Revue

La «guerre de l’après-guerre» peut-elle encore être gagnée en Irak?

 

 Après avoir essayé de caractériser l'ennemi polymorphe que les Américains doivent affronter actuellement en Irak, il est inévitable de se demander si ceux-ci, vu leurs moyens, peuvent encore remporter un succès, trois ans après la fin officielle des hostilités[1].

La question du retrait et celle des effectifs

Aux yeux de certains, le retrait des forces américaines ne changerait guère la situation sécuritaire en Irak. Sur quelque 135000 hommes actuellement déployés[2], seuls 50000 sont réellement opérationnels dans l'ensemble de l'Irak, un pays de 26 millions d'habitants . Ce nombre peut être comparé aux 37500 policiers que compte la ville de New York, dont la population est beaucoup moins hostile que celle de l'Irak. L'armée américaine est donc incapable de contrôler la situation. Elle ne l'a d'ailleurs jamais été. L'ambassade des Etats-Unis et les bâtiments même du Gouvernement irakien sont protégés par les fameuses sociétés de sécurité privées, non par les troupes américaines[3].

Quant aux forces irakiennes, leurs effectifs (militaires et policiers) devraient atteindre 300000 hommes à la fin de cette année. Si l'armée irakienne commence à être efficace et à être associée, sinon directement engagée, dans des opérations contre la guérilla, même si elle ne dispose pas encore de moyens lourds, elle pèche surtout par un manque de cadres subalternes entre le rang de simple soldat et celui de haut gradé. Quant à la police, elle manque cruellement de moyens.

Dans ces conditions, un retrait rapide des forces américaines n'est pas encore à l'ordre du jour. Un premier objectif reste de les voir disparaître des villes. Un objectif irréalisable pour certains analystes qui préconisent une augmentation des effectifs en Irak (jusqu'à 450000 hommes) et un effort principal sur la sécurisation des certaines zones clés (Kurdistan, Bagdad par exemple)[4]. L'armée américaine est-elle en mesure de fournir ces troupes, alors qu'elle peine à renouveler ses effectifs, en particulier ses effectifs combattants[5]?

 

La technologie ne remplace pas les hommes

Comme le relève un officier français, «la grande désillusion, d'abord, fut de constater que le brouillard de la guerre n'était pas dissipé - ou pas suffisamment -, par les nouvelles technologies[6].» De retour d'Irak, certains officiers n'hésitent pas à remettre en question le dogme du tout technologique. Le conflit irakien et, plus généralement, la longue guerre contre le terrorisme se traduisent toutefois par une adaptation des moyens. La Revue de défense quadriennale (QDR) 2006, rendue publique en février 2006, confirme la volonté de rendre les forces américaines plus souples, plus mobiles, plus réactives. Ce document (re)dessine régulièrement les contours du champ de bataille du futur et ses conséquences pour l'engagement des forces.

Face à la capacité d'adaptation et à l'ingéniosité mortelle des insurgés, l'armée américaine est engagée dans une course contre la montre avec un certain succès. La mise en service d'un réseau tactique interne permet la diffusion immédiate des rapports des patrouilles aux unités qui vont être engagées et à celles qui s'entraînent aux Etats-Unis. On peut voir là une première application du concept de «guerre en réseau», dans lequel l'information circule à la fois horizontalement et verticalement dans la hiérarchie militaire. La réponse américaine porte à la fois sur l'adaptation des tactiques et des aspects techniques (amélioration de la protection des véhicules légers de type Humvee par exemple). Elle n'est toutefois conçue qu'à court terme car, au-delà, trois facteurs semblent expliquer les difficultés de l'armée américaine:

- La formation du soldat américain, sa culture, qui se retrouve dans le code du soldat: «Je suis un guerrier et membre d'une équipe; je sers le peuple des Etats-Unis et vis selon les valeurs de l'armée. (...) Je me tiens prêt à me déployer, à engager [l'adversaire] et à détruire les ennemis des Etats-Unis. (...) Je suis le gardien de la liberté et de la manière de vivre (way of life) américaine.» A l'opposé, le code du soldat français est rédigé différemment: «Maître de sa force, il respecte l'adversaire et veille à épargner les populations. Il obéit aux ordres dans le respect des lois, des coutumes de la guerre et des conventions internationales. (...) Il est ouvert sur le monde et la société, et en respecte les différences[7]

- La prise en compte encore limitée du changement de la nature de la guerre. L'armée américaine continue à s'organiser et à s'entraîner pour des opérations de guerre conventionnelle (syndrome de la guerre froide) et non pour les conflits actuels et futurs. Comme le note le brigadier Nigel Aylwin-Foster, l'US Army est «à l'image de la société américaine dont elle est issue: elle aspire à obtenir des résultats visibles très rapidement», ce qui incite le Pentagone à viser des objectifs militaires déconnectés d'objectifs politiques plus larges[8].

