RevueRafale en Libye, ou la diffusion des armes high tech comme préservation de la puissance étatique
Dans son édition du 14 janvier dernier, le Journal du Dimanche a annoncé que la Libye avait l'intention de moderniser drastiquement son aviation militaire en achetant entre 13 et 18 avions de combat Rafale à Dassault, pour un montant global de 2,5 milliards d'euros, soit un peu plus de 4 milliards de francs suisses. Cette annonce a immédiatement été démentie par l'avionneur français, puis mardi par le Ministère français de la Défense. La première exportation du Rafale ne semble donc pas encore devenue réalité. Pourtant, la France a bel et bien décidé à l'automne dernier d'autoriser l'exportation d'armes de pointe au régime du colonel Kadhafi, y compris des engins de haute technologie comme l'avion Rafale et l'hélicoptère Tigre. Dans un premier temps, les contrats annoncés devaient alors davantage se concentrer sur la modernisation de la trentaine de Mirage F1 utilisés par les forces armées libyennes, mais l'objectif d'obtenir 20% du marché de l'armement libyen était également avancé. L'époque de la confrontation est donc bien révolue. Au-delà du spectaculaire retour en grâce du dictateur libyen, initié au lendemain de la chute de Saddam Hussein, cet épisode a le mérite de mettre en lumière la prolifération potentielle des armes de haute technologie, mais aussi les liens, les dépendances et les opportunités qu'elle crée.
Le maintien de la puissance étatique A une époque où les sociétés sont transformées en champs de bataille et où la privatisation de la guerre impose des belligérants nouveaux et diversifiés, les grands programmes d'armement peuvent paraître anachroniques. A quoi peut bien servir un F-22A furtif et supersonique à des forces armées américaines engagées dans de longues campagnes de contre-insurrection en Irak et en Afghanistan, où l'adversaire n'est souvent pas identifiable ? Dans un même registre, à quoi bon investir des milliards dans des hélicoptères de combat multifonctionnels quand ces derniers ne peuvent arrêter des roquettes improvisées tirées sur des populations civiles, comme en Israël ? Il est aisé d'en conclure que les armées sont des dinosaures voués à l'extinction faute d'avoir pu s'adapter aux conflits de notre temps. Le Rafale de Dassault illustre bien la dimension de ces grands programmes d'armement : après un premier vol de démonstration technologique en 1986, il a été commandé par la France à raison de 294 exemplaires pour un coût total estimé à 28 milliards d'euros. Même si l'investissement est à la limite des capacités nationales, le nouveau chasseur-bombardier français a des qualités telles que tout adversaire potentiel doté d'avions de génération antérieure n'aurait aucune chance ou presque de l'affronter avec succès et perdrait rapidement la maîtrise de l'espace aérien. En d'autres termes, il fournit un avantage décisif à celui capable de payer 45 à 50 millions d'euros par appareil, 30'000 euros par heure de vol, et d'avoir toute la structure nécessaire pour ce faire. Avions, hélicoptères, sous-marins, porte-avions, destroyers, chars ou encore obusiers : ces éléments lourds des forces armées conventionnelles restent à la portée des seuls Etats, du moins pour des pièces modernes, alors même que les éléments légers - armes individuelles et collectives, moyens de transmission, véhicules, etc. - et surtout les hommes sont désormais disponibles sur le marché. L'augmentation constante de leurs coûts[1], mais aussi de leur polyvalence et de leur durée de vie, en font l'apanage des institutions militaires et des budgets nationaux, et donc d'une industrie de défense étroitement dépendante des commandes étatiques. C'est uniquement suite à la faillite d'un Etat que d'autres acteurs peuvent en disposer, comme l'a montré - même partiellement - la fin de l'Union soviétique. Ces armements lourds ont été conçus dans un seul but : la supériorité militaire dans leur secteur d'engagement, c'est-à-dire la domination de l'espace terrestre, naval ou aérien. Ce principe reste toujours d'actualité : les chars américains se sont révélés inarrêtables à Bagdad, malgré un déluge de roquettes antichars, tout comme l'aviation américaine a permis de faire voler en éclats la défense des Taliban en Afghanistan, grâce au guidage des forces spéciales, alors que l'armée éthiopienne - avec chars et avions - n'a fait qu'une bouchée des islamistes somaliens. Même