Revue

Une panne conceptuelle qui obère notre sécurité


Article HebdoDans sa dernière édition, l'Hebdo qualifie Ueli Maurer de « fossoyeur de l'armée suisse » et le décrit comme une menace pour la sécurité du pays. Mais une vision totalement différente de l'armée et de son rôle est-elle en l'état concevable et réalisable ?

Le chef du Département fédéral de la Défense, de la Protection de la population et des Sports (DDPS) figure en couverture du dernier numéro de l'Hebdo, qui dénonce « une vision dépassée de la sécurité », la « vulnérabilité aux cyber-attaques » et une « armée aux mains de l'UDC ».

Pour appuyer sa charge, l'hebdomadaire du groupe Ringier recourt notamment aux propos du commandant de corps Christophe Keckeis, bête noire des cercles conservateurs et nationalistes dont est issu Ueli Maurer, et offre ainsi des perspectives radicalement différentes sur l'évolution de l'armée.

Mais l'article signé Patrick Vallélian, lequel cite à plusieurs reprises la RMS, va plus loin qu'une opposition radicale et s'attache avant tout à décrire en détail l'action de l'ancien président de l'UDC à la tête du DDPS. En mettant le doigt sur la panne conceptuelle qui aujourd'hui obère le développement de la politique de sécurité comme de l'armée.

 

Une carence stratégique

Avec un brin de recul, force est de constater que le débat, ou même la remise en question, sont devenus presque consubstantiels de l'armée : les discussions à propos de son budget, de ses acquisitions, de ses effectifs, de sa structure, de son emploi, de son alimentation ou encore de son mode de service sont en effet des rituels de la vie politique et médiatique suisse. Mais au-delà des effets de manche et des polémiques épisodiques, ces discussions restent le plus souvent superficielles et ne s'attachent qu'à certains aspects de la chose militaire. Or toute armée est par définition un outil stratégique, et s'appesantir sur le nombre d'avions de combat ou de bataillons de chars présentés comme nécessaires fait aussitôt perdre la hauteur de vue qui doit être adoptée.

Durant l'essentiel de l'ère contemporaine, l'armée suisse avait une mission-clef à la fois simple, claire et comprise de la majorité : défendre la neutralité et l'indépendance du pays, avant tout par la préservation de son intégrité territoriale et par le développement d'une capacité de défense dissuasive. Le caractère évident et tangible des adversaires contribuait fortement à cette compréhension majoritaire ; seuls des idéologues forcenés ou des pacifistes flamboyants - deux expressions parfois synonymes - ont pu croire que la Suisse ne faisait l'objet d'aucune menace militaire conventionnelle au cours du XXe siècle, et donc que l'armée n'avait pas un rôle central au service du pays et de sa population. Les historiens ont depuis confirmé leurs errements.

Mais le monde qui nous entoure n'a plus la simplicité et la clarté d'antan, du moins dans une perspective militaire. L'armée suisse de la guerre froide, celle dont rêvent les nostalgiques, était une armée nationale de nature autarcique, arc-boutée en profondeur sur un terrain tourmenté et visant à rendre la conquête d'icelui trop coûteuse pour tout agresseur rationnel. C'est la disparition progressive de l'État-nation helvétique en tant qu'entité clairement délimitée, reposant sur une unité à la fois géographique, populaire et décisionnelle, qui impose un changement radical de perspective. La Suisse du XXIe siècle a de moins en moins à voir avec les 41'285 km2 de son territoire dit national. Se concentrer sur celui-ci est aussi logique qu'évaluer une partie d'échecs à l'aune d'une fraction de l'échiquier.