- Le recours systématique à la technologie (qui diminue du même coup les contacts avec la population), la destruction de l'«ennemi» étant l'objectif stratégique. Ainsi, les officiers américains notent que «nos alliés sont trop réservés sur l'emploi de la force, ce qui encourage les insurgés à résister et démontre à la population locale que nous manquons de détermination. (...) Etant donné le rôle prééminent du combat coercitif enseigné et pratiqué habituellement par nos soldats du premier échelon, il était déraisonnable et trop compliqué d'attendre d'eux qu'ils développent la subtilité et la maîtrise nécessaire pour gagner les cœurs et les esprits pendant la phase de stabilisation et de reconstruction. (...) Sur 123 opérations de pacification entreprises entre mai 2003 et mai 2004, 6% seulement cherchèrent à créer un environnement sécurisé pour la population: la tactique préférée consistait à employer la force létale à grande échelle au cours de raids d'une journée (...)[9]

L'impasse actuelle de l'armée américaine en Irak a donc des fondements beaucoup plus profonds que la simple inexpérience des soldats, le manque de moyens, notamment blindés, ou encore l'action des insurgés.

 

Retrait improbable, victoire impossible?

Aussi brillante soit-elle, l'opération militaire du printemps 2003 a débouché sur un conflit interne à l'issue incertaine entre les différentes communautés irakiennes. Les Etats-Unis se trouvent désormais contraints de maintenir une présence coûteuse humainement, politiquement et financièrement (environ 5 milliards de dollars par mois toutes dépenses confondues). Même si aux Etats-Unis le soutien de l'opinion publique à la politique menée en Irak fléchit, un rapide retrait des troupes américaines reste peu probable. L'hypothèse d'un retrait partiel a été envisagée après la fin officielle des hostilités en mai 2003. Les Américains se seraient repliés sur d'anciennes bases militaires, leur permettant d'intervenir au profit des autorités irakiennes, de contrôler certaines zones (les champs pétrolifères par exemple) et, par l'isolement de ces installations, de prévenir tout risque d'attentats majeurs.

Comme le montre la récente «fronde des généraux[10]», le sentiment généralement exprimé est de considérer qu'il n'y a pas de solution militaire à la crise actuelle. La destruction des réseaux et des poches de résistance (comme à Falloujah fin 2004) se traduit automatiquement par leur réorganisation et leur réapparition. Par ailleurs, le problème des effectifs est amplifié par les difficultés de recrutement. A l'instar de l'armée active, la Garde nationale, dont les effectifs présents en Irak représente le tiers du contingent américain, peine à recruter des volontaires.

Alors que certains en sont à leur troisième séjour en Irak, les officiers subalternes américains (du rang de lieutenant à celui de major) sont confrontés à un changement radical de perspective. Les opérations de police ou de ratissage qu'ils conduisent quotidiennement sont loin de celles qu'on leur a enseignées et qui mettent l'accent sur la guerre en réseau et la technologie. Depuis 2003, l'armée américaine redécouvre l'importance des «300 derniers mètres», l'espace où se joue la décision d'un combat rapproché.

L'expérience irakienne a fini par créer deux écoles de pensée au sein de l'armée américaine. L'une considère que les opérations menées en Irak seront la règle dans le futur et que, par conséquent, il faut investir dans des matériels avant tout robustes. L'autre considère au contraire que l'Irak est un cas particulier et qu'il faut continuer à investir dans des matériels à haute valeur technologique ajoutée, tel le futur véhicule de combat (Future Combat System - FCS), dont le développement coûte des sommes considérables. En définitive, le problème pour de nombreux officiers américains en opération peut être formulé simplement: «We've got all the toys, but not enough boys[11] Cette réalité rend actuellement un succès américain improbable en Irak.

 

Capitaine Pierre Streit


 


 

[1] Voir RMS, mai 2006, «Quel ennemi pour les Américains en Irak?»

[2] Soit 17 brigades dont 7 de la Garde nationale.

[3] Au moins 36 sociétés privées seraient actives actuellement, soit environ 25000 personnes.

[4] Pollack, Kenneth: Switch in Time, a New Strategy for America in Iraq. Brookings Institution, février 2006.

[5] Sur le million de soldats que compte l'armée américaine, seuls 400000 sont des combattants et seulement 150000 appartiennent aux unités d'active (Raids, mai 2006, p. 11).

[6] Lieutenant-colonel Benoît Durieux, cité in Le Figaro, 20.3.06, «L'U.S. Army redécouvre l'importance des        300 derniers mètres».

[7] Voir http://www.defense.gouv.fr/sites/terre/

[8] L'opinion de ce général britannique, en poste en Irak pendant plus de six mois, a été publiée dans la  Military Review (novembre-décembre 2005) et suscite toujours la controverse.

[9] Les différentes citations figurent dans l'article du colonel Gilles Rouby, «Mode de combat à l'américaine et perspectives européennes », publié dans les actes de la journée d'études du 13 mars 2006 (FRS), disponibles sur le site web de la FRS.

[10] Plusieurs généraux actifs durant l'opération «IRAQI FREEDOM» (mars-avril 2003) ont demandé le départ du secrétaire à la défense Donald Rumsfeld. Cette «fronde des généraux» n'affecte guère l'USAF et la Navy, peu impliqués en Irak. Dans l'optique d'une action militaire éventuelle contre l'Iran, l'attitude réservée de ces deux armes appelées à jouer les premiers rôles peut se comprendre. Une autre explication est le combat que se livrent les différentes armes pour justifier leurs programmes d'armement (USAF: F-22 Raptor, avions furtifs).

[11] «Nous avons reçu tout le matériel, mais pas assez d'hommes.»

Soumis par Ludovic Monnerat le Lun, 2006-10-02 15:51