les Merkava israéliens, pris à partie par des combattants du Hezbollah équipés - comme une armée nationale - de missiles antichars performants, ont permis de limiter très clairement les pertes subies. Pour un acteur non étatique, lutter pour la maîtrise d'un espace face à une armée nationale est une voie suicidaire. C'est d'ailleurs cette suprématie des armées - notamment occidentales - dans la guerre conventionnelle qui a largement contribué au développement d'autres formes de guerre, axées sur la maîtrise des esprits ou des marchés pour contourner la force brute des armes. Mais le combat asymétrique est l'arme du faible face au fort, la ressource du vaincu pour contester sa défaite et la transformer en victoire ; dès lors que le faible devient fort et affiche sa force en contrôlant les espaces, il revient sur le terrain de prédilection des militaires et retrouve toute sa vulnérabilité. Les armements lourds qui font la force des armées nationales ont de ce fait une capacité dissuasive, et font que les mouvances souterraines sont condamnées à le rester. Cela ne garantit par la légitimité de l'Etat, mais cela lui permet de conserver un avantage décisif sur d'autres structures et d'autres pouvoirs. A partir de là, on peut mieux appréhender les effets d'une prolifération d'armes de haute technologie telle que la vente potentielle d'avions de combat Rafale. D'un côté, elle revient à mettre entre les mains de dirigeants autocrates les moyens de faire la guerre à leurs voisins ou d'écraser des révoltes intérieures par une puissance de combat sans équivalent ; les ventes d'armes faites à l'Irak de Saddam Hussein en restent une illustration exemplaire. Mais d'un autre côté, elle permet également de soutenir les Etats acquéreurs par des instruments qu'ils sont les seuls à pouvoir mettre en œuvre, qui leur donnent les moyens d'imposer leur autorité sur leur territoire ou de la préserver, et qui ont en outre valeur de symbole aux yeux du public. Le client de la vente est donc plus important que son objet. A condition d'avoir le choix, de n'être pas contraint à l'exportation par des impératifs financiers tels que les économies d'échelle, la diffusion d'armes ultramodernes peut donc être un outil stratégique permettant de maintenir ou restaurer la puissance des Etats. Elle permet également de créer des liens à long terme : avec la complexité des systèmes d'armes modernes et la nécessité de les mettre à jour régulièrement, les pays clients entretiennent presque immanquablement une dépendance envers les pays fournisseurs, dont les forces armées sont en général les seules à avoir la maîtrise complète de l'enveloppe opérationnelle des systèmes exportés. La difficulté extrême de l'ingénierie inverse fait d'ailleurs que la possibilité d'employer un système d'arme donné contre les armées du pays fournisseur est fréquemment mise en doute. A plus forte raison par un client de niveau technologique inférieur. Cette perspective complexe doit ainsi éclairer les grands contrats portant sur des armements de haute technologie : en partageant les outils d'une puissance que seuls les Etats peuvent brandir et employer durablement, cette prolifération favorise la reproduction d'une structure politique et d'une doctrine combattante analogue à celle des fournisseurs. En d'autres termes, donner de quoi faire la guerre à l'occidentale réduit l'intérêt de faire la guerre autrement, et mène au développement de forces armées plus faciles à mesurer et à contrôler. Acheter le Rafale revient à acheter la culture stratégique qui l'a produite et à en adopter, même partiellement, les valeurs cardinales. Une manière de lutter contre la déstructuration et la privatisation de la guerre, et donc de préserver la puissance étatique traditionnelle. A la condition, bien entendu, que les Etats cessent de s'affronter directement les uns les autres jusqu'à leur propre destruction...
Lt col EMG Ludovic Monnerat
[1] A titre d'exemple, un chasseur P-51 Mustang (construit à 15'575 exemplaires) coûtait 500'000 dollars la pièce, contre 1,2 millions pour un chasseur F-86 Sabre (6200 exemplaires), 20 millions pour un chasseur-bombardier F-4 Phantom (5000 exemplaires), 40 millions pour un chasseur-bombardier F-15 Eagle (1300 exemplaires) et 276 millions pour un chasseur-bombardier F-22A Raptor (276 exemplaires prévus). Soumis par Ludovic Monnerat le Mer, 2007-01-17 21:16
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