Revue

Le désastre de Dieppe analysé en détail


Opération "JUBILEE"Peu d'opérations militaires ont été aussi désastreuses que le raid sur Dieppe, l'opération « JUBILEE », le 19 août 1942. L'historien militaire Robin Neillands en a tiré une analyse exemplaire.

En l'espace de 6 heures de ce funeste jour d'août 1942, une force combinée de 6000 soldats engagée dans l'assaut de la ville de Dieppe et de ses alentours a perdu 4131 hommes tués, blessés ou prisonniers, en majeure partie au sein de la 2e division canadienne. Aucune autre opération alliée de la Seconde guerre mondiale n'a vu des pertes comparables sur cette période.

C'est en partant de cette réalité que Robin Neillands, historien militaire britannique ayant servi dans les Royal Marines, a consacré 2 ans à l'étude l'opération « JUBILEE », en s'appuyant sur des entretiens avec des officiers et des soldats engagés ce jour-là, sur des documents officiels comme le plan d'opération et le rapport après action des troupes allemandes, mais aussi sur l'évolution de la doctrine des opérations amphibies au sein des armées occidentales.

Publié en 2005, son livre « The Dieppe Raid » fait en 292 pages claires et précises le tour en question. Il aboutit notamment à montrer pourquoi et comment les Alliés en sont venus à déployer 6000 hommes hautement motivés dans une opération fondée sur une appréciation de la situation lacunaire, sans commandement unifié, sans reconnaissance détaillée, sans flexibilité ni liberté d'action, sans planification prévisionnelle, sans prise en compte des possibilités adverses, sans intégrer les leçons d'autres opérations amphibies, et même sans un objectif clair.

Les explications fournies après coup, lorsque l'ampleur du désastre a été révélée, et selon lesquelles « JUBILEE » aurait permis de tirer des leçons pour le débarquement en Normandie, sont en effet des justifications sans rapport avec la préparation de l'opération. Un nombre impressionnant d'erreurs de planification, de luttes de pouvoir, de compromis boiteux sont ainsi décrits par Robin Neillands, et expliquent pourquoi les soldats admirables débarqués ce jour-là sur les plages de Dieppe n'avaient aucune chance de succès.

Certaines parties de l'opération ont toutefois fonctionné, comme l'engagement des commandos britanniques dans la destruction ou la neutralisation de batteries d'artillerie couvrant le secteur attaqué par la force principale. Mais ces actions d'appui, accomplies selon les mêmes principes de ce que l'on appellera ensuite les opérations spéciales, ont justement être préparées de façon distincte de l'effort principal, pour lequel l'expertise des commandos n'a pas une seule fois été considérée et demandée.

Le désastre aurait ainsi pu être évité si le savoir-faire disponible à l'époque avait été pleinement exploité : la version initiale du plan reposait ainsi sur l'emploi de parachutistes pour s'emparer par surprise des hauteurs surplombant les plages de débarquement, ainsi que sur le recours à des bombardements navals et aériens pour neutraliser les fortes défenses allemandes. Que ces éléments essentiels aient été retirés du plan sans que la faisabilité de l'opération ne soit réévaluée est à la base du massacre qu'ont subi les troupes canadiennes.

En définitive, l'incompétence des commandants et des officiers d'état-major impliqués dans la préparation de cette opération, malgré les erreurs en phase de conduite, est à elle seule responsable de ce désastre. La lecture de ce livre remarquable permet cependant d'apprendre au mieux comment ne pas préparer une opération, ce qui reste à toute époque profitable.

 

Lt col EMG Ludovic Monnerat

 

 

Robin Neillands, The Dieppe Raid - The story of the disastrous 1942 expedition, Aurum, 2005.

Soumis par Ludovic Monnerat le Dim, 2007-07-08 16:45