RevueFace aux armées informes du chaos
Existe-t-il un rapport entre la guérilla islamiste en Afghanistan, le terrorisme ethnique et insurrectionnel en Irak, et les violences urbaines en France ? Une telle question peut susciter l'accusation d'abus de langage ou de rapprochement facile : les causes, les acteurs et surtout l'intensité de ces exemples sont bien trop éloignés pour qu'ils relèvent d'une même nature. La réflexion stratégique doit cependant se départir de telles réactions et s'intéresser avant tout aux relations entre les moyens, les méthodes et les fins. Il existe ainsi des points communs entre ces différents cas, comme l'effet multiplicateur et instrumentalisé des médias, le rôle important des fractures ethniques et/ou religieuses, ou encore l'existence de secteurs non permissifs, c'est-à-dire interdits aux forces de sécurité légitimes ; le fait que des policiers français affectés aux zones dites sensibles parlent de « far west » quand des militaires américains en Irak parlent de « indian territory » souligne le rapprochement et la nature conflictuelle des aires ainsi désignées. La question prend toutefois une importance centrale sous l'angle des méthodes employées pour combattre l'autorité de l'Etat, et donc les instruments qui la concrétisent. Est-ce par exemple une coïncidence si des écoles sont prises pour cibles aussi bien dans le sud afghan, dans l'ouest irakien qu'en banlieue parisienne ? Que l'incendiaire soit un « étudiant en religion » obscurantiste, un extrémiste sunnite en quête de pouvoir ou un « jeune » immigré désoeuvré, c'est bien le même symbole qui est visé : celui de la connaissance gratuite, de l'autorité cognitive et laïque, d'une société visant à reproduire un modèle d'éducation occidental. En d'autres termes, les motivations pour l'action diffèrent, mais les actions elles-mêmes sont convergentes. Les infrastructures éducatives sont un enjeu à long terme, une condition essentielle pour influencer les esprits, mais aussi un facteur d'ordre et d'ascension sociaux, une source de progrès individuel et collectif pouvant polariser ceux qui, à tort ou à raison, s'en considèrent exclus et le revendiquent. Mais d'autres infrastructures sont également visées de façon systématique, comme les moyens de transport et de communication, ou bien entendu les services publics liés à la sécurité et les forces chargées de les fournir. Ici, les enjeux sont souvent à court terme : il s'agit en premier lieu de s'assurer la liberté d'action nécessaire, de manière directe (confrontation des forces) ou indirecte (diversion des forces), afin de préserver ou d'étendre les intérêts financiers d'une économie souterraine et illégale. De manière plus large, les attaques sur les infrastructures sont également une manière d'affirmer et d'exercer un contrôle local sur une zone ou une population, avec tous les phénomènes identitaires de compétition et d'émulation que cela suppose. Ou comment le marquage du territoire s'applique à l'espèce humaine - ainsi que les tags et le vandalisme le démontrent avec une faible intensité, et le pillage ou le sabotage dans un autre registre. Cependant, l'accumulation de ces attaques multiples et limitées possède également un effet psychologique, un impact sur les perceptions et les comportements qui peut se généraliser à un quartier, une cité, une région ou une société. En s'opposant à l'intérêt collectif, à l'ordre public, mais aussi à la propriété et à la liberté individuelles, ces actions sapent progressivement la légitimité du pouvoir par le spectacle de son impuissance, de son incapacité à protéger ses administrés, et par le discrédit qui en résulte. Il faut voir l'effet conjugué de ces coups par myriades, aussi divers soient-ils en allant des « incivilités » aux attaques terroristes, comme un pourrissement constant de la situation, comme une subversion qui s'attaque aux liens entre les hommes, qui impose le repli sur soi, qui abaisse sans cesse davantage le dénominateur commun. Autrement dit, une méthode de lutte qui fait du chaos une arme stratégique. Cette arme est le point commun et fondamental des conflits susmentionnés. Elle possède une dimension sociétale, déploie des effets durables et s'applique au mieux à des pays, à des régions et à des communautés fragilisés par des facteurs économiques ou migratoires. Elle repose sur des actions nombreuses, menées de manière décentralisée par une frange de la population locale, et d'une ampleur calibrée pour toucher les cœurs et les esprits sans les frapper outre mesure. Elle n'exige pas des exécutants pleinement conscients, en termes de vue d'ensemble comme d'objectif, et gagne même à être mise en œuvre par des mouvances floues, composées d'individus additionnant des motivations diverses et conjuguant à la fois ponctuellement et régulièrement leurs efforts. En somme, des armées informes et participatives qui corrodent au lieu de détruire. Si une telle arme a déjà existé dans l'histoire, l'effet de loupe propre aux médias et les capacités en forte hausse des individus lui ont permis de développer une forme de guerre moderne face à laquelle les acteurs des formes anciennes sont largement démunis. Et cette difficulté à faire face étant toujours le symptôme d'un transfert de puissance, voire d'un déplacement de centre de gravité, la faculté des Etats contemporains à s'opposer au chaos grandissant de notre temps est probablement l'une des clefs de leur survie.
Lieutenant-colonel EMG Ludovic Monnerat Soumis par Ludovic Monnerat le Mar, 2007-01-30 21:28
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