RevueL’armée aux prises avec la culture de la victimitude
Jeudi dernier, un groupe de spécialistes de montagne de l'armée a chuté [sans avoir été surpris par une avalanche, contrairement aux premières informations] en pleine ascension de la Jungfrau, et ses 6 membres sont décédés après avoir dévalé quelque 1000 mètres. Un tel accident, le plus meurtrier pour l'armée depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, est une tragédie qui mérite les condoléances adressées par le commandement de l'armée aux parents des soldats tués, auxquelles nous nous associons naturellement. Mais rien ne légitime les attaques féroces, sur fond de victimitude aiguë, qui se sont répandues dans les médias.
De la « pipolisation » au risque zéro L'enquête ouverte par le juge d'instruction militaire, comme lors de tout accident d'envergure survenu dans le cadre de l'armée, ne sera pas ouverte avant plusieurs semaines ; les informations disponibles laissent toutefois penser que le risque d'avalanche exceptionnellement élevé en ce mois de juillet était connu de la troupe. En l'état, les responsabilités des décisions ayant mené à cet accident mortel ne sont donc pas établies. Cela n'empêche pas la presse de présenter les soldats tués comme n'en portant aucune. Dès le lendemain du drame, la presse de boulevard s'est rendue auprès de leurs parents pour recueillir leurs réactions, et se focaliser sur la seule famille manifestant de la colère à l'endroit de l'armée. Un jour plus tard, les 6 jeunes gens tués sur les flancs de la Jungfrau avaient droit chacun à une présentation individuelle, avec résumé biographique, chose plutôt rare par rapport au traitement des centaines d'accidents mortels répertoriés au fil des mois. Ou comment la « pipolisation » de l'actualité entre en résonance avec la victimitude. C'est en effet une constante : ces spécialistes de montagne, tous au bénéfice d'une large expérience personnelle dans ce milieu, sont systématiquement exclusivement présentés comme des victimes, soit de l'incompétence supposée de leur encadrement, soit même de l'institution militaire en tant que telle. Alors que des alpinistes parfois chevronnés se tuent chaque semaine ou presque dans les Alpes sans pour autant être des victimes impuissantes, on pourrait croire que ces 6 soldats ont été forcés de gravir la Jungfrau sous la menace du peloton d'exécution ! Emblématique de cette inclination, la responsable valaisanne en matière de psychologie d'urgence - Carine Clivaz Varone - a même déclaré sur les ondes de la RSR que l'impact de ce drame s'explique par le fait que l'armée devrait rendre en bonne santé les enfants qu'on lui prête. Un peu comme si elle était un camp de vacances pour adolescents attardés, une « colo » sportive où le bien-être des jeunes est l'objectif principal, et non un instrument stratégique chargé de défendre le pays et de protéger sa population avec des citoyens-soldats adultes et responsables ! La presse n'a d'ailleurs pas tardé - c'est son rôle - de remettre en question la formation même de spécialistes de montagne au sein de l'armée suisse, en se demandant si leur mission justifie les risques encourus et si l'on ne devrait pas la supprimer. Pareille interrogation est légitime, mais le risque n'est pas un argument : si la compétence d'engager des troupes en haute montagne est nécessaire dans l'armée suisse, et la topographie du pays comme le contexte de certaines opérations contemporaines donnent une indication claire à ce sujet, alors les risques pris dans l'instruction sont une affaire de mise en œuvre et n'affectent pas ce besoin. Cet épisode tragique, heureusement très rare dans l'histoire de l'armée suisse, a donc le mérite de montrer que la recherche du risque zéro et le maternalisme compulsif sont aujourd'hui devenus une menace pour la capacité de défense. Par définition, le travail du soldat est risqué, parce qu'il place l'individu dans des situations dangereuses, parce qu'il l'amène à faire usage d'armes de guerre, et parce que le réalisme de l'instruction impose des conditions préparant à l'engagement. Et les périodes d'instruction, c'est-à-dire d'apprentissage et de mise en pratique, s'accompagnent naturellement d'erreurs. Les 6 jeunes hommes de 19 à 23 ans qui sont morts jeudi n'étaient pas des enfants précipités contre leur gré dans un milieu inconnu, mais des adultes passionnés de montagne qui se sont engagés dans une troupe spécialisée et qui connaissaient parfaitement les risques de ce milieu. Le centre de compétence du service alpin de l'armée forme ainsi, en vue de les incorporer dans le groupe de spécialistes de montagne 1, des volontaires spécialement sélectionnés pour les activités de reconnaissance, d'appui, de combat et de sauvetage en haute montagne. La responsabilité individuelle des soldats n'exclut bien entendu pas celle de leurs chefs, et l'enquête de la justice militaire permettra d'en savoir davantage sur les erreurs qui ont été commises ou non avant cet accident. Cependant, au lieu de chercher des coupables, d'infantiliser nos citoyens-soldats et de bannir le risque de la vie militaire, il vaudrait mieux rendre hommage à ces milliers de jeunes gens qui, chaque année, servent sous les drapeaux et s'engagent au service de leur pays, fût-ce parfois au prix de leur vie.
Lt col EMG Ludovic Monnerat Soumis par Ludovic Monnerat le Lun, 2007-07-16 09:07
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