RevueLa perte des savoir-faire tactiques
Comment expliquer les difficultés rencontrées par Tsahal l'an dernier dans son offensive au Liban? Des années d'opérations de basse intensité ont entraîné une perte des savoir-faire tactiques, alors que la souplesse culturelle des armées est toujours plus nécessaire. À l'été 2006, l'armée israélienne se lança dans une vaste expédition punitive contre le Hezbollah, au Sud-Liban. Or, si sa performance ne s'avéra pas catastrophique, celle-ci ne fut en rien comparable aux formidables victoires qui l'avaient rendue célèbre, des années 40 aux années 80. Car, entre temps, Tsahal a été confrontée depuis le début des années 90 aux deux Intifadas face aux Palestiniens. Contrainte alors de mener des actions relevant essentiellement du maintien de l'ordre, elle a ainsi perdu une grande partie de son excellence dans le domaine de la guerre mécanisée de haute intensité au profit quasi exclusif de savoir-faire de type policier. Face aux miliciens du Hezbollah, lourdement armés par les Iraniens et les Syriens, Tsahal dut lentement et difficilement réapprendre l'art et surtout l'âpreté du combat aéromécanisé terrestre. Mais le mal était fait. Après 1815, l'épopée des guerres de la Révolution et de l'Empire terminée, l'armée française ne se trouva guère impliquée que dans des conflits coloniaux durant lesquels elle ne put développer que des savoir-faire très particuliers qui relevaient tous du domaine tactique, voire sub-tactique, principalement une culture de l'hyper-violence dans des formes de combat que l'on pourrait qualifier d'archaïques. En revanche, les savoir-faire des échelons supérieurs (opératif et stratégique) se perdirent presque complètement ou, dans le meilleur des cas, restèrent figés sur des principes napoléoniens. Dans le même temps, les Prussiens mettaient en place une armée dirigée par le premier grand état-major moderne, lui-même composé d'un corps d'officiers tout à la fois intellectuels et hommes d'action. En 1870, lorsque sonna l'heure d'affronter l'armée prussienne, l'armée française se montra certes redoutablement meurtrière à l'échelon tactique (les Prussiens payèrent très cher la plupart de leurs victoires), mais se révéla incapable de gérer les grandes opérations, et encore moins la guerre dans son ensemble. On sait le désastre qui s'ensuivit. À travers l'histoire, a fortiori contemporaine, les exemples abondent d'armées confrontées à des situations similaires. Les causes en sont toujours multiples, et se combinent entre elles. Des savoirs cessent d'être transmis et des pratiques cessent d'être mises en œuvre, mais aussi des personnels, en particulier d'encadrement, disparaissent peu à peu, et des unités constituées, dépositaires de cultures tactiques, sont dissoutes. Il y a encore des facteurs externes, comme la lassitude d'un peuple pour la guerre et ses souffrances, et donc aussi des phénomènes de rejet de tout ce qui peut leur être assimilé, en premier lieu l'institution militaire. C'est ainsi ce qui arriva à l'armée française après la victoire de 1918, qu'elle avait pourtant obtenue en devenant la force la plus moderne et la plus efficace du monde. Le désastre du printemps 1940 fut au bout de ce processus de repli. Enfin, il y a le fait que, comme le disait le stratège prussien Clausewitz, « la guerre est un caméléon », et que des savoir-faire valables dans un certain type de conflit ne le sont plus dans un autre ; ils peuvent même devenir franchement contre-productifs. L'immense difficulté qui surgit alors consiste à être capable de basculer rapidement d'une culture tactique, opérative ou stratégique à une autre, laquelle est parfois antinomique avec la première. Bien peu d'armées sont parvenues à soutenir un tel effort sur une longue durée, encore moins à faire preuve d'une telle souplesse culturelle. Cela reste pourtant l'idéal qu'il s'agira toujours plus de viser.
Laurent Henninger[1], chargé de mission au CEHD
Cet article va paraître prochainement dans la revue Armées d'Aujourd'hui. La RMS remercie son rédacteur en chef, le commandant Richerme, pour en avoir autorisé la reproduction.
[1] L'auteur tient à remercier le lieutenant-colonel Michel Goya, du CDEF, pour ses précieuses remarques. Soumis par Ludovic Monnerat le Lun, 2007-03-05 20:35
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