Un État moderne comme le nôtre se transforme et voit son existence s'inscrire toujours plus dans des espaces éloignés des montagnes et des lacs qui ont marqué son histoire. Ce n'est pas seulement une carte au millionième qu'il s'agit de prendre, comme l'explique l'ancien chef de l'armée dans l'Hebdo ; ce sont également des cartes décrivant le terrain sémantique et l'espace cybernétique, les lignes de communication financières et les passages obligés énergétiques, les terrains-clefs identitaires, les vulnérabilités juridiques ou encore les points d'appui diplomatiques, qui sont désormais nécessaires pour appréhender une situation et peu à peu la comprendre. Ce n'est guère un hasard si les exécutifs gouvernementaux - dont notre Conseil fédéral - donnent parfois l'air d'être perdus : l'absence de cartes adaptées les place exactement dans cette situation.

Tous les débats possibles et imaginables sur le rôle de l'armée resteront donc vains aussi longtemps que n'auront pas été cernés, représentés, priorisés et expliqués les intérêts de la Suisse, ses forces et ses faiblesses, ses réserves et ses servitudes, ses alliances - au sens non militaire du terme - et ses oppositions, ses latitudes et ses dépendances. Cela ne signifie pas, bien entendu, que l'armée soit la réponse à tous les défis, à tous les dangers ; cela signifie que la politique de sécurité - dont l'institution militaire est par définition le bras armé - doit non seulement embrasser toutes les dimensions dont dépend l'avenir de notre pays et de sa population, mais également situer la voie à emprunter et les conditions pour ce faire. Sous peine de continuer d'avancer à l'aveuglette.

Cette carence conceptuelle est évidente lorsque l'on considère que les missions de l'armée, telles qu'elles sont aujourd'hui encore formulées (sauvegarde des conditions d'existence, gestion des crises et prévention des conflits, sûreté sectorielle et défense), sont comprises comme des types d'opération aboutissant à des réponses graduées en fonction de l'évolution des risques et des menaces armées, et non comme des fonctions stratégiques devant être exercées en permanence (par exemple : anticipation, prévention, dissuasion, protection et intervention - pour reprendre l'articulation développée par la France dans le dernier Livre blanc de la Défense) en vue d'assurer les ressources, les leviers et les opportunités nécessaires au pays tout entier. On tente de préserver le statu quo au lieu de définir un but à atteindre.

 

Vers des armes modernes

De facto, la conception de l'armée repose encore et toujours sur la volonté d'empêcher la conquête du territoire suisse, à une époque où il est bien plus facile de conquérir les marchés et les esprits pour parvenir à des avantages stratégiques substantiels. L'absence de toute menace conventionnelle à nos frontières géographiques est ainsi interprétée comme une période de paix durable, justifiant des coupes incessantes dans le budget du Département de la Défense, alors même que les espaces par définition concurrentiels et conflictuels - comme le cyberespace, ou encore l'infosphère - font bel et bien partie de notre quotidien. Faute de voir et de comprendre les affrontements de notre temps, nous désarmons chaque année davantage, alors qu'il importerait avant tout de développer les armes adaptées à nos intérêts.

Comment faut-il s'imaginer de telles armes ? Prenons deux exemples concrets. Premièrement, voici plus d'une année et demie que la Confédération traverse une crise grave avec le régime libyen, et que ce dernier exerce un chantage permanent avant tout par l'assignation à résidence, puis par l'incarcération pure et simple, de ressortissants suisses. Que de vulnérabilités et d'abaissements successifs la Suisse n'aurait-elle pas évités si elle était parvenue, comme l'indiquait le futur conseiller fédéral Didier Burkhalter dans les médias au printemps 2009, à extraire discrètement et sans coup férir ses deux concitoyens ! La capacité de sauver et de rapatrier des citoyens menacés fait partie des outils développés par les États modernes pour le maintien de leur liberté d'action et de leur crédibilité.

