Revue

Entre Irak et Afghanistan, ou l’hésitation de l’Occident


Troupes canadiennes de l'ISAFLes deux principales campagnes de contre-insurrection qui se déroulent sous les projecteurs éblouissants des médias sont-elles en concurrence ? L'hésitation de l'Occident, entre une guerre « juste » mais marginale et une guerre « illégale » mais centrale, témoigne d'une vision stratégique confuse.

Depuis le début février, la Grande-Bretagne, le Danemark et la Norvège ont annoncé leur intention de renforcer leurs effectifs militaires en Afghanistan pour y juguler la situation toujours plus critique au sud du pays ; les deux premiers ont par ailleurs annoncé leur retrait - respectivement partiel et complet - d'Irak.

D'autres pays, dont l'Australie, ont également opté l'envoi de contingents supplémentaires en Asie centrale, alors que certains ont choisi un renforcement de leurs capacités sans augmenter le volume des troupes. Les appels aux membres de l'OTAN - comme aux non membres - pour développer leurs contributions sont d'ailleurs pressants, malgré des contestations en hausse face à ces déploiements sans terme visible, comme la chute ponctuelle du gouvernement Prodi l'a montré en Italie.

En étudiant de plus près les rotations et renforcements des troupes en Irak comme en Afghanistan (voir tableau), on constate ainsi un mouvement de bascule flagrant d'une campagne à l'autre : alors que les effectifs non américains en Irak ont été réduits de moitié en 4 ans, ils ont été multipliés par 3 en Afghanistan durant la même période ; le volume global de troupes, 10 fois plus grand en Irak vers la moitié de 2003, ne sera d'ailleurs probablement cet été que 3 fois plus grand. La force internationale de sécurité et d'assistance (ISAF) basée à Kaboul est ainsi devenue un investissement majeur pour l'OTAN, avec des effectifs équivalents à son engagement initial en Bosnie ou au Kosovo. Plusieurs pays, comme l'Espagne, l'Italie, les Pays-Bas, le Danemark et la Norvège, ont même retiré depuis 2004 toutes leurs troupes d'Irak (ou presque) pour en déployer une grande partie en Afghanistan.

 

Des différences qui s'amenuisent

La perception originelle de ces deux campagnes explique naturellement cet engagement très différent. Lancée en réaction immédiate aux attentats du 11 septembre 2001, la campagne d'Afghanistan a d'abord été une opération coercitive américaine (« ENDURING FREEDOM »), avec une intégration progressive de contingents étrangers en 2002 prenant avant tout la forme de détachements de forces spéciales. C'est en 2003 que l'OTAN a pris le commandement de l'ISAF, créée l'année précédente pour appuyer le nouveau gouvernement et stabiliser le pays, alors que les troupes américaines continuaient les actions offensives avec des renforts multinationaux choisis. Avec l'extension progressive des zones sous le contrôle de l'OTAN jusqu'en octobre 2006, c'est l'essentiel du pays qui est passé sous la responsabilité de l'Alliance, y compris des zones non permissives nécessitant des actions de combat. Mais si la différence entre les deux composantes a aujourd'hui presque disparu, l'action de la communauté internationale conserve une légitimité élevée.

Au contraire, lancée de façon délibérée par les Etats-Unis sans lien direct avec des attaques terroristes, la campagne d'Irak est fréquemment présentée comme la mauvaise guerre, au mauvais endroit et au mauvais moment - en opposition à l'Afghanistan. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle certaines nations, comme la France ou l'Allemagne, ont refusé toute implication militaire en Irak tout en déployant leurs meilleures unités - des forces spéciales - en Afghanistan sous commandement américain. Dotée dès l'invasion d'une forte composante alliée, l'opération « IRAQI FREEDOM » est pourtant restée dans les esprits une chose uniquement américaine, les médias s'escrimant même à qualifier d'illusion sa nature multinationale. L'engagement de 2 divisions multinationales au centre et au sud du pays a pourtant été une contribution importante à la stabilisation du pays, et a considérablement aidé les troupes américaines comme les forces de sécurité irakiennes.

