Revue

Le rôle de l'armée recentré sur le pays

 

 Le Chef du DDPS a annoncé aujourd'hui que les missions de l'armée à l'étranger vont se poursuivre avec le volume actuel de troupes, faute de ressources nécessaires en personnel instructeur. Un revirement qui amène un recentrement des missions de l'armée.

Le coup de froid sur la promotion de la paix annoncé cette semaine n'a pas tardé à produire ses effets politiques : dans une interview donnée aujourd'hui à la Sonntagszeitung, Samuel Schmid a annoncé son intention de renoncer jusqu'en 2011 à une augmentation des engagements militaires à l'étranger, c'est-à-dire de reporter l'objectif consistant à déployer en permanence 500 militaires suisses dans des missions de maintien de la paix. Le motif avancé pour cette décision est de nature militaire : le manque d'instructeurs pour préparer les contingents à leur mission. Pourtant, cet abandon d'un objectif fixé par le Conseil fédéral lui-même possède bel et bien une dimension politique.

Les contributions à la promotion de la paix sont l'une des trois missions de l'armée suisse, mais celle-ci ne fournit pour l'instant que des efforts limités dans ce domaine : entre 250 et 300 militaires suisses sont en moyenne en mission à l'étranger, dont la grande majorité dans les Balkans. En comparaison internationale, la Suisse fait ainsi pâle figure par rapport aux moyens déployés par des pays comparables comme la Suède ou l'Autriche, qui ont régulièrement entre 4 et 6 fois plus de soldats en mission de stabilisation hors des frontières. D'où la volonté affirmée, notamment lors de l'entrée en vigueur de l'Armée XXI, de doubler les effectifs suisses et ainsi avoir une contribution plus visible.

Cette démarche était en partie fondée sur la votation du 10 juin 2001, lorsque 51% des votants se sont prononcés en faveur de l'armement des soldats suisses en mission à l'étranger. Elle s'appuyait aussi sur un constat : les missions réelles hors des frontières sont favorables pour l'armée, qui y gagne une expérience opérationnelle précieuse (quoique guère distribuée au reste de l'armée) et augmente sa capacité à l'interopérabilité, mais aussi pour la sécurité intérieure, puisque les renseignements obtenus dans certaines zones de crises ont une utilité immédiate dans la lutte contre la criminalité organisée, et notamment le trafic de drogue, de personnes et d'armes. Sans même parler de l'utilité politique de tels déploiement, notamment lorsqu'il s'agit de négocier l'ampleur des flux de réfugiés.

Mais l'armée d'engagement voulue par la dernière réforme militaire et promue avec énergie par le Chef de l'Armée se heurte à l'inertie intellectuelle, administrative mais aussi politique de l'armée d'instruction. La notion même de missions prolongées en-dehors des frontières est étrangère à la mentalité militaire suisse, selon laquelle la vie de caserne, le rythme bien rôdé des écoles et des cours de répétition, restent l'alpha et l'oméga de l'armée. Quelque 5% en moyenne des militaires suisses en mission à l'étranger sont des cadres de carrière, ce qui est extraordinairement éloquent ; et les rares volontaires sont pénalisés par un système qui ne reconnaît aucune valeur ajoutée à l'expérience opérationnelle, et qui voit même dans les déploiements un abandon de la mission principale.

Une augmentation des missions de maintien de la paix ne pourrait se faire sans un engagement accru des militaires de carrière : la milice fournit de nombreux soldats de valeur, mais elle reste tributaire d'un encadrement professionnel, au moins pour sa préparation à l'engagement. Cependant, l'argument consistant à invoquer le manque d'instructeurs pour différer cette augmentation mélange deux éléments distincts : le véritable exode des militaires de carrière est avant tout dû à une dégradation massive des conditions de travail et à une médiocrité avérée dans la conduite du personnel. Et comme la priorité des investissements militaires se fait au niveau du matériel et non du personnel, notamment par les restrictions imposées par le DDPS, cette situation ne peut être corrigée du jour au lendemain.

La décision annoncée par Samuel Schmid aboutit donc de fait à un recentrement des missions de l'armée : l'instruction des recrues et des cadres de milice en vue de tâches de défense et de sûreté sectorielle est confirmée comme l'effort principal au détriment des missions de maintien de la paix à l'étranger. Certes, l'armée va continuer à développer ses capacités à agir ponctuellement face à des crises menaçant les intérêts suisses hors des frontières, que ces crises soient d'origine naturelle ou humaine, mais l'essentiel des efforts resteront déployés dans la formation de base, et non dans les prestations sécuritaires concrètes. Passablement de conceptions issues de l'Armée XXI risquent de devoir être révisées.

L'annonce du Chef du DDPS a une portée politique évidente, dans le sens où elle altère des priorités en matière de politique de sécurité qui impliquent d'autres Départements. Il est difficile de ne pas y voir une concession à une partie de l'opposition manifestée à l'endroit de l'étape de développement 08/11, et donc un sacrifice des missions de maintien de la paix pour assurer le développement du gros de l'armée. Ce qui, faute de mieux, a au moins le mérite d'éviter un blocage encore plus dommageable.

 

Lieutenant-colonel EMG Ludovic Monnerat

Soumis par Ludovic Monnerat le Dim, 2007-02-04 19:32