RevueSamuel Schmid, la fin d'une époque
C'est avec beaucoup d'émotion que Samuel Schmid a annoncé aujourd'hui la fin de son mandat à la tête du Département fédéral de la Défense, de la Protection de la Population et des Sports. Une démission pourtant largement discutée, pronostiquée ou même annoncée ces derniers mois. Pour le magistrat bernois, ces 8 années au Conseil fédéral s'achèvent en effet sur une année pour le moins difficile, marquée par les déchirements politiques, les polémiques virulentes et les démissions au sommet de l'armée. Au risque de cacher un bilan autrement plus important.
Retour en arrière L'atmosphère était bien différente en cet après-midi du 14 décembre 2007, dans la cour du château de Spiez, sous cette brise frisquette qui soufflait au-dessus du lac de Thoune. La presque totalité des généraux était en effet rassemblée pour la transmission solennelle des rênes de l'armée de Christophe Keckeis à Roland Nef. A cette occasion, c'est un Samuel Schmid - comme à l'accoutumée - posé et mesuré qui avait fait l'éloge du Chef de l'Armée sortant, avant de s'adresser à son successeur en affirmant se réjouir de travailler avec lui. Onze mois plus tard, le moins que l'on puisse dire est que les événements dans l'intervalle ne se sont pas déroulés de la sorte. Et c'est bien l'affaire Nef, au cours de laquelle Samuel Schmid a dû reconnaître avoir commis des erreurs, qui aura permis à son ancien parti de concentrer les attaques virulentes qu'il multipliait déjà sur la politique de sécurité en général ou la situation de l'armée en particulier. Au point d'ailleurs de parfois y faire voir l'objectif véritable des révélations qui ont coûté son poste au jeune Chef de l'Armée. Pourtant, Samuel Schmid est avant tout l'homme qui a participé au processus de réforme militaire lancé à la fin des années 90 par son prédécesseur Adolf Ogi avant d'en prendre la tête. On lui doit donc la mise en place d'une armée modernisée, fondée par des succès probants en votation populaire, et dont la légitimité aux yeux de la population a du reste été renforcée, mais aussi l'avènement d'une armée fragilisée par les restrictions budgétaires, par le contre-emploi des formations et par le grand écart entre passé et avenir. Toutes les difficultés vécues actuellement au sein de l'armée ne peuvent être en effet pas mises au compte des blocages politiques dus à la polarisation manifestée par les élections fédérales de 2003, et qui ont entravé de façon répétée l'action de Samuel Schmid ; la lutte pour l'armement des soldats à l'étranger et celle pour l'acceptation de l'Armée XXI, couronnées de succès devant le peuple, ont par exemple été contrebalancées par l'essorage parlementaire du programme d'armement 2004 et de l'étape de développement 08/11 en 2006. Avec le recul, on se rend compte que Samuel Schmid a bien tenté de transformer la politique de sécurité traditionnelle de la Suisse, marquée par une neutralité souvent travestie en repli sur soi, et qu'il n'a pas hésité à utiliser l'armée comme monnaie d'échange de cette transformation. Les succès ont été présents, puisque le mot d'ordre "la sécurité par la coopération" est bel et bien entré dans les esprits en matière de sécurité intérieure. Mais une conception globale de la sécurité n'a pas encore vu le jour, et avec elle le département qui l'incarnerait. L'énergie considérable que Samuel Schmid a mise dans la défense de ses dossiers, auprès du Parlement et plusieurs fois auprès du peuple, force l'admiration. Il n'est pas étonnant que l'annonce de son départ suscite les regrets et les hommages de ses ex-collègues, lui a qui siégé au Conseil des États avant d'incarner une certaine image hiératique de l'exécutif fédéral. En revanche, dans les rangs de l'armée, son retrait suscite immanquablement une attitude plus mitigée, avec autant de craintes que d'espoirs quant à sa succession.