Toutefois, ces deux campagnes initialement très différentes - malgré la conclusion rapide des combats symétriques de haute intensité - ont connu un rapprochement notable. D'abord par l'absence de succès immédiat : à la victoire militaire retentissante ont succédé une lente évolution politique et une dégradation sécuritaire progressive, notamment parce que le combat asymétrique de basse intensité - guérilla, terrorisme, violences ethniques et religieuses, crime organisé, manipulations médiatiques - a pris à contre-pied les troupes américaines et coalisées. Les pertes subies par celles-ci sont également devenues comparables : avec 880 morts sur une moyenne de 155'000 militaires en Irak pour 2006, contre 191 morts sur une moyenne de 36'000 militaires en Afghanistan la même année, on parvient à des rapports respectifs de 5,7 et 5,3 tués pour 1000 soldats déployés. Et certaines études ont montré que la comparaison est encore plus parlante en intégrant les blessés.

Bien entendu, les 3616 morts d'Irak et les 629 morts d'Afghanistan (à la date du 15 juillet 2007) n'ont pas le même poids politique. Mais ce mouvement de bascule entre ces deux opérations pareillement meurtrières ne trouve guère de justification autre que les raisonnements de politique intérieure : il n'existe pas de raison évidente pour laquelle un engagement croissant en Afghanistan et un engagement décroissant - ou inexistant - en Irak doivent être préconisés. Le développement très inégal des forces de sécurité locales (60'000 en Afghanistan après 5 ans contre 343'000 en Irak après 3 ans, malgré une population de taille grosso modo comparable - 30 millions d'habitants contre 27 millions) trace même des perspectives plus sombres pour l'Afghanistan, notamment quand on considère en outre le caractère périphérique de ce pays, son relief tourmenté et rigoureux ainsi que la proximité d'un sanctuaire (Waziristan). La lenteur des nations engagées à accepter la nature conflictuelle de l'opération y concourt aussi.

Une démarche rationnelle consisterait donc à se demander quels sont les objectifs atteignables pour chacune des deux campagnes, les effets potentiellement déclenchés, et donc laquelle devrait faire l'objet d'un effort plus fourni de la part de la communauté internationale. En allant au-delà de la fonction stratégique d'interdiction, l'Afghanistan reste un théâtre secondaire : la naissance d'un État-nation moderne dans ce pays perclus de tribalisme et de criminalité serait un succès sensationnel, mais sans grand effet ; empêcher le retour des Taliban au pouvoir et la résurgence d'une usine à terroristes est déjà beaucoup. En revanche, si parvenir au même résultat sociétal en Irak serait tout aussi sensationnel, l'effet symbolique et sémantique obtenu aurait un impact incomparable ; c'est d'ailleurs la raison pour laquelle les islamistes sont prêts à tout pour empêcher une telle défaite, car l'avènement d'élections démocratiques dans l'après-Saddam Hussein a été identifié dans leurs rangs comme un danger mortel.

Mais si une victoire aussi complète était inaccessible, à moyen terme du moins, ce qui semble bien être le cas, alors la campagne permettant d'infliger le plus de pertes à l'adversaire est celle qui devrait être privilégiée. Et c'est bien l'Irak qui permet à la communauté internationale de porter les coups les plus durs au fondamentalisme musulman : non seulement le nombre de candidats au djihad éliminés se compte par dizaine de milliers, mais la généralisation des attentats visant la population civile a montré au monde arabo-musulman la vraie nature du terrorisme mené au nom d'Allah, et durablement terni sa réputation. Par ailleurs, malgré la situation sécuritaire pour le moins difficile à Bagdad et à l'ouest du pays, la croissance économique spectaculaire de l'Irak - 17% de croissance du PIB en 2005 et 13% en 2006 - indique entre autres une transformation rapide et significative, dopée par la liberté individuelle.

