RevueIrak : la fabrication d’un « désastre »
La couverture médiatique de l’opération « Iraqi Freedom », avant même son déclenchement officiel en mars
Les causes de cette dérive sont multiples : unanimité corporatiste, sensationnalisme commercial, réduction conjoncturelle, mais aussi militantisme inavoué. Pour l’essentiel, jour après jour, l’information donnée de l’Irak dans les médias traditionnels ne s’écarte pas du consensus journalistique, recherche les aspects saillants les plus vendeurs, reste nécessairement superficielle et reproduit ad nauseam les a priori. Les expressions varient, mais le sens demeure : un bourbier à la vietnamienne, une aventure militaire vouée à un échec annoncé, un désastre sans nuance et sans rémission. Rares sont ceux qui remettent périodiquement en cause ce jugement définitif, dans un conflit pourtant en cours, et surtout qui s’interrogent sur les critères qui devraient le fonder. Où est ce bilan paraît-il désastreux ? Quelles sont les mesures du succès ou de l’échec ?
Nul besoin de longue recherche pour constater l’absence généralisée d’un tel bilan, de critères mesurant la situation politique, économique, sociologique et sécuritaire. Le « désastre » irakien est celui qui s’égrène au quotidien dans les dépêches d’agence et sur les images des chaînes TV en continu : une prise d’otage par ci, un attentat suicide par là, un assassinat politique, un massacre de civils, une exécution filmée ou une attaque d’un convoi – soit uniquement des événements violents, de façon répétée, hors de tout contexte stratégique et présentés comme un résumé de la situation. Cette focalisation sur les singularités sécuritaires montre clairement que les médias, de façon à la fois délibérée et contrainte, n’utilisent pas des outils de lecture adaptés à un conflit de basse intensité. Mais elle trahit également l’appui considérable que fournissent les médias aux auteurs de ces actes.
Pour les opposants au processus démocratique et représentatif que connaît l’Irak, c’est-à-dire les sunnites déshérités et les islamistes transnationaux, la violence spectaculaire et symbolique s’est vite avérée le seul moyen de poursuivre la lutte. Et faute de pouvoir défaire les forces armées américaines et les forces irakiennes qu’elles appuient, comme d’obtenir par les urnes les suffrages que la démographie leur refuse, ils se sont résolus à mener un travail de sape visant aussi bien la volonté de leurs ennemis internationaux que la légitimité de leurs ennemis gouvernementaux, et donc à utiliser les médias de masse pour amplifier démesurément l’effet de leurs actions. L’objectif recherché et consensuel étant le retrait des forces étrangères, il s’agit de faire croire à leurs dirigeants politiques que l’échec est consommé, la situation sans espoir, et donc de prendre le contrôle des messages qui leur parviennent.
Cette guerre de l’information est la trame principale des violences armées visibles qui forment aujourd’hui l’Irak des médias. Ce n’est ainsi pas un hasard si la plupart des attentats à l’explosif, notamment à Bagdad, surviennent en matinée (heure locale) : ils fournissent aux chaînes de télévision américaines, avec le délai nécessaire au tournage des rushes et des commentaires, un événement répondant à leurs besoins formels, et qui formera l’empreinte de la couverture médiatique pour la journée entière. Ce n’est pas non plus un hasard si les journalistes en Irak sont personnellement pris pour cibles par des menaces, des kidnappings ou des attaques : la diminution drastique de leur sécurité est immanquablement interprétée comme une détérioration de la situation, et cette interprétation aura d’autant plus d’importance que leur aptitude à obtenir des informations par eux-mêmes se réduit.
La lutte pour le contrôle du message n’est pas à sens unique : la coalition internationale et le gouvernement irakien ont périodiquement réussi à reprendre l’initiative, notamment lors des scrutins électoraux, et à montrer une autre image que celle des violences à répétition. Toutefois, leur message reste la plupart du temps complètement ignoré, et des nombreux communiqués publiés par les forces armées américaines en Irak, par exemple, les médias ne retiennent que les pertes subies et les dommages collatéraux. Entre ceux qui produisent une violence spectaculaire et ceux qui recherchent un spectacle violent existe une complémentarité logique qui a abouti, de facto, à une interdépendance co-belligérante. La conjonction d’intérêts financiers parmi les faiseurs de guerre et d’intérêts idéologiques dans les faiseurs d’opinion ont encore renforcé ce processus. Et ainsi se fabrique un « désastre » aussi consensuel qu’artificiel.
