses supérieurs et au grand dam des reporters, le soldat moderne écrit des messages, tient un journal sur la Toile ou prend des photos numériques qui sont reçus et redistribués à domicile. Qu'il soit appelé à devenir la clef des conflits de perceptions est donc probable.
Lt col EMG Ludovic Monnerat [1] Gil Merom, How Democracies Lose Small Wars, Cambridge, 2003 [2] François-Bernard Huyghe, Quatrième guerre mondiale - Faire mourir et faire croire, Editions du Rocher, 2004 [3] Loup Francart, La guerre du sens, Economica, 2000 [4] Alain Hertoghe, La guerre à outrances, Calmann-Lévy, 2003 Soumis par Ludovic Monnerat le Dim, 2007-04-22 10:21
|