Une armée à rude épreuve Si l'armée n'est pas cette guimbarde brinquebalante qui chemine péniblement sur les bas-côtés d'une voie sans issue, comme le donnent à croire certains médias populistes que les problèmes de sécurité futurs ne concernent guère, il n'en demeure pas moins qu'elle se trouve dans une situation difficile ; et que même si le Chef du DDPS ne peut être rendu responsable de tout, en particulier de l'évolution des relations dans la classe politique et de l'érosion de la collégialité, il a joué un rôle essentiel dans cette détérioration progressive. Que l'on se représente en effet la situation de l'armée fin 2000, lors de l'élection de Samuel Schmid, avec l'acquisition de 186 chars de grenadiers CV-9030, chargés d'être pour 30 ans le fer-de-lance de l'infanterie mécanisée, dans le cadre d'un programme d'armement devisé à 1178 millions de francs ; voilà précisément 8 ans que l'armée ne bénéficie plus d'un tel investissement sur l'avenir, avec un système d'arme majeur, développant nettement et durablement ses capacités de combat. Le prochain, le remplaçant du F-5 Tiger, connaît des auspices incertains. La situation actuelle est donc bien différente : non seulement l'armée n'a plus les moyens de renouveler sa capacité de combat, mais elle se trouve actuellement en situation de déficit sur le plan du personnel (cadres professionnels comme de milice et spécialistes) comme sur le plan des finances (conçue pour 4,3 milliards de francs, elle doit fonctionner avec moins de 3,7 milliards). Les points de référence fixés par les décideurs politiques en vue du développement de l'Armée XXI n'ont pas été respectés, certes. Mais la mise en œuvre a été aggravée au sein même du DDPS. L'insistance de Samuel Schmid à faire de l'armée la supplétive des cantons en matière de sécurité intérieure, qui aboutit au fait que 1000 soldats en moyenne chaque jour sont engagés, en est une cause principale. Ceci a abouti à articuler tout au long de l'année les services dits de perfectionnement de la troupe, autrement dit les cours de répétition, non pas en fonction des besoins de l'instruction, mais d'abord en fonction des engagements subsidiaires ("AMBA CENTRO") et pour avoir en plus de la troupe disponible en cas de besoin ("SUBVENIO"). Cette profusion de servitudes pesant sur l'armée de milice, et que chaque commandant de corps de troupe ou presque a connu, a joué un rôle considérable - mais largement tu - dans la détérioration des motivations pour l'avancement comme pour le service dans les rangs. Les visites de Samuel Schmid à la troupe qu'il a directement contribué à envoyer devant les bâtiments diplomatiques à Genève ou à Berne, à l'occasion des fêtes de fin d'année, ne changent rien à cette réalité. On a perverti le système de milice pour rendre l'armée utile au quotidien et à tout prix. Les réductions budgétaires, qui ont été imposées au DDPS, sont une autre cause de difficultés. Mais elles ont été compliquées par le fait que chaque composante de l'armée est assujettie à une double restriction, en matière de budget comme en matière de personnel, et donc subit une rigidité étouffante. A ceci s'ajoute le fait que les diminutions de personnel, notamment au niveau de la logistique, se sont faites - selon les objectifs du département - de façon trop rapide par rapport aux besoins de la troupe. Au point de faire aujourd'hui de l'externalisation une solution aussi coûteuse que nécessaire. Il est aujourd'hui clair que le modèle d'armée mis en place en 2004, et qui différait déjà considérablement de celui imaginé entre 1999 et 2000 par les concepteurs de l'Armée XXI, doit être transformé aux conditions-cadres actuelles. Et les étapes de cette transformation ont précisément été lancées ces derniers mois, avec la refonte en cours du rapport sur la politique de sécurité, ainsi que le lancement d'une nouvelle adaptation de l'armée au-delà de 2011. Laquelle sera conduite par le nouveau Chef de l'Armée, qui devrait être prochainement désigné selon la décision - quasi testamentaire - du Conseiller fédéral bernois.
Un homme politique avant tout Ancien commandant de régiment d'infanterie, Samuel Schmid aura eu envers l'armée un rapport complexe, fait à la fois de familiarité, d'envie de la moderniser et de réticence à la transformer, à renoncer ce qu'elle était du temps de son service ; c'est l'impression que le soussigné aura eu à plusieurs reprises, et notamment lors du rapport annuel des commandants de corps de troupe, le 16 mai dernier à Berne. A cette occasion, le Chef du DDPS a eu des mots durs pour défendre les adaptations en cours, mais aussi des propos affables à l'endroit des officiers de milice. Homme politique jusqu'au bout des ongles, dans son style de notaire de campagne, inlassable orfèvre de la solennité et de l'imperturbabilité gouvernementale, manœuvrier expérimenté des joutes parlementaires, Samuel Schmid aura incarné une certaine manière de gouverner, loin des coups médiatiques et des éclats personnels. La polarisation de la classe politique et l'évolution de son ancien parti l'ont amené à être peu à peu un obstacle à la mise en œuvre des réformes qu'il entendait mener ; son départ aujourd'hui est donc logique et, en cela, regrettable. Il n'en demeure pas moins que l'armée a souffert ces dernières années d'avoir comme ministre un homme voué aux compromis et recherchant constamment le minimum de frictions pour parvenir à des fins en soi louables. Son successeur se devra de défendre cette institution et d'en faire admettre le caractère à terme prioritaire au sein du collège gouvernemental pour éviter une décadence synonyme de disparition.
Lt col EMG Ludovic Monnerat Soumis par Ludovic Monnerat le Mer, 2008-11-12 23:52
|