Ceci étant, la création délibérée d’une perception faisant croire au désastre ne suffit pas à prouver l’absence de celui-ci, et le fait que la coalition dirigée par les Etats-Unis ne parvienne pas à contrer le message de ses ennemis ne nous dit rien sur son exactitude. Nous devons en revenir aux critères de succès, et constater que le gouvernement américain n’a jamais établi de tels critères – du moins ouvertement, ce qui compte pourtant immensément vis-à-vis de sa population. L’opération « Iraqi Freedom » avait un nombre donné d’objectifs à court et moyen terme, dont certains ont été atteints et d’autres non, mais il nous manque un effet attendu permettant de la juger plus sûrement. Autrement dit, si les tenants du désastre pêchent par l’absence de tout bilan justifiant leur jugement, les défenseurs à tout crin de l’opération doivent se contenter de présenter un bilan dont le contenu se traduit difficilement en succès ou en échec.
Les uns comme des autres ont avant tout un problème de perspective. A l’immédiateté et à l’effet de loupe qui nourrissent quotidiennement le désastre, et donc à l’incompréhension des facteurs temps et information, répond en effet une vision réductrice et séquentielle, méconnaissant les facteurs espace et forces, qui alimente constamment le flou et l’incertitude. En faisant progressivement de sa présence militaire en Irak une fin en soi, et non une contribution majeure mais partielle à une stratégie globale, le gouvernement américain a renoncé de lui-même à l’initiative qu’il avait prise suite aux attentats du 11 septembre. De ce fait, il a sévèrement réduit le sens de son engagement irakien, soit l’efficacité de son message à l’étranger comme à domicile, et empêché que son bilan, mis en perspective avec d’autres actions parallèles, s’oppose au désastre que ses ennemis idéologiques et ses adversaires politiques se sont ingéniés à fabriquer.
Pourtant, la campagne – et non la guerre – d’Irak remplit une fonction claire : alors que l’Afghanistan est un théâtre périphérique voué à l’interdiction, comme d’autres régions de par le monde, l’Irak est un théâtre central voué à l’attrition, c’est-à-dire à l’usure des ressources physiques, psychologiques et morales, un point d’entrée pour une région tout entière, un symbole historique et religieux qui rend inévitable la réaction, et donc qui crée des conditions favorables à la décision – sans l’être par lui-même. En tant que point focal du conflit opposant les démocraties libérales au fondamentalisme musulman, l’Irak mobilise depuis 3 ans et demi toutes les attentions, mais il ne constitue pas un bras de levier suffisant pour faire basculer des acteurs aussi puissants que l’Iran et l’Arabie Saoudite. Autrement dit, il n’est pas le centre de gravité, mais un point décisif qui en donne l’accès.
C’est d’après un tel contexte qu’il s’agit de juger la situation en Irak et l’opération militaire conduite par les Etats-Unis. Les violences spectaculaires qui frappent avant tout la population civile donnent ainsi une image tellement barbare des islamistes et de leurs soutiens qu’il est stupéfiant d’y voir la source d’un « désastre ». De même, les affrontements entre chiites et sunnites – principale cause de violence aujourd’hui – et l’exode progressif de la minorité sunnite réveillent les divisions du monde musulman et s’opposent à son unification sous la bannière du djihad global, tout en soulignant le prix à payer pour tout refus du processus démocratique. Pour des centaines de millions de personnes, l’Irak de l’après-Saddam est une révélation déchirante d’avenirs possibles qui stimule aussi bien l’activité des islamistes – pris à la gorge – que celle des modernistes, et qui contribue à l’évolution des esprits.
Dans cette perspective, cependant, le bilan de « Iraqi Freedom » reste mitigé. L’action à court terme, en commençant par le renversement de Saddam Hussein et la construction d’un Etat démocratique, se poursuit jour après jour malgré une très forte opposition et des dérapages contre-productifs ; l’action à long terme, avec la libéralisation de l’économie comme de l’information et le développement de l’éducation, s’accomplit avec un succès presque inespéré. En revanche, l’action à moyen terme, c’est-à-dire l’influence concrète sur le conflit global en cours, laisse pour le moins à désirer. Pour utiliser une métaphore empruntée au monde des échecs, on a l’impression que les Etats-Unis ont pris le fou Saddam sans penser au coup suivant, et sans faire de cette prise un tremplin pour les prochaines. Une telle discontinuité réduit forcément la cohérence de l’ensemble.
Peut-être ce manque de cohérence explique-t-il aujourd’hui la faiblesse de l’administration Bush, somme toute coupable de s’être arrêtée en Irak et non d’y être allée, ainsi que sa propension à lâcher du lest politique sans y être contrainte. Peu importe dès lors que le « désastre » américain soit une fabrication à la fois délibérée et contingente, une perception contraire à la réalité quotidienne comme au contexte général : perdre ou méconnaître le sens de sa propre action ne permet que très difficilement d’en convaincre les autres. Et un vrai désastre en Irak, sous la forme d’un retrait précipité, est encore possible. Lieutenant-colonel EMG Ludovic Monnerat Soumis par Ludovic Monnerat le Jeu, 2006-11-16 12:10
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