Il est donc permis de se demander quels intérêts impérieux la communauté internationale vise-t-elle à défendre en Afghanistan pour déployer sans cesse davantage de troupes. Et l'hésitation de l'Occident, entre une guerre « juste » mais marginale et une guerre « illégale » mais centrale, témoigne d'une vision stratégique confuse, mêlant préoccupations à court terme et domestiques, qui fonde précisément les faiblesses que toute insurrection recherche pour parvenir au succès contre plus fort que soi.

 

Lt col EMG Ludovic Monnerat

 

 

 

Evolution des effectifs terrestres en Irak et en Afghanistan, 2003-2007*

 


Déploiements en Irak

Déploiements en Afghanistan

Nation

Milieu 2003

Début 2005

Fin 2006

Milieu 2007

Milieu 2003

Début 2005

Fin 2006

Milieu 2007

Albanie

70

70

120

120

28

22

22

22 ?

Allemagne

-

-

-

-

2000

1800

3000

3500

Australie

1000

950

1200

1200 ?

0

0

550

1000

Azerbaïdjan

150

150

150

150

23

22

22

40-44

Belgique

-

-

-

-

232

620

330

327

Bulgarie

450

462

155

150

42

37

82

400

Canada

-

-

-

-

1950

1000

2500

2500

Corée du Sud

-

3600

2300

1200

200

200

200

200

Croatie

60

0

0

0

36

45

216

300

Danemark

420

495

495

0

140

120

400

600

Espagne

1220

0

0

0

350

550

690

690

Estonie

46

40

35

40

6

10

130

130-150

Etats-Unis

150'000

150'000

140'000

170'000

10'000

18'000

20'000

27'000

Finlande

-

-

-

-

50

61

100

100

France

-

-

-

-

550

750

1700

1100

Géorgie

0

500

900

2000

-

0

0

100

Grande-Bretagne

11'000

8760

7100

5500

300-400

1000

5600

7700

Grèce

-

-

-

-

120

126

175

175

Hongrie

240

0

0

0

72

160

160

160 ?

Islande

-

-

-

-

15

20

20

20 ?

Italie

2950

2950

0

0

1000

500

1950

1950

Japon

0

750

0

0

-

-

-

-

Lettonie

36

122

125

15

9

9

40

100

Lithuanie

103

120

53

0 ?

41

110

130

180

Macédoine

39

32

40

40 ?

10

20

120

120 ?

Norvège

140

10

0

0

64

400

530

680

Nouvelle-Zélande

61

0

0

0

100

150

120

120

Pays-Bas

1100

1400

15

15

500

311

1900

1900 ?

Pologne

2300

1700

900

900

100

100

200

1188

Portugal

128

128

0

0

8

21

156

156 ?

République tchèque

306

100

100

100

7

17

150

225

Roumanie

650

700

730

600

470

550

650

867

Slovaquie

83

100

103

0

40

16

57

60

Slovénie

-

-

4

4 ?

11

27

54

54 ?

Suède

-

-

-

-

21

110

250

375 ?

Turquie

-

-

-

-

163

1500

778

1000

Ukraine

1640

900

0

0

-

-

-

-

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Total (arrondi)

174'200

174'050

154'525

182'050

18'360

28'400

43'000

54'900

dont non USA

24'200

24'050

14'525

12'050

8360

10'400

23'000

27'900

 

 

* Le tableau ci-dessus est une compilation d'informations officielles très diverses, issues de l'OTAN ou des nations individuelles. Elle ne porte que sur les effectifs déployés durablement au sol, et exclut les déploiements maritimes ; elle n'intègre pas les nations qui n'ont déployé que 10 militaires ou moins, comme l'Irlande et le Luxembourg (10), la Suisse (4) et l'Autriche (3) en Afghanistan. La situation à la mi-2007 correspond aux annonces rendues publiques ces derniers mois ; les points d'interrogation indiquent qu'aucune décision n'a encore été annoncée.

 

 

Soumis par Ludovic Monnerat le Lun, 2007-07-16 18:31