Deuxième exemple : la Suisse subit depuis plusieurs mois des attaques répétées contre un pan du secret bancaire et sa place financière doit reconnaître des pratiques parfois douteuses, notamment dans le sens de l'encouragement à l'évasion fiscale ; ces attaques sont notamment alimentées par le piratage de données informatiques. Or, l'on se rend compte en parallèle que les données de la Confédération - comme celles du DFAE - ne sont pas à l'abri d'intrusions visant à les copier, pour un usage laissé à l'imagination de chacun, et qu'ainsi le cyberespace est un lieu dans lequel la notion de paix n'a pas cours. Pourtant, la Suisse peine à développer ses lignes de défense face aux attaques informatiques, et ne développe toujours pas de capacité contre-offensive en la matière, quand bien même elle en aurait parfaitement les moyens, humains notamment.

Certes, il ne faut pas déduire de ces exemples que la capacité de combat traditionnelle est totalement périmée, et que l'on peut se débarrasser sans arrière-pensée des chars et des obusiers blindés qui ont été introduits en Suisse depuis 50 ans : l'histoire montre que les nouvelles formes d'affrontement se superposent aux anciennes sans nécessairement les remplacer, et le maintien en Europe occidentale de moyens militaires conventionnels indique automatiquement la possibilité matérielle de leur emploi. Dans un continent marqué par le ralentissement économique, par l'insatisfaction populaire, par les déficits publics menant au bord du gouffre, il serait totalement irresponsable d'écarter négligemment le risque d'une pression recourant aussi à la coercition armée. Surtout si la Suisse continue d'afficher une prospérité contrastant toujours plus avec sa volonté de la protéger, voire de la défendre.

Les fonctions stratégiques permanentes de l'armée, et leur application différenciée au gré des espaces respectifs dans le but d'assurer l'avenir du pays, devraient donc former un volet essentiel de notre politique de sécurité et fonder les débats sur l'institution militaire. Une vision prospective serait bien entendu nécessaire à cette fin ; il est difficile de construire la Suisse de demain si l'on est incapable de l'imaginer. Dans les faits, c'est pourtant l'inverse qui se produit : les conceptions anciennes sur le rôle et les capacités de l'armée sont un préalable pour l'élaboration de la politique de sécurité, et les discussions sur l'armée portent précisément sur des éléments de forme, de taille, de poids avant même de clarifier son rôle renouvelé pour le pays. Les réductions budgétaires ne causent pas les problèmes de l'armée : elles les aggravent dans des proportions encore plus douloureuses.

Mais l'appauvrissement matériel de notre armée de milice n'est jamais que le pendant de sa calcification intellectuelle. Nous n'avons pas réussi à remplacer la dichotomie guerre / paix issue des conflits de haute intensité du siècle dernier ; du coup, faute de pouvoir mener une guerre totale telle que l'exigeait la défense territoriale du pays, on s'interdit - ou peu s'en faut - toute capacité offensive, toute prise d'initiative. La généralisation des engagements subsidiaires et la conviction - profondément erronée - que les engagements d'aujourd'hui définissent les capacités à privilégier pour demain mènent en effet rien moins qu'à une démilitarisation progressive de l'armée, à sa transformation rapide en auxiliaire de police susceptible de fournir rapidement les masses d'hommes et d'équipements nécessaires aux renforcements des dispositifs de sécurité établis en situation normale.

Parer la coopération avec les cantons de toutes les vertus cardinales ne change rien à la chose : nous sommes en train de perdre un outil stratégique dans lequel nous investissons pourtant des moyens conséquents, faute de créer le cadre et le contexte permettant de cerner son rôle véritable. On peut effectivement reprocher, comme le fait l'Hebdo, un passéisme et un idéalisme qui sont un frein aux transformations nécessaires en vue de suivre celles de notre temps ; mais c'est surtout par l'absence de perspective à moyen et long terme, par l'incapacité à cerner les intérêts du pays et par les carences conceptuelles quant aux fonctions stratégiques de l'armée que pêchent certainement  nos autorités politiques - et ceci depuis la fin de la guerre froide.

Il serait bon de s'en apercevoir enfin, avant que notre avenir suive notre armée dans le tombeau qui lui semble pour l'heure promis.

 

Lt col EMG Ludovic Monnerat

Soumis par Ludovic Monnerat le Mar, 2010-03-02 08:04