Revue

Le retour des guerres par proxy?

 

L'expression guerre par proxy est née de l'opposition symétrique des deux blocs atomiques durant la guerre froide. Une fois le second bloc équipé d'une masse critique de têtes nucléaires, ainsi que des vecteurs de première et peut-être de seconde frappe, ainsi qu'une doctrine cohérente fondée sur la triade bombardier piloté - ICBM - SSBN, une confrontation directe n'est plus envisageable. Les armes de destruction massive prennent alors un rôle symbolique de résolution et de dissuasion. Cet attentisme laborieux et coûteux a été appelé MAD, pour Mutual assured destruction - en d'autres termes, l'équilibre de la terreur.

Or la guerre froide a connu bien des épisodes chauds. On peut évoquer les guerres de décolonisation des années 1940-1960, puis de recolonisation (brushfire wars) lors du demi-siècle suivant, pour la maîtrise de marchés, de zones d'influence ou de ressources. Ces conflits ont habituellement été décrits comme "limités" ou "de basse intensité", même si l'investissement militaire, financier et politique a, dans certains cas dépassé les enjeux et les règles de la théorie des dominos, à l'exemple de l'enlisement américain au Vietnam. Elles ont cependant en commun d'avoir été menées sur des théâtres d'opération secondaires ou périphériques.

Pour éviter d'engager les forces de "haute intensité" dans ces théâtres secondaires, il a fallu mettre au point un nouveau concept: celui de proxy - à savoir un affrontement par acteurs interposés. Les exemples sont légion, ne citons ici que:

  • l'encouragement de l'Islam en tant que "ceinture verte" contre le communisme (ex Afghanistan);
  • la guerre civile au Nicaragua (ex Contras);
  • l'engagement de troupes cubaines pour soutenir le MPLA en Angola, pour faire bonne mesure...

L'année 1956 et l'échec de l'opération "Mousquetaire" à Suez permet aux USA de distancer Israël de ses soutiens européens, auxquels elle supplée par sa propre aide militaire, considérable. On peut dire qu'à partir de cette date, Israël est devenu la tête de pont diplomatique et militaire américaine au Proche Orient - en d'autres termes: le proxy des Etats-Unis d'Amérique.

Le renseignement, le soutien économique, les transferts de technologie et la couverture diplomatique -en particulier au sein du Conseil de sécurité de l'ONU- ont ainsi conféré à Israël une marge de manœuvre politique et militaire inégalée dans la communauté internationale. Cette indépendance et cette liberté d'action n'a pas été sans conséquences sur la politique américaine. A tel point que certains auteurs n'hésitent pas à demander, aujourd'hui, qui est le proxy de qui?

La guerre actuelle au Liban n'est pas un conflit asymétrique. Un jour, on dissipera d'ailleurs le mythe de ces guerres dites du "faible au fort". Car, comme le démontre Martin Van Creveld, les rares guerres symétriques qu'a connu l'histoire, à l'exemple des guerres des princes du XVIIe siècle, sont réglées et tiennent davantage du jeu que de la guerre.

Il faut donc remettre les armes à leur place. Les armées et les combattants irréguliers ne sont, dans le conflit qui oppose en apparence Tsahal au Hezbollah, que deux instruments parmi une palette considérable de moyens directs, indirects, de force ou de communication, d'intérêts politiques ou économiques.

Les vrais acteurs de cet affrontement, sont les USA d'un côté, l'Iran de l'autre. En obtenant le retrait des troupes syriennes du Liban, la diplomatie américaine est parvenue à ouvrir la voie à un engagement des forces israéliennes dans un territoire de vide militaire et stratégique. Tout affrontement direct avec des armées régulières, conduisant à un risque d'escalade régional, est ainsi écarté. Quant aux adversaires d'Israël, la Syrie est aujourd'hui intimement mêlée au processus de guerre contre le terrorisme (extraordinary rendition program) et l'Iran, qui a fait monter les enchères pendant près d'un an, a obtenu des USA de l'électricité nucléaire à prix cassé. Cela prive les mouvements pro-iraniens en Irak et au Liban de soutien et fait simultanément de ces deux pays des adversaires bien mous, face à l'offensive israélienne au Liban...

Pour comprendre cet affrontement, il faut le décomposer en échelons. Israël et les USA ne jouent pas dans la même ligue: les objectifs stratégiques des premiers sont les objectifs opératifs des seconds. Pour les Américains, l'issue d'une opération interarmées de sûreté sectorielle d'une profondeur de 40 par 20 km compte bien moins que l'attention de l'opinion comme des diplomates, détournée durant un mois de l'Irak vers le Liban.

Quelle que soit la force ou la victoire opérative de Tsahal, l'essai ne peut être transformé qu'à l'échelon stratégique, au bon vouloir et aux termes de la politique régionale américaine. Celle-ci prévoit, à terme, de nouveaux équilibres, de nouvelles frontières, ainsi qu'une présence permanente. La marge de manœuvre d'Israël est donc aussi limitée que celle des franco-britanniques à Suez il y a un demi-siècle.

 

Major EMG Alexandre Vautravers

 

 

Source : EclairaGE No.7, 2006

Légende : troupes israéliennes héliportées, 12.8.06 (source IDF)

Soumis par Ludovic Monnerat le Jeu, 2006-08-31 19:03